Les pays du sud de plus en plus exposés aux poisons chimiques

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12 septembre 2012 / PNUE



« En Afrique sub-saharienne, on estime que les coûts résultant des intoxications aux pesticides dépassent maintenant le somme totale annuelle de l’aide publique au développement accordée à la région en matière de soin de santé de base »


Selon un nouveau rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), une action urgente des gouvernements et de l’industrie est nécessaire afin de limiter l’augmentation des risques sanitaires et environnementaux posés par la gestion non durable des produits chimiques à travers le monde.

Ces risques sont aggravés par des modifications constantes dans les modes de production, d’utilisation et d’élimination des produits chimiques. Le problème concerne aussi bien les pays développés et que les pays émergents et les économies en développement, où les garanties et les règlements sont souvent plus faibles, affirme le rapport.

Ce nouveau rapport intitulé « Global Chemicals Outlook » (en français « Perspectives mondiales en matière de produits chimiques »), publié aujourd’hui, met en évidence le lourd fardeau économique que représente ces substances chimiques, en particulier pour les pays en développement.

En Afrique sub-saharienne, on estime que les coûts résultant des intoxications aux pesticides dépassent maintenant le somme totale annuelle de l’aide publique au développement accordée à la région en matière de soin de santé de base, à l’exclusion de l’aide publique pour le VIH/SIDA.

Dans la même région, on estime que le coût total des maladies et des blessures liées aux pesticides pourrait atteindre 90 milliards de dollars (USD) d’ici 2020.

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« Les communautés du monde entier - et plus particulièrement dans les pays émergents et dans les pays en voie développement - sont de plus en plus dépendantes des produits chimiques, des engrais, des produits en plastiques et des produits électroniques, pour développer leurs économies et améliorer leurs revenus, » a déclaré Achim Steiner, Secrétaire général adjoint de l’ONU et Directeur exécutif du PNUE.

« Cependant si les produits chimiques peuvent fournir des bénéfices, cela ne doit pas se faire au détriment de la santé humaine et de l’environnement. La pollution et les maladies liées à l’utilisation, à la production et à l’élimination non durable des produits chimiques peuvent gravement entraver les progrès et l’accomplissement des objectifs de développement clés. En effet, cela affecte l’approvisionnement en eau, la sécurité alimentaire, le bien-être et la productivité des travailleurs. Réduire les risques et améliorer la gestion des produits chimiques, à tous les stades de la chaîne d’approvisionnement, est donc une composante essentielle de la transition vers une économie verte, sobre en carbone et économe en ressources », a ajouté M. Steiner.

(...)

Sur les 140.000 produits chimiques présents sur le marché actuellement, seul une petite fraction a été soigneusement évaluée afin de déterminer ses effets sur la santé humaine et l’environnement.

Dans les pays de l’OCDE, les données indiquent que les produits chimiques inorganiques (tels que l’hydrogène sulfuré, l’ammoniac, l’acide sulfurique et l’acide chlorhydrique) et les produits chimiques organiques (tels que le styrène, le formaldéhyde, le toluène et l’acétaldéhyde) sont les polluants atmosphériques le plus souvent libérés dans l’atmosphère, et dans les plus grandes quantités.

Parmi les polluants rejetés en quantités importantes dans les eaux de surface des pays de l’OCDE (principalement), on retrouve à nouveau des produits chimiques inorganiques (comme l’acide nitrique, l’ammoniac et les composés chimiques de manganèse) ainsi que des produits organiques (tels que le méthanol, l’éthylène glycol, le phénol, le toluène et le formaldéhyde).
On estime que jusqu’à 75% des e-déchets (déchets électroniques) générés en Europe, et environ 80% des e-déchets générés aux Etats-Unis, ne sont jamais comptabilisés.

Les intoxications dues aux produits chimiques industriels et agricoles sont parmi les cinq principales causes de décès dans le monde. Cela équivaut à plus de 1 million de décès par an et à 14 millions d’années de vie ajustées à cause de handicaps. Le taux d’accidents industriels involontaires impliquant des produits chimiques continue de croître rapidement.

