Les zadistes de la Cagette des terres ravitaillent et réchauffent les luttes

Durée de lecture : 7 minutes

9 décembre 2019 / Nicolas Mollé et Yves Monteil (Reporterre)

La Cagette des terres, réseau nantais de ravitaillement des grèves et des luttes, s’implique dans la mobilisation contre la réforme des retraites. Et entend jouer un rôle dans la convergence des oppositions politiques.

  • Nantes (Loire-Atlantique), reportage

La Cagette des terres s’imposerait-elle comme un outil essentiel à ce début de mouvement social contre la réforme des retraites ? Créé par la Zad de Notre-Dame-des-Landes, ce réseau de ravitaillement des luttes du pays nantais est déjà de toutes les actions. Lors de la journée de mobilisation du 5 décembre, près du château des ducs de Bretagne, à Nantes, les tracteurs des paysans du bocage allaient de pair avec la « zbeulinette », remorque dépliante qui sert à la fois de cantine et de support pour des projections de films. « Nous avons fait ce jeudi une soupe pour 500 personnes, a expliqué Raoul, habitant de la Zad et agriculteur, en fin de manifestation à la maison des syndicats de Nantes. Il fallait réunir toutes les conditions pour tenir la rue, créer des espaces, occuper le terrain et s’organiser pour les jours à venir, le week-end qui s’annonce et la semaine prochaine, a-t-il poursuivi, calme et déterminé. Dans l’idée de renverser le pouvoir macroniste, il faut se donner la capacité de nourrir et de prolonger le plus possible le mouvement, cela nous semble fondamental pour accéder à une perspective révolutionnaire. »

La « zbeulinette » de la Cagette des terres arrive à Nantes dans la manifestation.

Comment inscrire une lutte dans la durée ? Comment pousser le bras de fer à son avantage en étant suffisamment endurant ? La Cagette des terres est une réponse : elle permet aux grévistes et aux activistes d’emmagasiner de la chaleur humaine, d’engranger un capital affectif qui leur permettra de faire front dans les périodes difficiles du conflit.

« En reprenant des quartiers de Paris où on avait perdu l’habitude de manifester » 

Y compris en cette aube du vendredi 6 décembre, au lendemain d’une manifestation nantaise ayant réuni plus de 20.000 personnes. Ce matin-là et dès 6 heures, une centaine de grévistes, de syndiqués et de militants participent à une action de blocage de l’échangeur du pont de Cheviré. La Cagette des terres s’impose en douceur. Du jazz ou du hip-hop trouent l’obscurité de la fin de nuit. Gilets jaunes ou protestataires vêtus de noir avalent un café ou une boisson parfumée au gingembre. On tranche du pain, chacun se sert de salade de fruits. Une activiste vante les mérites des « cookies véganes concoctés par les gens de La Wardine », un lieu de vie et de rassemblement de la Zad de Notre-Dame-des-Landes.

La Cagette des terres, jeudi 5 décembre, à Nantes.

Les sourires et les discussions s’agrègent ensuite autour des feux allumés sur un rond-point plutôt « filtrant » que bloqué pour ménager la tolérance d’une demi-douzaine de camionnettes de la police nationale surveillant l’occupation [1]. Malgré la présence des forces de l’ordre, on rentre dans le vif du sujet politique et les points les plus techniques du projet de réforme des retraites sont abordés à la volée. Plusieurs personnes convoquent leur expérience des conflits sociaux et des rapports de pouvoir en entreprise.

La Cagette des terres, jeudi 5 décembre, à Nantes.

« Si, depuis des années, le syndicalisme a tant de mal, c’est parce qu’il a été très fragilisé par les échecs des différents mouvements sociaux, expliquait Raoul jeudi 5 au soir. Il s’agit aujourd’hui d’un problème majeur. Pourtant, on observe que des gens du privé veulent désormais partir en grève, sans syndicat dans leur entreprise. On le sentait déjà dans les assemblées de Gilets jaunes ces dernières semaines. » Des gens qui ne s’intéressaient pas à la politique voire qui la rejetaient ont découvert sur les ronds-points le débat d’idées, allant jusqu’à voir émerger en eux une conscience de classe. « Ce jeudi, certains ont expliqué qu’ils sont dix dans leur boîte, que ça se passe bien avec leur patron, plutôt civilisé, mais ils sont quand même quatre à s’être mis en grève », raconte Raoul.

