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Les vieilles pommes font de la résistance

Durée de lecture : 10 minutes

14 juin 2019 / Marie Astier (Reporterre)

REPORTERRE A 30 ANS - Guère plus d’une dizaine de variétés de pommes sont commercialisées aujourd’hui en France. Pourtant, plus de 6.000 pommes à croquer existent parmi les variétés locales et anciennes. Leur sauvegarde et leur diffusion ont progressé depuis 30 ans, mais beaucoup reste à faire.

Il y a 30 ans, en janvier 1989, Reporterre s’enthousiasmait dans sa version mensuelle et imprimée pour « La France aux 4.000 pommes », se félicitait de la « formidable émulation » des associations pour rechercher la diversité des variétés locales et espérait que cela transforme « les rayons des supermarchés et le visage des campagnes ». Trente ans plus tard, la diversité dans les rayons n’a pas augmenté, mais de nombreux professionnels reproduisent ces multiples pommiers retrouvés. Parmi eux, des lecteurs de ce premier Reporterre chez qui nous nous sommes rendu en reportage.

  • Lire ici l’article du numéro 1 de Reporterre :
« La France aux 4000 pommes »

  • Aubenas (Ardèche), reportage

De loin, on pourrait ne voir, au milieu des hautes herbes, que des rangées de pommiers indistincts. Le pépiniériste saisit les feuilles de deux arbres se faisant face : « Regardez, celle-ci est bien plus brillante, en meilleure santé. » L’expérimentation est menée dans le verger du lycée agricole d’Aubenas. D’un côté, la variété plantée à l’origine, la classique fuji, a été laissée telle quelle. De l’autre, les arbres ont été sévèrement taillés puis greffés de variétés de pommes anciennes. Pour Frédéric Cochet, pépiniériste et paysagiste en Ardèche, à Aubenas, il n’y a pas photo : les variétés anciennes résistent mieux aux vents persistants des dernières semaines, aux sécheresses répétées, et aux maladies.

Ce sont ces variétés qu’il multiplie dans sa pépinière, quelques kilomètres plus loin. Là, les pommiers n’atteignent que quelques centimètres de haut. Les pousses ont été mises en terre il y a peu : côté ciel, elles tentent de déployer leurs petites ailes vertes, ce sont les branches qui donneront les fruits de la variété choisie. Côté terre, elles sont assemblées sur un porte-greffe, qui donnera les racines du futur arbre. Les étiquettes se succèdent, on s’y perdrait. « pomme de fer », « rambau », « rose vive », « rose d’Aizac », etc. « On propose une centaine de variétés de pommiers différentes, explique Frédéric Cochet. On oriente les gens en fonction du climat chez eux, de l’altitude, de leur goût. On a des pommes acidulées, sucrées, tendres, fermes, juteuses… En plus, on peut greffer chaque variété sur cinq porte-greffe différents, ce qui permet d’adapter la plante au type de sol, ou par exemple à une taille en espalier. Il y a un tel choix que les clients s’y perdent ! » « On passe beaucoup de temps à l’étiquetage », confirme sa compagne, Isabelle Soccorsi.

Isabelle Soccorsi et Frédéric Cochet au milieu de leurs plants mères.

Ces deux passionnés de fruitiers se sont rencontrés dans une association ardéchoise consacrée à leur sauvegarde, L’Œil dormant — du nom d’une technique de greffe où le bourgeon greffé en été ou en automne dort tout l’hiver en attendant la belle saison. « On a fait un travail d’enquête sur les variétés anciennes dans les années 1990, raconte Isabelle Soccorsi. Pour chacune, il ne suffit pas de la décrire, il faut aussi connaître les conditions optimales de culture, de récolte, de stockage, d’utilisation. Je suis tombée sur des savoir-faire que je n’imaginais pas, comme l’habitude de planter les jeunes arbres dans les ronciers, qui créent un milieu fertile et protégé des bêtes. »

Dans le verger de pommes du lycée agricole d’Aubenas.

