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Enquête — Quotidien

Les téléphones reconditionnés, c’est vraiment écolo, sauf si…

Les smartphones d’occasion remis à neuf permettent de limiter le gaspillage. Ils le sont davantage lorsque les appareils sont collectés, réparés et vendus en France. Mais le gouvernement agit peu pour favoriser ces entreprises locales.

Saint-Mathieu-de-Tréviers (Hérault), reportage

D’une main experte, Sergey désosse un iPhone X. Ses outils : plusieurs petits tournevis, un cutter, une pince à épiler et une brosse à dents. Sa mission : changer les pièces défectueuses du smartphone. Avec des gestes d’une précision chirurgicale, le technicien remplace la grille du haut-parleur puis l’écran LCD. Une fois son travail achevé, le téléphone est comme neuf, prêt à être revendu.

Cette scène se répète chaque jour dans cet atelier de 6 000 m² situé à Saint-Mathieu-de-Tréviers, près de Montpellier (Hérault). En 2017, les cadres de Sofi Groupe — spécialisé depuis 1986 dans la maintenance électronique d’appareils de télécommunication — ont décidé de réorienter l’entreprise vers une activité de reconditionnement. Autrement dit : la collecte de téléphones d’occasion, leur remise en état, puis leur revente. La marque Smaaart était née. « Nous sommes des mécaniciens de matériels télécoms, on suit leur évolution depuis trente-cinq ans, dit Jean-Christophe Estoudre, président de Sofi Groupe. On a connu les téléphones à cadran, le Minitel, les portables et maintenant les smartphones reconditionnés. »

Chez Smaaart, toutes les étapes du reconditionnement sont réalisées au même endroit. Chaque matin, un camion livre des centaines de smartphones, achetés « à 75 % en France », auprès de particuliers, d’opérateurs téléphoniques, d’entreprises et de constructeurs. Une fois dans les locaux de Saint-Mathieu-de-Tréviers, les téléphones passent de main en main. Carole ouvre les cartons et efface les données personnelles présentes sur les appareils ; Philippe les inspecte un par un et leur attribue une note esthétique ; Émilie leur fait subir un contrôle technique pour identifier des pannes éventuelles ; et selon celles-ci, les smartphones sont dirigés vers des techniciens comme Sergey. Une fois les dysfonctionnements réglés, Margot vérifie le produit fini et lui donne une note globale. Le smartphone est alors mis en boîte et prêt à être expédié à son nouveau propriétaire.

Chaque matin, des centaines de smartphones d’occasion sont livrés à l’atelier de reconditionnement de Smaaart.

Depuis leur apparition au début des années 2010, la consommation de téléphones reconditionnés s’est démocratisée. En 2020, 2,6 millions d’entre eux ont été vendus en France, contre 16 millions de neufs. L’écart entre les deux marchés reste grand, mais les ventes de smartphones reconditionnés ne cessent de croître : elles étaient en hausse de 4 % par rapport à l’année précédente en 2019, et ont même connu une augmentation de presque 20 % en 2020.

D’après une étude menée en octobre 2020 par l’institut Ifop et la marque Smaaart, 60 % des Français ont acheté ou ont l’intention d’acheter un smartphone reconditionné. Parmi les motivations avancées par les consommateurs, on retrouve l’argument écologique : un téléphone remis à neuf serait forcément « meilleur pour la planète » qu’un smartphone neuf. Mais est-ce réellement le cas ?

75 % de l’impact écologique d’un smartphone est lié à sa fabrication

« La réponse est clairement oui, affirme Erwann Fangeat, ingénieur au sein de la direction économie circulaire et déchets de l’Agence de la transition écologique (Ademe). 75 % de l’impact écologique d’un smartphone est lié à sa fabrication, donc acheter un téléphone qui a déjà été fabriqué fera un différentiel écologique très important. »

Les chiffres disponibles sont éloquents : d’après une analyse réalisée par l’entreprise de reconditionnement Recommerce, un téléphone neuf émettrait sur toute sa vie 56 kilogrammes de CO2 (78 % à cause de la production, 18 % pour l’utilisation, 3 % pour le transport et 1 % pour le recyclage), tandis qu’un appareil reconditionné en émettrait seulement 9 kg (production 11 %, utilisation 22 %, transport 56 %, recyclage 11 %). En outre, un téléphone neuf nécessiterait l’extraction de 44 kg de matières premières primaires [1], contre 4 à 10 kg pour un appareil reconditionné. Pour réparer les téléphones, les techniciens utilisent des pièces neuves achetées en Asie, voire quand cela est possible des pièces d’occasion récupérées sur d’autres produits.

