Une bourgade bretonne résiste à la construction de poulaillers géants

Durée de lecture : 10 minutes

26 octobre 2019 / Morgan Large (Reporterre)

D’un côté, deux jeunes, qui veulent construire deux poulaillers géants — capables de produire 500.000 poulets par an minimum — et la Région qui les soutient. De l’autre, une agricultrice en bio et d’autres habitants du village breton, qui ont lancé une fronde.

  • Langoëlan (Bretagne), reportage

« Le poulailler a un gros système de ventilation et va cracher 5,7 tonnes d’ammoniac par an et des poussières fines chargées d’insecticides, de vermifuges, d’antibiotiques et de pesticides présent dans l’alimentation des poulets. Je suis sous le vent, mes ruches et mes terres vont tout prendre ». Voilà ce que dit Isabelle Villette, une paysanne qui cultive, depuis une quinzaine d’années, une ferme en élevage biologique en poules pondeuses, escargots et abeilles avec production, transformation et vente directe à la ferme. « Cela voudrait dire la disparition de ma ferme. Faire vivre un poulailler pareil pour faire mourir une ferme bio à côté, c’est quand même malheureux. »

Cette agricultrice n’est pas la seule à être remontée contre un projet de poulailler géant à Langoëlan, petite bourgade bretonne de 395 habitants : lancée en mai, sa pétition a depuis récolté 74.679 signatures.

La plateforme de compostage est à 40 mètres d’une zone Natura 2000, les poulaillers à 195 mètres d’une habitation

Le projet honni est celui de deux jeunes — Mathieu Le Métayer et Youenn Le Fur [1]. — qui veulent construire dans un champ de la commune deux poulaillers de 2.200 m² chacun, une plate-forme de stockage-compostage de fientes de 400 m², un hangar de 600 m², et un forage d’eau, le tout permettant une production de 500.000 à 900.000 poulets par an. Les éleveurs comptent produire soit du poulet « lourd » élevé en 45 jours, soit du poulet « export » plus léger élevé en 28 jours. L’un des deux jeunes gère déjà 4.500 m² de poulaillers au sein d’une autre structure agricole avec ses beaux-parents ; l’autre est son beau-frère, actuellement salarié et qui souhaite s’installer à son compte.

« Pourquoi ne pas construire ces poulaillers dans une zone industrielle et les soumettre aux contraintes liées à l’industrie ? Il y a zéro lien au sol dans ce projet », demande Isabelle Villette.

La plateforme de compostage est à 40 mètres d’une zone Natura 2000, les poulaillers à 195 mètres d’une habitation, et, en effet, le lien au sol est nul. Les aliments seront enrichis au soja génétiquement modifié importé d’outre-Atlantique et les fientes des poulets exportées après « compostage » et non épandues sur des terres à proximité.

« La qualité n’est pas au rendez-vous », dit Jean-Marc Thomas, porte-parole de la confédération paysanne du Morbihan. « Quarante-cinq jours pour produire des poulets de 3,2 kg, c’est impossible. D’ailleurs, si vous dîtes ça à n’importe quel aviculteur, il vous dira “c’est incroyable, on n’y arrive pas nous” ». Selon les éleveurs de poulet bio, il faut 120 jours pour produire un poulet biologique de 1,9 kg.

Pourtant, le projet de poulaillers géants vient de recevoir un avis favorable à l’unanimité du conseil municipal — l’un de ses membres, éleveur avicole et laitier et président de la Coopérative d’utilisation de matériel agricole (Cuma) locale, est le père d’un des deux porteurs de projets. « Les terres autour de chez l’agricultrice bio (65 hectares) étaient à vendre, Isabelle Vilette n’avait qu’à acheter, il n’y a que comme ça que tu es tranquille maintenant », admet un des élus.