Pourtant, « que ce soit en 1995, en 2003 ou en 2010, à chaque fois, mobiliser en masse dans les manifestations n’a pas suffi. Les propos de Fillon témoignent bien de cet enjeu. Il faut engager un rapport de force. Ne pas attendre les consignes des organismes syndicaux, lancer des initiatives qui visent directement les institutions », a poursuivi Raoul. Ce n’était pas assez le cas dans les années 2000, mais « les Gilets jaunes ont su très bien le faire en menaçant l’Élysée ou en reprenant des quartiers de Paris où on avait perdu l’habitude de manifester, notamment les Champs-Élysées », a expliqué Raoul.

La Cagette des terres, jeudi 5 décembre, à Nantes.

À Saint-Nazaire ou à Pontchâteau, la Cagette des terres et sa zbeulinette sont d’ailleurs venues soutenir les Gilets jaunes sur les ronds-points et pendant leurs manifestations. Un réseau de ravitaillement existe aussi à Angers ou à Rennes. Ce dernier se coordonne avec la Cagette des terres, à qui il a emboîté le pas peu de temps après sa création, sur l’impulsion des collectifs rennais de soutien à la lutte contre l’aéroport et du réseau agricole Copains 35.

« La convergence entre mondes ouvrier et paysan, on en rêve depuis longtemps ici » 

La Cagette des terres a été lancée à Notre-Dames-des-Landes dans la foulée de la résistance à la loi Travail, en 2016. Elle est organisée en trois strates : une vingtaine de producteurs du département, un noyau coordinateur sous forme associative d’une quinzaine de militants issus de la Zad et/ou impliqués dans différents mouvements sociaux (soutien aux exilés, occupations étudiantes, grèves de postiers ou d’aides à domicile) ainsi que des cotisants solidaires. Des produits comme les légumes, le pain, la bière sont soit donnés soit vendus à bas prix à la Cagette des terres, qui s’en sert pour alimenter des banquets ou remplir des « colis » destinés aux grévistes.

La Cagette des terres, jeudi 5 décembre, à Nantes.

Julien, métallurgiste et délégué syndical chez Descours & Cabaud, multinationale propriété d’une des grandes familles françaises, a raconté à Reporterre jeudi 5 décembre comme la Cagette des terres avait soutenu sa toute jeune mais revendicative section CGT, qui venait de se mettre en grève pour six semaines. « Ils nous avaient donné du pain, de la farine, du cidre sur le piquet de grève, nous avions organisé un grand repas revendicatif en face de la préfecture de Nantes près du monument aux 50-Otages avant d’être reçus par la Direccte [la direction régionale des Entreprises, de la Concurrence, de la Consommation, du Travail et de l’Emploi] », se rappelle-t-il. « Certains chez nous sont allés prêter main-forte à la Zad lorsque des manifs étaient organisées à Nantes, moi même je me suis rendu à Notre-Dame-des-Landes avec des camarades de l’union locale CGT. La convergence entre mondes ouvrier et paysan, on en rêve depuis longtemps ici. Il ne faut surtout pas la négliger et au contraire l’entretenir. Ce mouvement contre la réforme des retraites, on a pas envie de le rater. Nous autres, les métallos, je sais qu’on est souvent considérés comme des acharnés, je sais aussi que la grève, on va la faire jeudi, vendredi et samedi. Et que si la France part, et bien, on partira aussi. »


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[1Elle finira d’ailleurs par être dispersée.


Lire aussi : Mobilisation contre la réforme des retraites : « Le 5 décembre n’est qu’une étape »

Source : Nicolas Mollé pour Reporterre

Photos : © Yves Monteil/Reporterre
. chapô : autour de la Cagette des terres, jeudi 5 décembre, à Nantes.

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