123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Santé

« Les systèmes de santé seront bientôt débordés » : un rapport alerte sur les conséquences sanitaires du changement climatique

Un piéton porte un masque en pleine crise de pollution à Bangkok, en Thaïlande, le 27 janvier 2025.

13 des 20 indicateurs de suivi des menaces sanitaires atteignent en 2025 des niveaux record, alerte le rapport annuel du « Lancet Countdown ». En cause, notamment, notre dépendance aux énergies fossiles.

« Si nous restons dépendants des combustibles fossiles, les systèmes de santé et les infrastructures seront bientôt débordés, mettant en péril la vie des 8 milliards d’habitants de la planète », alerte Nadia Ameli, coprésidente du groupe de travail n°4 du Lancet Countdown.

Rendu public le 29 octobre, le neuvième rapport annuel de ce consortium international réunit 128 experts issus de 71 institutions universitaires et agences des Nations unies à travers le monde. Dirigé par l’University College London et réalisé en partenariat avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il met en lumière l’effet sans précédent du changement climatique sur la santé. 13 des 20 indicateurs de suivi des menaces sanitaires atteignent cette année des niveaux record.

1 décès par minute

Premier fléau : la chaleur. Selon le rapport, 2024 a été l’année la plus chaude jamais enregistrée, exposant chaque habitant du globe à une moyenne de seize jours de températures dangereuses pour la santé. Les plus vulnérables — enfants de moins de 1 an et personnes âgées — ont subi jusqu’à vingt jours de canicule, soit une hausse de 304 % par rapport à la période 1986-2005. En conséquence, la mortalité liée à la chaleur a augmenté de 23 % depuis les années 1990, atteignant 546 000 décès par an entre 2012 et 2021.

« Cela représente un décès par minute. […] Dans de nombreux pays, la chaleur et les vagues de chaleur provoquent désormais davantage de décès que tout autre risque météorologique, y compris les inondations et les tempêtes », a précisé Ollie Jay, professeur à la faculté de médecine de l’université de Sydney, lors d’une conférence de presse le 23 octobre. Au-delà des décès, « la chaleur extrême a un impact profond sur la santé et le bien-être tout au long de la vie », a-t-il rappelé, citant des complications de grossesse, des effets sur l’apprentissage des enfants et l’aggravation de maladies chroniques ou neurologiques comme la sclérose en plaques.

Pire : l’humanité s’approcherait de « points de basculement physiologiques », ces « seuils critiques où la combinaison de chaleur et d’humidité rend la survie humaine impossible, même pour une courte exposition », lesquels sont « plus bas, donc plus frais et plus secs que ce que l’on pensait auparavant », a ajouté le chercheur australien.

Infections aiguës, maladies chroniques, cancers, troubles neurologiques… La pollution atmosphérique a aussi des effets dévastateurs. En 2024, la pollution issue des feux de forêt intensifiés par le changement climatique a causé 154 000 décès, un record. Chaque année, 2,5 millions de morts sont imputables à la pollution générée par la combustion des combustibles fossiles, auxquels s’ajoutent 2,3 millions de décès liés à la pollution domestique — chauffage ou cuisson au bois, au charbon ou au kérosène.

Et encore, les données manquent pour évaluer précisément le phénomène. « Aujourd’hui, la plupart des dispositifs de mesure existants ont été conçus dans une optique environnementale, et non spécifiquement sanitaire, a expliqué la Dr Marina Romanello, directrice exécutive du Lancet Countdown, lors du même point presse. Beaucoup de stations se concentrent sur les PM10 [1], [des particules fines] qui sont certes nocives, mais moins dangereuses pour la santé que les PM2,5 [2]. »

Injustice climatique

Autre source d’inquiétude : les maladies vectorielles. « Nous constatons une expansion de l’aire de répartition des moustiques et d’autres vecteurs de maladies, comme les tiques ou les phlébotomes, à mesure que le climat change », a observé la Dr Romanello.

Les moustiques vecteurs du virus du Nil occidental atteignent désormais l’Europe, et certains ont été observés jusqu’en Islande. « Les conditions propices à la transmission du paludisme s’étendent désormais très au nord, y compris au Royaume-Uni, où l’on enregistre un nombre croissant de jours permettant une transmission locale », a-t-elle poursuivi. Le potentiel mondial de transmission de la dengue a crû de 49 % depuis les années 1950.