Cette décision favorable a de quoi, surprendre vu le profil du maire, Yann Jondot. Élu breton paraplégique — il a gravi le Kilimandjaro en 2017 pour défendre le droit à l’accessibilité —, végétarien, il fait partie des rares maires bretons à avoir soutenu et accompagné le convoi funèbre des apiculteurs à l’automne dernier jusqu’à la préfecture de Rennes. Lorsque Reporterre lui téléphone, il botte en touche : « Je n’y connais rien, je ne suis pas un éleveur. De toute façon, c’est le Préfet qui prendra la décision et certainement pas la commune. »

« Notre seul but, c’est de répondre au marché. La France importe 45 % de volailles des voisins européens »

La construction de ces poulaillers géants, estimée à 1,5 million d’euros, fait suite au plan volailles — « filière essentielle de l’activité économique bretonne » se plaît à rappeler le conseil régional dans ses communiqués – de la Région Bretagne lancé en 2018. Ce plan, appelé Yer Breizh, a un budget de 21 millions d’euros dont 5 consacrés à l’aide à la construction d’une centaine de poulaillers neufs, dont celui de Langoëlan. Le modèle est celui de l’agriculture industrielle bretonne : des animaux élevés hors-sol entassés — 27 poulets au m² pour le poulet standard — et des volumes énormes. À Scrignac, un élevage de 462.000 poulets par an sera aussi aidé, tandis qu’à Néant-sur-Yvel, en forêt de Brocéliande, un élevage de volailles de chair pourra passer, grâce au plan, de 40.000 à 192.500 emplacements.

En Bretagne, les poulaillers de ce type fonctionnent sur le modèle de l’« intégration » : le groupe intégrateur (ici le groupe Sanders) livre les poussins, dont il reste propriétaire, l’aliment, et le conseil technique. Les éleveurs sont propriétaires des bâtiments et prestataires de service pour élever les poulets.

L’intégration est un système dans lequel les exploitants assument seuls une importante prise de risques (technique, financier, sanitaire, climatique). L’intégrateur, lui, peut choisir de changer la production, de modifier les règles de rémunération, d’imposer des délais plus importants entre deux livraisons de poussins. La Confédération paysanne, syndicat agricole qui milite pour une agriculture à taille humaine, qualifie d’« esclavage moderne » ces contrats d’intégration.

« Pourquoi ne pas construire ces poulaillers dans un zone industrielle ? », s’interroge une habitante de Langoëlan.

L’intégrateur, en l’occurrence, est Glon/Sanders, propriété du groupe Avril, créé par Xavier Beulin, décédé en février 2017, longtemps à la tête de la FNSEA — le syndicat majoritaire, qui a contribué au développement de l’agriculture intensive — et numéro 1 de l’alimentation animale en France. Il produit deux millions de poulets par semaine. Interrogé par Reporterre, le responsable de la communication de Glon/Sanders, M. Caffin, déclare : « Notre seul but, c’est de répondre au marché. La France importe 45 % de volailles des voisins européens, on souhaite reconquérir ce marché. »

Même enthousiasme du côté du vice-président du conseil régional en charge de l’agriculture et de l’agro-alimentaire, Olivier Allain, qui défend le « savoir-faire breton » : « Le projet de Langoëlan est un très bon projet, assure-t-il. Sur le plan de l’environnement, il est tout à fait conforme. Je vois bien que certains voudrait qu’on produise du poulet dehors, mais dans le monde entier on produit des poulets comme ça. »

Pour ce projet, la Région a débloqué une subvention de 55.000 euros, pour aider les deux éleveurs à proposer une production de meilleure qualité. En l’occurrence, il s’agit de sols en béton et de fenêtres pour la lumière naturelle. « Le poulet ne sera pas meilleur du tout mais le consommateur veut un poulet qui vive dans de bonnes conditions de bien-être et le consommateur considère que la lumière naturelle est un des éléments du bien-être », rétorque Olivier Allain, vice-président du conseil régional.

