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Les migrants révèlent l’absence de dialogue au sein de l’Europe et dans le monde

3 octobre 2015 / Vincent Liegey



« Ces dernières semaines je me retrouvé dans plusieurs situations où le dialogue, dans une logique de communication non violente, s’est avéré être une question centrale. Je vous propose ici de partager ces expériences, et aussi quelques réflexions, dans une perspective de décroissance sereine et conviviale. »

Vincent Liegey.

Tous les mois, Vincent Liegey, "décroissant", porte son regard sur l’actualité. Comme les chroniques et tribunes publiées sur Reporterre, il exprime un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui du Quotidien de l’écologie.


Après un été humainement intense en Hongrie avec les mouvements de solidarité avec les migrants, je rentre en France pour quelques jours. Quelle n’est pas ma surprise de voir le décalage entre la réalité que j’ai vécue sur le terrain et la vision construite par les médias sur cette question : l’Ouest défenseur des droits de l’homme face à l’Est, terre barbare et xénophobe. Médiapart titre même : « En Autriche, des milliers de migrants découvrent “l’humanité” ». Alors que la réalité des conséquences de notre modèle de société vient frapper à nos portes, le temps est à la communication, aux simplifications et à la recherche de boucs émissaires. Chacun fait sa communication. Angela Merkel, souhaitant se racheter une image après les aventures grecques, avec opportunisme économique et démographique, annonce l’accueil de 800.000 Syriens (et quid des autres réfugiés ?). La France donne des leçons de droit de l’homme oubliant, entre autres Calais. En Hongrie, le dirigeant Viktor Orban, de manière éhontée et brutale, continue à faire peur dans les chaumières afin de limiter son inexorable chute dans les sondages.

Bien loin des déclarations, très vite, l’Allemagne débordée par l’afflux des réfugiés ferme ses frontières accusant au passage les pays de l’Est, aussitôt suivie par l’Autriche, puis par la Hongrie... Le grand show médiatique s’organise à Röszke, à la frontière magyaro-serbe, où le grillage va se fermer. Les caméra du monde entier sont là, tout le monde est content : Orban joue au grand protecteur de sa nation et sert d’épouvantail, cachant ce qu’une grande partie de l’Europe de l’Ouest fait en douce. La crise continue, aucune solution digne n’est vraiment mise en place, chaque pays se « refile les migrants » avec hypocrisie et cynisme... mais de vieux clichés Est/Ouest permettent de sauver la face.

À Röszke, à la frontière magyaro-serbe, en septembre.

L’enjeu de cette chronique n’est pas d’analyser en profondeur ce cas d’école de construction médiatique mais de se poser la question de l’absence de dialogue entre nations, entre populations, entre médias, qui plus est dans l’Union européenne ! Tout se construit dans une logique de communication à des fins personnelles, « l’Autre » étant toujours méchant, suspect. Plus il est loin, moins on le connaît et plus le discours est efficace. Cette construction binaire permet d’éluder les vraies questions, les vrais enjeux et aussi de mettre sous le tapis toute forme d’autocritique... puisque nous serions les gentils.

Un pont entre les nouveaux mondes en construction et l’ancien qui s’effondre ?

Essayant tant bien que mal d’expliquer que non, l’Est n’est ni barbare ni xénophobe, qu’il y a aussi des problèmes majeurs, que oui, il y a une perception des choses différentes qui mériterait que l’on prenne le temps, des deux côtés, de dialoguer, écouter et comprendre, je participe à plusieurs rencontres. La première, dans le cadre de formations à l’Institut des futurs souhaitables, où j’interviens régulièrement. Ces rencontres permettent de se retrouver dans une situation d’échange constructif avec des personnes issues de différents milieux, en particulier du monde des affaires, des multinationales ou du marketing. Elles offrent un cadre unique pour dialoguer sans jugement personnels mais avec respect sur les contradictions profondes de notre modèle économique dans une logique de décroissance :
« Mais alors que deviennent les multinationales ?
—  Elles sont amenées à disparaître !
—  Oui, mais comment on les déconstruit ? »

La manière d’amener les choses, de dialoguer, transforme totalement la tournure des débats. L’enjeu n’est plus pour ou contre, l’enjeu n’est pas : eux contre nous mais porte sur le comment construire du souhaitable ensemble ? Est-ce que cela est possible dans un monde avec de telles inégalités, de telles dominations ? Pas sûr, mais ces expériences sont riches d’enseignements et ne peuvent se construire que dans un cadre donné et surtout avec du temps et de la volonté d’écoute ! Rien d’impossible donc.

Quelques jours plus tard, je participe à un colloque à Budapest sur les villes en transition dans le cadre de la COP 21. EDF intervient à une table ronde où est évoqué l’enjeu des économies d’énergie. Je pose alors la question au représentant d’EDF de manière courtoise, ouverte, sans jugement ni volonté de les pointer principalement, les contradictions entre d’un côté la nécessité de réduire nos consommations d’énergie et ce qui fait l’essence même de la survie d’une entreprise dans ce modèle économique, la croissance. La réponse est directe et pleines d’attaques personnelles : « Vous ne voulez pas que les africains aient accès à l’électricité ? » ou encore « Vous avez bien un smartphone ! », etc. Là, le dialogue ne s’est pas installé. Pourtant, le cadre aurait dû le permettre et cette question méritait de dépasser le consensus mou qui s’installait et d’être approfondie.

Au cœur de la prochaine conférence internationale sur la décroissance

Ces questions et réflexions sont au cœur de nos objectifs pour l’organisation de la prochaine conférence internationale sur la décroissance, qui aura lieu en septembre prochain à Budapest. Comment créer un espace où le dialogue peut s’instaurer ? Comment ouvrir aux acteurs éloignés des préoccupations de la décroissance, en particulier ceux que nos réflexions questionnent de manière radicale ? Enfin, inscrire cette nouvelle conférence à « l’Est » est une opportunité pour réfléchir à un autre dialogue Est/Ouest, loin des clichés, sans pour autant éluder les différences de perception majeures qui existent.

Un tel dialogue est une opportunité pour le mouvement de la décroissance d’approfondir encore plus à la fois ses réflexions sur comment construire des sociétés relocalisée mais ouvertes sur le monde, quelle éducation, quelles dynamiques sociales avec moins de divisions des tâches (la tête et les mains), moins d’inégalités et plus d’autonomie et de convivialité. Le dialogue avec « l’Autre », c’est aussi une chance unique de se retrouver face à soi-même, de faire son autocritique, d’amener de nouveaux débats, d’aborder des problèmes sous d’autres angles... c’est donc aussi un outil de décolonisation de nos imaginaires et d’enrichissement mutuel.




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Lire aussi : La « crise des migrants » est la conséquence de la crise de notre société

Source : Vincent Liegey pour Reporterre

Photo : Flickr, CC BY-SA 2.0

Dessin : © Tommy Dessine/Reporterre

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