Avec le réchauffement des eaux côtières apparaissent aussi des pathogènes redoutables, comme des bactéries dites « mangeuses de chair » provoquant de graves infections cutanées, des troubles gastro-intestinaux ou des septicémies mortelles, dans des zones jusqu’alors épargnées. « Cela pose un vrai problème de prévention, car les populations locales ignorent leur présence », a alerté la Dr Romanello.

« Les populations les plus vulnérables sont les plus durement touchées »

Toutes les populations ne sont pas affectées de la même manière. « Ceux qui souffrent le plus des effets du changement climatique sont souvent ceux qui y contribuent le moins, a rappelé Ollie Jay. Cette injustice climatique est particulièrement frappante concernant le stress thermique : les populations les plus vulnérables, souvent dans les pays les moins responsables des émissions mondiales, sont les plus durement touchées. » Les femmes et les enfants sont également plus exposés aux conséquences sanitaires du réchauffement.

Au-delà de la santé, le changement climatique met à rude épreuve l’économie mondiale. En 2024, les pertes économiques liées aux phénomènes climatiques extrêmes ont atteint 304 milliards de dollars (261 milliards d’euros), soit une hausse de 60 % par rapport à la moyenne 2010-2014. « Plus de la moitié de ces pertes ne sont pas assurées et jusqu’à 97 % dans les pays à faible développement humain », a précisé la Dr Romanello. L’exposition à la chaleur a entraîné un nombre record de 639 milliards d’heures de travail perdues, équivalant à près de 1 000 milliards de dollars (860 milliards d’euros), soit 1 % du produit intérieur brut mondial.

Les États à la traîne

Pourtant, les gouvernements tardent à agir. « Le recul des engagements des États et des entreprises met gravement en péril la santé mondiale », s’est inquiétée la Dr Romanello. Les 100 plus grandes entreprises pétrolières et gazières prévoient une production supérieure de 189 % à la trajectoire compatible avec un réchauffement limité à 1,5 °C.

Les prêts bancaires au secteur fossile ont augmenté de 29 % en 2024, atteignant 611 milliards de dollars (525 milliards d’euros), tandis que le financement vert n’a progressé que de 13 %. Alors que les émissions liées à l’énergie atteignent des records, 128 millions d’hectares de forêts ont disparu en 2023 (+24 % par rapport à 2022), réduisant la capacité naturelle de la planète à absorber le carbone.

Si elle n’a pas été évoquée frontalement, la montée de régimes autoritaires et populistes opposés à la transition écologique inquiète, y compris sur le volet scientifique. « La perte de données [orchestrée par le président des États-Unis Donald Trump] issues de la Nasa et de la Noaa [l’Administration océanique et atmosphérique nationale étasunienne] reste extrêmement préoccupante, car elle affecte directement notre capacité à prévoir les événements météorologiques extrêmes », a averti la Dr Romanello.

Appel à une « mobilisation générale »

Malgré la gravité du constat, les scientifiques du Lancet Countdown refusent le fatalisme et appellent à une « mobilisation générale ». Des progrès sont visibles, insistent-ils : 160 000 vies par an ont été sauvées grâce à la réduction du charbon et à la baisse de la pollution de l’air. La part des énergies renouvelables dans la production électrique mondiale a atteint 12 % en 2022.

Si les États sont à la traîne, d’autres acteurs se mobilisent. « Nous disposons désormais d’un nouvel indicateur d’engagement qui montre une augmentation réelle de l’intérêt du public pour ces sujets, en particulier à travers la recherche d’informations en ligne », a signalé Niheer Dasandi, professeur de politique mondiale et de développement durable à l’université de Birmingham, qui se réjouit de la multiplication de mouvements sociaux dans le monde.

Et de prendre en « exemple marquant » la Suisse, « où un groupe de femmes âgées a saisi la Cour européenne des droits de l’Homme, en invoquant les effets disproportionnés de la chaleur sur les femmes, et plus particulièrement sur les femmes âgées. Elles utilisent ces preuves scientifiques pour pousser leur gouvernement à agir davantage ».

legende