Tendances mondiales en matière de produits chimiques : les impacts sur l’environnement et sur la santé

Dans les pays en développement et dans les économies émergentes, les produits utilisés par l’industrie chimique (tels que les colorants, les détergents et les adhésifs) sont en train de remplacer les plantes traditionnelles, les produits à base de céramique et les produits naturels issus d’animaux.

Selon le rapport du PNUE, les ventes internationales de produits chimiques sont appelées à augmenter d’environ 3% par an jusqu’en 2050.

L’Afrique et le Moyen-Orient devraient enregistrer une augmentation moyenne de 40% de la production chimique entre 2012 et 2020. L’Amérique latine, quant à elle, devrait connaître une hausse de 33%.

L’intensification de l’utilisation des produits chimiques, telle que soulignée dans le rapport du PNUE, signifie que les produits chimiques synthétiques sont en train de devenir les composants majeurs des flux de déchets et de pollution dans le monde. Les individus et les habitats risquent donc d’être de plus en plus exposés aux effets négatifs des produits chimiques.

Au Soudan, des études ont démontré que les femmes enceintes qui exercent une activité agricole (dans laquelle des pesticides sont utilisés), sont exposées à un risque de mortalité trois fois plus élevé que la moyenne.
En Équateur, des villageois utilisaient de l’eau venant d’un point d’eau situé à proximité d’un site d’extraction d’huile pour se baigner et pour boire. Cette eau contenait des niveaux d’hydrocarbures pétroliers jusqu’à 288 fois plus élevées que les normes de la Communauté Européenne.

Aux Etats-Unis, une étude datant de 2009 s’est penchée sur 212 produits chimiques. Cette dernière a révélé que toutes les substances examinées ont été détectées dans une certaine portion de la population nationale.
Dans les classifications harmonisées de l’UE, plus de 3000 produits chimiques sont classés comme toxiques pour la vie aquatique. Les niveaux de toxicité vont de « très toxique » à « toxique avec des effets nocifs à long terme ».

Les principales préoccupations écologiques incluent la contamination des rivières et des lacs par les pesticides et par les engrais, la pollution aux métaux lourds imputable à la production de ciment et de textile, et enfin la contamination à la dioxine venant des exploitations minières.

Par ailleurs, le ruissellement des engrais et des pesticides contribue à accentuer le problème des « zones mortes », pauvres en oxygène, présentes dans les eaux côtières.

Selon le rapport du PNUE « L’avenir de l’environnement mondial 5 (GEO-5) », sorti en juin 2012, seulement 13 des 169 zones mortes côtières de la planète seraient en train de se rétablir.

Les polluants organiques persistants (POP) peuvent être transportés dans l’air sur de longues distances et s’accumuler sur la terre et dans l’eau. Ils peuvent aussi s’amasser dans les organismes et remonter la chaîne alimentaire.

Le mercure, par exemple, est transformé par les organismes aquatiques en des composés qui peuvent atteindre des dizaines de milliers de fois la concentration initialement présente dans l’eau.

En plus de nuire à la biodiversité, cela peut avoir de graves répercussions sur la pêche, qui est une source importante de protéines et de revenus pour des millions de personnes dans le monde.

Les tendances mondiales en matière de produits chimiques : les implications économiques

Le rapport explique qu’une transition vers une production, une utilisation et une élimination durable des produits chimiques peut apporter d’importants avantages économiques en matière de développement, de réduction de la pauvreté, et de réduction des risques pour la santé humaine et pour l’environnement.

La mauvaise gestion des produits chimiques, quant à elle, pourrait entraîner des coûts de plusieurs milliards de dollars (USD) au niveau mondial. Ces coûts, la plupart du temps, ne sont pas pris en charge par les fabricants, ni par les autres acteurs de la chaîne d’approvisionnement. Ils sont souvent pris en compte par des systèmes de protection sociale ou des assurances individuelles.

La mauvaise gestion des composés organiques volatils est responsable de pertes économiques globales estimées à 236,3 milliards de dollars (USD).
L’exposition au mercure a entraîné des dommages sur la santé et sur l’environnement qui sont estimés à 22 milliards de dollars (USD).
En Chine, les dommages sur le secteur de la pêche commerciale causés par la pollution aiguë de l’eau ont été estimés à 634 milliards de dollars (USD), sur une période d’un an.