Un smartphone neuf nécessiterait l’extraction de 44 kg de matières premières primaires, contre 4 à 10 kg pour un modèle reconditionné.

L’Ademe prépare une analyse du cycle de vie des smartphones, qui permettra de comparer plus précisément l’utilisation d’un téléphone neuf à celle d’un reconditionné. Les résultats sont attendus au mois d’octobre. Pour l’heure, les données disponibles ne laissent pas de place au doute : oui, un téléphone reconditionné est une alternative écologique au neuf. Surtout à une époque où le numérique prend de plus en plus de place dans les émissions de gaz à effet de serre de la France. Selon un rapport du Sénat, à politique constante, la part du numérique atteindra 6,7 % des émissions en 2040, contre 2 % en 2019.

« Si le téléphone est reconditionné à l’étranger, l’argument écologique est faussé »

Toutefois, certains appareils reconditionnés semblent « plus écologiques » que d’autres. Tout dépend de l’origine du smartphone (a-t-il été collecté en France ou à l’autre bout du monde ?) et de son lieu de reconditionnement. « Tous les produits que nous récupérons sont reconditionnés dans nos locaux à Lyon, puis envoyés à notre centre logistique à Arnas [Rhône], qui s’occupe de la revente, dit Lucas Kaiser, chargé de communication de la plateforme française de revente e-Recycle. Nous essayons de limiter les intermédiaires pour éviter une empreinte carbone de transport excessive. C’est un des enjeux majeurs du secteur du reconditionné : très souvent, cela se fait à l’étranger, là où la main-d’œuvre est moins chère, donc l’argument écologique est faussé. C’est dur de dire qu’on limite notre impact alors que le téléphone fait plusieurs fois le tour du monde. »

D’autres entreprises sont basées en France, mais travaillent avec des usines d’autres pays. Le groupe Recommerce notamment, pionnier du secteur du reconditionnement, rachète des téléphones, les teste, puis les envoie en fonction du diagnostic dans des ateliers de réparation à Dijon, en Normandie, à Genève (Suisse) ou encore en Roumanie. « On a un positionnement un peu spécifique, on ne cherche pas à tout faire nous-mêmes, explique Benoît Varin, cofondateur de Recommerce. Nous sommes une plateforme qui couvre toute la chaîne de valeur en passant par les meilleurs partenaires à chaque étape. »

Toutes ces entreprises, quel que soit leur modèle, vendent leurs produits reconditionnés dans la grande distribution, sur leur site internet, ou via de grandes « places de marché » en ligne, comme Amazon, Alibaba, ou Back Market pour la France. Le site travaille avec « 1 500 reconditionneurs partenaires » venus du monde entier. « Il y a plein d’acteurs différents dans cet écosystème, décrit Vianney Vaute, cofondateur de Back Market. On a des ateliers de reconditionnement, du tout petit atelier avec trois salariés, aux usines beaucoup plus dimensionnées. On travaille aussi avec des brokers [intermédiaires entre un acheteur et un vendeur] qui vont racheter des produits reconditionnés, les vérifier, mais ne seront pas forcément en mesure de les réparer. »

La « place de marché » française Back Market propose des smartphones reconditionnés, vendus par des partenaires locaux mais aussi par des usines étrangères.

Le site affiche depuis quelques mois le pays d’origine du reconditionneur d’un produit, et garantit que tous les partenaires respectent les mêmes règles de réparation, de sérieux et de garanties. « Ce n’est pas avec les centaines de marchands français, même mis bout à bout, qu’on peut créer une alternative massive aux téléphones neufs, sur tous les produits, toutes les références, tout au long de l’année, justifie Vianney Vaute. On ne peut le faire qu’en créant des fédérations bien plus larges. »

« Si vous achetez un téléphone reconditionné fait en Chine, sur Amazon ou Alibaba, il n’est pas impossible que le produit soit envoyé en fret express par avion, ce qui n’est évidemment pas du tout écolo — même si les émissions dues à la fabrication du téléphone sont bien plus lourdes que celles du transport, rappelle Alma Dufour, chargée de campagne surproduction et surconsommation pour l’association Les Amis de la Terre. Et on n’a aucune traçabilité sur ce qu’est le reconditionné en Chine : on ne sait pas si ce sont des téléphones neufs tombés du camion, s’ils ont changé des pièces ou non. » D’où le besoin pour les consommateurs (comme pour les reconditionneurs français, qui dénoncent une concurrence déloyale) d’aller vers une labellisation officielle, avec un cahier des charges spécifique.

