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Les panneaux publicitaires numériques envahissent l’espace public... et nos esprits

Durée de lecture : 7 minutes

28 mars 2019 / Alexandre-Reza Kokabi (Reporterre)

La publicité envahit dorénavant l’espace public sur des murs de pixels, ajoutant aux maux déjà connus celui de son coût énergétique considérable. Devant l’absence de volonté politique de réguler le déploiement de réclames numériques, des citoyens combattent la publicité « au nom de l’intérêt général ».

  • Actualisation — Mercredi 5 juin 2019— Le 26e procès du collectif des Déboulonneurs, mentionné dans l’article, s’est tenu le mercredi 27 mars 2019 après-midi au tribunal de Paris. En délibéré, rendu ce mercredi 5 juin, le tribunal juge les prévenus coupables de deux infractions : « Groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou de dégradation de biens » et « dégradation ou détérioration du bien d’autrui avec la circonstance aggravante qu’il a été commis en réunion ». Six d’entre eux sont condamnés à une amende de 200 € chacun, un militant qui portait un mégaphone est déclaré coupable de la première infraction et condamné à 100 € d’amende. Les sept militants ont été condamnés à verser solidairement 1 € de dommages et intérêts à la SNCF et à payer chacun 200 € supplémentaires pour ses frais d’avocat. Source : Reporterre.

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-* Article du 28 mars 2019
Les couloirs souterrains de la gare parisienne Saint-Lazare sont éclairés par la lueur jaunâtre de néons. La lumière blanche et vive de dizaines de panneaux publicitaires, placés à intervalles irréguliers, forme un contraste visuel saisissant et capte les regards furtifs des passants. À quelques pas, au croisement de plusieurs allées, un couple de touristes anglophone se photographie en « selfie » devant une nuée d’écrans, disposés en arche et à l’effigie de la dernière série Netflix en vogue.

En France, les écrans publicitaires numériques se répandent dans l’espace public au gré des stations et des couloirs du métro, dans les gares et les centres-ville, sur les murs des buildings et les arrêts de bus. Les rectangles de pixels remplacent peu à peu les réclames en papier, offrant une visibilité accrue à leurs promoteurs. Mais à quel prix ? Ces panneaux sont énergivores et consomment, annuellement, trois fois plus d’énergie qu’une famille, hors chauffage et eau chaude électriques.

Gare Saint-Lazare, le 26 mars.

Dans son dernier bilan électrique annuel, le réseau de transport électrique (RTE) propose d’éteindre ces écrans en hiver, quand il fait froid et que les besoins en électricité des foyers français sont accrus, afin d’éviter la mise en route des centrales à charbon. Selon Alma Dufour, chargée de campagne « extraction et surconsommation » aux Amis de la Terre, « on sait, parce qu’on fait du plaidoyer avec lui, que le gouvernement préfère plutôt remettre en question son engagement de fermer les centrales à charbon françaises d’ici à 2020 que d’éteindre les publicités ».

« Comme citoyens, on alerte sur la nocivité de la publicité, qui envahit l’espace public et perturbe nos fonctionnements cognitifs » 

L’État n’est pas décidé à se passer de la pub ? Des citoyens, excédés par l’omniprésence des publicités et des nouveaux dispositifs numériques, qu’ils jugent néfastes pour nos sociétés et l’environnement, ripostent à travers des actions de désobéissance civile. Alex Montvernay, 26 ans, militant d’Action non violente COP21 Rhône et du collectif Plein la vue, a été arrêté ce dimanche 24 mars à la suite d’une action géante de recouvrement publicitaire des murs de l’hôtel de la métropole de Lyon. Il a passé 26 heures en garde à vue.

Ce mercredi 27 mars se tenait aussi le 26e procès des Déboulonneurs, un collectif formé pour combattre la publicité par la non-violence. Le délibéré sera rendu le 29 mai prochain. Le 2 mai 2015, sept de ses membres avaient été interpellés à la gare de Lyon, à Paris, pour avoir barbouillé « agression visuelle », « la pub tue », « liberté de réception », « la pub pollue nos rêves » ou encore « attention à la pub en descendant du train » sur des panneaux numériques. Lors du procès en première instance, les activistes ont été reconnus coupables de deux infractions : « Groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou de dégradation de biens » et « dégradation ou détérioration du bien d’autrui avec la circonstance aggravante qu’il a été commis en réunion ».