Ainsi, tous les feux semblent au vert pour la construction du poulailler géant. Même la commissaire-enquêtrice, qui a publié les conclusions de l’enquête publique le 5 septembre, a délivré un avis favorable. En effet, l’installation de ces poulaillers est soumise à une enquête publique qui a eu lieu, pour celui de Langoëlan, du 27 juin et le 29 juillet 2019. C’est l’un des derniers dossiers bretons soumis à une telle procédure puisque la Région Bretagne a été retenue avec les Hauts-de-France pour l’expérimentation de la suppression des enquêtes publiques pendant trois ans — elles seront remplacées par une consultation par voie électronique.

Cette enquête est l’occasion de découvrir la force du lobby agro-industriel breton. Sur les 295 observations déposées, les trois quarts s’opposent au projet et sont parfois peu argumentées. Évelyne, par exemple, signe de son seul prénom et écrit : « Il s’agit de maltraitance animale. » D’autres relèvent de véritables études environnementales, comme celles de l’association Eau et rivières de Bretagne qui pointe notamment la proximité de zones Natura 2000, l’impact du forage, destiné à abreuver les poulets, sur la ressource en eau, l’impact sur la qualité de l’air du fait de la production d’ammoniac de cet élevage, le bilan carbone et le faible ratio production/emploi du projet.

Du côté des défenseurs du projet, en revanche, les arguments ressemblent à un copier-coller de ceux du groupe Sanders. On y lit l’urgence de produire du poulet français avec un chiffre repris à l’envi : 45 % de la volaille consommée en France est importée.

« L’intérêt général n’est plus le développement économique mais de lutter contre le réchauffement climatique ! »

Qui signe ces observations ? Des éleveurs dépendant du groupe Sanders, et surtout des sociétés qui ont un intérêt économique à ce que le poulailler voit le jour : C-Lines, le fabricant du futur poulailler, le Crédit agricole qui accorde le prêt aux éleveurs, Mat élevage chargé de l’équipement des poulaillers, les responsables de couvoirs qui produisent les poussins… Il y a aussi des salariés du groupe Glon /Sanders : technico-commercial, technicien avicole, coordinateur environnement du groupe, le directeur commercial...

La Chambre d’agriculture, dirigée majoritairement par la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) et ses sections locales, défend également le projet. Olivier Allain y va aussi de sa déposition favorable au projet — même s’il se trompe sur le nom du porteur de projet, faisant référence à un autre projet de poulailler soutenu par la Région. Selon un commissaire-enquêteur qui souhaite rester anonyme, la déposition d’un membre de l’exécutif régional pose question dans le cadre de la consultation du public et pourrait constituer une forme de pression sur la commissaire-enquêtrice.

« On est profondément dépité par les conclusions de l’enquête publique car derrière il y a d’autres constructions de poulaillers géants à venir, dit un membre de l’association Eau et Rivières de Bretagne. Cet avis devrait être motivé par l’intérêt général. Aujourd’hui, l’intérêt général, ce n’est plus le développement économique mais de lutter contre le réchauffement climatique et protéger les biens communs à l’humanité et en premier lieu l’eau. »

Le poulailler géant de Langoëlan verra-t-il le jour ? Le préfet du Morbihan délivrera certainement une autorisation d’exploitation, car les préfets suivent en général les conclusions des enquêtes publiques. Les opposants, eux, ne baissent pas les bras. Le 15 septembre, ils étaient réunis à l’occasion d’une manifestation à Pontivy contre les fermes-usines et la bétonisation des terres agricoles, et ont affirmé à nouveau leur colère. S’il est délivré, ils sont prêts à contester l’arrêté préfectoral auprès du tribunal administratif « en espérant que le juge ait la fibre citoyenne », dit l’un d’eux.


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[1Contactés, ils n’ont pas souhaité répondre aux questions de Reporterre


Lire aussi : Manifestation des opposants au projet de poulailler industriel de Pitgam

Sources : Morgan Large pour Reporterre

Photos :
. Poulailler (poules pondeuses), image d’illustration / pxhere
. Langoëlan : DR
. Tracts / Association Eau et rivières

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