Aux États-Unis, la mauvaise gestion des pesticides a abouti à une perte de récolte estimée à 1,4 milliard de dollars (USD).

Au Royaume-Uni, l’accident survenu dans l’entrepôt de stockage d’huile de Buncefield a donné lieu à l’un des plus grands incendies jamais connu en temps de paix en Europe. Cet accident a causé des pertes financières de plus d’un milliard de dollars (USD), rien que pour régler les litiges et les frais médicaux.

Dans les pays développés et en développement, les chaînes d’approvisionnement deviennent de plus en plus complexes et de plus en plus longues. En outre, l’introduction de nouveaux composés chimiques signifie que les produits sont maintenant plus susceptibles de ne pas respecter les normes de sécurité, selon le rapport du PNUE.

Ce phénomène entraîne également une augmentation du risque d’accident de travail, avec les lourdes charges financières en matière de soin de santé qui en découle. Par exemple, les frais occasionnés par l’amiante, et les cloisons sèches contaminées, s’élèvent à plus de 125 milliards de dollars (USD) à travers le monde entier. Par ailleurs, ce chiffre ne cesse d’augmenter.

Dans les pays émergents et les pays en voie de développement, des bénéfices économiques importants peuvent être réalisés grâce à des pratiques agricoles durables telles que la gestion intégrée des ravageurs (GIR).

La GIR consiste à utiliser moins de produits chimiques, et à introduire des méthodes alternatives telles que la rotation des cultures, en vue de favoriser la survie des ennemis naturels des ravageurs. Cela permet également une meilleure surveillance phytosanitaire.

Dans les exploitations de pommes de terre d’Équateur, la GIR a été introduite pour lutter contre les taux élevés d’empoisonnement par pesticide. Les plantations de pommes de terre qui ont été gérées grâce à cette méthode ont été bien plus productives et ont connu une baisse des coûts de production de 20% par rapport aux parcelles traitées avec des pesticides chimiques. Le nombre de personnes souffrant de problèmes neurologiques liés aux pesticides a également diminué.

Dès les années 1990, l’Indonésie a introduit un programme intégré de lutte antiparasitaire. Ce programme a aidé les agriculteurs à réduire l’utilisation des pesticides de moitié et à augmenter les rendements d’environ 10%.

Les gains économiques provenant de la mise en oeuvre du programme national de GIR 2001-2020 sont équivalents à 3,65% du PIB de l’Indonésie (en 2000).

Grâce à ce programme, on prévoit que dans les 19 prochaines années plus de 20.000 cas d’intoxications aiguës aux pesticides seront évités chez les cultivateurs de riz. Des bénéfices équivalents à un total cumulé de 22% du PIB de l’Indonésie en 2000 devraient être dégagés. Enfin on prévoit également une augmentation du revenu des ménages de près de 5 pour cent.

Les bénéfices globaux liés au retrait de l’essence au plomb s’élèvent à 2,45 milliards de dollars (USD), soit 4% du PIB mondial annuel.

Améliorer la gestion des produits chimiques en fin de cycle de vie peut aussi servir à soutenir les activités de récupération des matières précieuses. Cet argument est particulièrement pertinent en ce qui concerne les déchets électroniques (e-déchets). En effet, dans les pays en développement, ces derniers sont de plus en plus souvent soit recyclés soit démantelés, et ce afin d’en retirer les métaux précieux comme l’or ou le cuivre.

Dans les pays en développement, le recyclage des déchets électroniques est un secteur en grande partie non réglementé. Les travailleurs y sont régulièrement exposés à de nombreux produits chimiques nocifs, comme les dioxines émises lors des opérations de récupération à chaud des métaux contenus dans les câbles.

Au Ghana, l’introduction de technologies de recyclage plus sûres et plus efficaces, comme alternative à la récupération à chaud des métaux contenus dans les câbles, a entraîné une augmentation de 45% des recettes par ordinateur de bureau recyclé.

En outre, en utilisant des techniques de recyclage améliorées, il est prouvé que l’on peut récupérer jusqu’à 90% des substances appauvrissant l’ozone contenues dans les déchets électroniques.

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Source : PNUE

Photo : PNUE

Ecouter aussi Marie-Monique Robin, pourquoi les industriels de la chimie sont-ils des criminels ?

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