« Le secteur peut très bien couler dans les quatre mois qui arrivent »

Mais pour le moment, l’État ne semble pas soutenir le développement de la filière du reconditionné en France. Quelques « bonnes mesures » sont saluées par les entreprises, comme la création en 2021 d’un indice de réparabilité sur les produits neufs (ce qui pousse les constructeurs à améliorer leurs pratiques, et facilite le travail des reconditionneurs en bout de chaîne), ou l’ambition d’atteindre l’achat de 20 % de matériel reconditionné dans les commandes publiques.

« C’est un objectif ambitieux, approuve Jean-Christophe Estoudre, président de Sofi Groupe. On échange actuellement avec les acheteurs du secteur public pour les éduquer, leur expliquer comment rédiger un appel d’offres pour inclure le reconditionné, par exemple. Il y a encore une vraie éducation à faire vis-à-vis des consommateurs, le public n’est pas du tout habitué. »

Les reconditionneurs saluent quelques « bonnes mesures » du gouvernement français, comme l’objectif de 20 % de matériel reconditionné dans les commandes publiques. Mais ils demandent davantage d’efforts pour le développement de la filière.

Mais dans le même temps, certains reconditionneurs français critiquent la politique de l’État. Ils aimeraient que les pouvoirs publics mettent en place une définition officielle du reconditionné et une labellisation des entreprises. Ils plaident aussi pour que le gouvernement impose aux constructeurs une écoconception des produits (pour faciliter la réparation), un moindre prix des pièces détachées (qui coûtent actuellement très cher) ou encore un pourcentage de matières recyclées à inclure dans les smartphones neufs. « L’enjeu, c’est de réussir à viabiliser un modèle économique avec des emplois à clé qui se développent en France, dit Benoît Varin, le cofondateur de Recommerce également président de RCube, une fédération de professionnels du réemploi et de la réparation. Aujourd’hui, le modèle économique peut être balayé d’un revers de la main, et c’est bien ce qui pourrait arriver dans les prochains mois. »

Le gouvernement voudrait en effet faire payer deux fois aux consommateurs de smartphones reconditionnés la « redevance copie privée ». Celle-ci, collectée par la société Copie France, s’applique actuellement sur tous les produits électroniques neufs (téléphones, ordinateurs, tablettes, etc.) qui sont susceptibles d’enregistrer (et donc copier illégalement) un contenu culturel. Au lieu de considérer que la redevance a déjà été payée au moment de la première vente d’un smartphone, Copie France voudrait qu’un téléphone reconditionné soit taxé lui aussi, jusqu’à 14 euros. « Cette redevance peut mettre à genoux le secteur, prévient Benoît Varin. Si on augmente de 14 euros nos prix, les gens vont se dire “À ce prix-là, autant acheter du neuf”. Ce sera très difficile de rester compétitifs, le secteur peut très bien couler dans les quatre mois qui arrivent. »

Le sénateur Patrick Chaize (Les Républicains) a déposé un amendement, lors de l’examen en janvier 2021 de la proposition de loi sur la réduction de l’empreinte environnementale du numérique, visant à exclure explicitement les produits reconditionnés de cette redevance. Le secrétaire d’État chargé de la Transition numérique, Cédric O, a émis un avis défavorable. « Les produits reconditionnés en Europe ont déjà été soumis à la taxe, mais les produits reconditionnés et réimportés depuis l’Asie ne l’ont jamais acquittée, puisqu’ils n’ont pas été acquis une première fois, dans leur état neuf, sur notre continent », a-t-il expliqué.

Les reconditionneurs espèrent que cet amendement passera l’épreuve de l’examen du texte de loi en commission à l’Assemblée nationale, à partir du 25 mai — même si les députés La République en marche (LREM) y sont majoritaires, contrairement au Sénat. Ils ont lancé une pétition.

Pour que le smartphone reconditionné continue d’être une réelle alternative écologique à la pollution numérique, les pouvoirs publics vont donc devoir agir pour maintenir — voire développer — le secteur en France, et éviter une appropriation des entreprises étrangères. « Mais le secteur du reconditionnement ne pourra pas régler à lui tout seul le problème de l’impact climatique colossal de l’électronique, rappelle toutefois Alma Dufour, des Amis de la Terre. La pollution vient majoritairement de la production de téléphones neufs ; les constructeurs devraient baisser leur nombre de mises en marché. Mais si on passe prochainement à la 5G et que tout le monde veut remplacer son téléphone pour l’avoir, cela va devenir très compliqué. »

Le trajet d’un téléphone reconditionné en images :


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