« On est juste des citoyens qui alertent sur la nocivité de la publicité, qui envahit l’espace public et perturbe nos fonctionnements cognitifs, se défend Henri Alexandre, l’un des membres des Déboulonneurs. Le 2 mai 2015, je distribuais un petit paquet de tracts pour informer les passants, on avait un accordéon, on chantait, on interpellait les gens gentiment et ils nous applaudissaient… Et on se retrouve quatre ans plus tard devant un tribunal qui nous condamne lourdement en nous infligeant une mention sur notre casier judiciaire, qui va nous poursuivre pendant 40 ans. On espère que le tribunal va reconnaître qu’il a affaire à des citoyens qui agissent dans l’intérêt général et qu’il va nous relaxer. »

« La publicité peut faire partie d’un processus d’information, de créativité, mais le problème est son caractère répétitif, invasif » 

Le mardi 26 mars 2019, à la veille du procès, le collectif des Déboulonneurs de Paris organisait une soirée pour répondre à la question « pourquoi doit-on mettre la pub hors d’état de nuire ? » en présence de chercheurs et d’acteurs de la contestation contre les injonctions à consommer. « Je ne connais aucun collectif d’habitants qui ait réclamé l’installation de panneaux publicitaires, a ironisé l’architecte-paysagiste Christophe Laurens. C’est quelque chose de totalement imposé aux habitants, appartenant au monde de la consommation de masse, de la destruction des milieux de vie. »

Mehdi Khamassi, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), dont le travail porte sur les mécanismes de conditionnement du cerveau humain, a expliqué que « la publicité peut faire partie d’un processus d’information, de créativité, mais le problème est son caractère répétitif, invasif. Par la simple répétition des mêmes stimulus, des mêmes messages et des mêmes images, la publicité vient forcer un ancrage dans nos habitudes. Cette répétition créée une sensation de familiarité, quasiment automatiquement accompagnée d’une association positive, y compris chez les individus qui ont montré un esprit critique. C’est ce qu’on a appelle le phénomène de simple exposition. »

Lors de la soirée « pourquoi doit-on mettre la pub hors d’état de nuire ? », le 26 mars, à Paris.

Mehdi Khamassi estime que ce phénomène cognitif « pose la question de notre libre arbitre, de notre liberté de penser, quand notre environnement est en quelque sorte manipulé par des marques à gros budget publicitaire. Les publicités véhiculent des modes de vie, des valeurs. C’est particulièrement dangereux chez l’enfant, encore plus influençable car, pour lui, la dissociation entre la réalité et l’imaginaire est balbutiante ».

« Neutralité dans l’espace public » 

Le chercheur pense que, dans ce contexte, l’État devrait se poser en garant « de notre liberté de non-réception », de « notre intégrité psychologique » et d’une certaine « neutralité dans l’espace public » en accélérant la régulation de la publicité et en empêchant le déploiement des écrans publicitaires pour protéger le citoyen.

Or, pour Claude Got, professeur de médecine et chercheur en accidentologie, « une société où l’on ne valorise pas ce qui détruit les gens, comme la publicité, n’est possible qu’avec des politiques haut placés au gouvernement qui ont le courage de prendre de telles mesures ». Claude Got garde en mémoire la campagne antitabac de Simone Veil ou encore de Claude Evin, avec qui il a contribué à l’élaboration de la loi Evin, promulguée en 1991, interdisant toute publicité en faveur du tabac. « Malheureusement, je n’observe pas ce courage politique actuellement, regrette-t-il, à l’heure où l’on a besoin d’entrer urgemment dans un système de décroissance, de réduction des productions, des consommations, allant vers plus de simplicité. »

Car le temps presse et le changement climatique s’accélère, entraînant un basculement de notre environnement et de nos sociétés vers des bouleversements majeurs et incertains. « Aujourd’hui, on sait que, pour rester sous les 1,5 °C, il va falloir réduire nos émissions de gaz à effet de serre de moitié d’ici 2030 au niveau mondial, rappelle Alma Dufour des Amis de la Terre. Ça implique de réduire de manière drastique les niveaux de consommation, le nombre de vêtements et de produits électroniques qu’on importe à des quantités assez énormes. La publicité contribue largement à nous faire désirer tous ces produits qui représentent un quart des émissions des Français. »


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Lire aussi : Toujours plus cynique, la publicité récupère lutte écologique et violences policières

Source : Alexandre-Reza Kokabi pour Reporterre

Photos : © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre
. chapô : dans la station de métro Saint-Lazare, mardi 26 mars 2019.

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