« Dans les années 1950, on a dit aux paysans de faire de la golden » 

Une démarche qui s’inscrit, à l’époque, dans un mouvement national pour la conservation de ces variétés locales et anciennes, notamment porté par l’association des Croqueurs de pommes, que Reporterre était allé rencontrer il y a 30 ans. « Pour sauvegarder ces variétés, cela suppose de les connaître. Notre première démarche a donc été de faire un inventaire, d’interroger les anciens, explique Jacques Marchand, président de l’association nationale des Croqueurs de pommes. Puis, on a appris aux gens à les reproduire, donc à greffer, et à entretenir les arbres. On est passés par les particuliers car les pouvoirs publics se désintéressaient du sujet. Chaque association locale gère des vergers de sauvegarde pour multiplier les greffons, en proposer au public et aux pépiniéristes. » Les Croqueurs de pommes comptent aujourd’hui 63 associations locales et 8.500 adhérents.

« En Ardèche, les vergers plantés pour conserver les variétés ont été un échec », indique Frédéric Cochet. C’est pourquoi Isabelle et lui ont commencé à produire eux-mêmes des plants pour multiplier les variétés, et qu’est née la pépinière. « Je voulais replanter le département de variétés anciennes, pour travailler à l’échelle du paysage », poursuit le pépiniériste. Son but était de convaincre les professionnels de retourner vers ces variétés locales, et de remettre de la couleur dans les vallées, pentes, plateaux et plaines d’Ardèche.

Des greffes récentes de variété ancienne dans le verger de pommes du lycée agricole d’Aubenas.

Car « aujourd’hui, seule une dizaine de variétés de pommes sont vendues en France », dit Sabine Rauzier. Autour d’elle, les étagères alignent les boîtes d’archives. Sabine Rauzier est responsable du Centre national de pomologie, à Alès, dans le Gard. Pomologie vient de Pomone, la divinité antique des fruits. Et désigne l’activité de description, d’identification, de classification des fruits. Chaque variété a droit à une fiche regroupant tous les documents la citant à travers l’histoire, et à une fiche descriptive. « On inclut aussi les variétés récentes car ce sont les anciennes de demain », précise la gardienne des lieux. Sur les rayonnages, la pomme est reine, avec près de 15.000 variétés documentées. « Quand il n’y a pas d’écrits du XXe siècle, on pense que la variété est perdue, explique-t-elle. Donc, on estime qu’il reste environ 9.000 variétés encore “vivantes” à l’échelle européenne, dont 3.000 pommes à cidre. » Chez les Croqueurs de pommes, Jacques Marchand donne une fourchette plus large, entre 5.000 et 10.000 variétés, « mais le nombre est difficile à déterminer car il peut y avoir beaucoup de noms différents pour une même variété ».

Au Centre national de pomologie.

La diversité des pommes cultivées a ainsi drastiquement diminué au cours du XXe siècle. « Des variétés créées aux États-Unis ou en Australie ont commencé à arriver en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle », relate Sabine Rauzier. Elle cite la granny smith, la golden et la red delicious, la gala. « À partir du moment où ces variétés sont arrivées chez nous, on a changé notre façon de cultiver les fruits. Le premier verger de golden delicious a été planté dans les années 1930 à Nîmes, alors qu’il n’y avait pas de culture de pommes dans cette région. Puis, après la Seconde Guerre mondiale, le plan Marshall a apporté les variétés, les technologies, le matériel, un mode de culture intensif. Des porte-greffes qui produisent beaucoup de fruits mais qui les épuisent. Il faut replanter tous les 30 ans. L’État français proposait des primes à l’arrachage des vieux vergers au profit des nouveaux. »

Dans le même temps, l’exode rural a fait son œuvre. « Les gens sont partis travailler à l’usine ou à la ville, rappelle Jacques Marchand. Il n’y avait plus d’intérêt à maintenir le verger et il n’y a plus eu de transmission entre générations. » « Dans les années 1950, on a dit aux paysans de faire de la golden, dit Isabelle Soccorsi. Seuls les irréductibles ont gardé leurs arbres. Quand j’ai fait mes enquêtes, je les appelais, ils me disaient qu’ils n’avaient rien. En fait, quand je décrochais un rendez-vous, ils étaient contents que quelqu’un recueille leur connaissance. On assurait une transmission qu’ils n’avaient pas pu faire avec leur descendance. »

Sabine Rauzier est responsable du Centre national de pomologie, à Alès, dans le Gard.

Désormais, « le critère de référence pour le goût reste la golden, constate Sabine Rauzier. On va toujours la retrouver parmi les parents génétiques des nouvelles variétés. Mais le consommateur pourrait apprécier d’autres goûts, il suffirait de les lui faire connaître ! »

Un appauvrissement que Reporterre constatait déjà il y a 30 ans… Mais, depuis, le camp des partisans de la diversité fruitière a gagné du terrain. « Les associations de sauvegarde se sont mises à travailler ensemble vers la fin des années 1980 », observe Sabine Rauzier. « Elles ont mené depuis un travail de fond. » La relève serait même assurée : « Depuis cinq, six ans, il y a de plus en plus de jeunes chez les Croqueurs de pommes », dit Jacques Marchand. Les pépiniéristes aussi se sont multipliés. « Il y a pas mal de petits pépiniéristes intéressés à ces variétés, quasiment un par département maintenant, et une forte demande, remarque Frédéric Cochet. Internet nous a permis d’exploser. »

« Un cadre administratif clairement pensé pour la production industrielle » 

L’intérêt des chercheurs s’est également confirmé. « À la fin du XXe siècle, on s’est aperçu qu’à force de raréfier l’ADN, on avait perdu énormément de caractères de résistance aux maladies, dit Sabine Rauzier. Il y a une prise de conscience de ce déséquilibre et du fait que les variétés anciennes pourraient être une solution. »

Au Centre national de pomologie.

Isabelle Soccorsi, elle, reste sur ses gardes. « Les qualités de ces variétés sont enfin reconnues, mais pour être appropriées, pour leurs gènes plutôt que librement cultivées », avertit-elle. Elle dénonce la politique de conservation de la diversité génétique, dans des bases de données pour les laboratoires et les « obtenteurs » (les créateurs de variétés végétales), plutôt que cultivée. « Ces variétés locales, bien qu’à l’origine associées à un territoire, à un climat, à des pratiques sont en constante évolution et doivent en tant que telles se confronter à un environnement dynamique, explique-t-elle. Les mettre sous cloche les fragiliserait. » « Les scientifiques ont décortiqué les gènes de la pomme pour savoir lesquels font la résistance à la tavelure [maladie causée par un champignon]. On risque de sauvegarder ces gènes-là au détriment des autres », s’inquiète Jacques Marchand.

Les obstacles réglementaires à la diffusion de ces variétés indisciplinées ont par ailleurs été mis en place. Car, si vendre les pommes n’est pas interdit, en revanche, les plants permettant de les produire ne peuvent circuler qu’à plusieurs conditions. La très grande majorité de ces variétés ne sont pas inscrites au catalogue « officiel » permettant la commercialisation des plants en France et en Europe. Les variétés locales et/ou anciennes doivent, quant à elles, se loger dans les quelques interstices qui leur sont laissés. Soit être reléguées dans la catégorie « sans valeur intrinsèque » — elles ne sont pas sous le coup d’un brevet rapportant des redevances à son détenteur —, qui met quelques limites à la diffusion des plants. Soit les pépiniéristes peuvent les qualifier de « ressource pour la diversité génétique », mais ne pas reproduire et vendre plus de 2.000 plants par an et par variété de fruit. « La profession [les gros pépiniéristes détenteurs de brevets] se défend. Elle n’aime pas voir arriver des variétés qu’elle ne maîtrise pas », constate Jacques Marchand.

Une pousse de pommier de la variété rose vive.

Par ailleurs, « une réglementation assez lourde pour les petits producteurs va s’imposer en décembre 2019 », avertit Émilie Lapprand, de Semences paysannes. L’étiquetage, la traçabilité et les obligations sanitaires vont se faire plus exigeantes. « C’est un cadre administratif clairement pensé pour la production industrielle, et pénalisant pour les petits pépiniéristes qui cultivent de nombreuses variétés différentes », poursuit-elle.

Malgré ces règles, les paysans sont de plus en plus nombreux à planter ces pommes différentes. « Il y a 30 ans, quand on parlait de développer les variétés anciennes, on nous collait l’étiquette d’utopistes, se souvient Sabine Rauzier. Aujourd’hui, elles sont enracinées et le bio a pris ça à bras le corps, il y a une vraie demande des jeunes producteurs. »


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre
. chapô : Des plants en pots sous la serre de Frédéric Cochet et Isabelle Soccorsi.



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