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IdéeLuttes

Libérons la colère et la joie, remèdes à l’écoanxiété

Des opposants à l'autoroute A69 durant l'expulsion de la Crem'Zad par les forces de l'État, à Saix, le 22 octobre 2023.

La colère et la joie contre l’écoanxiété ? En croisant les enseignements du dernier ouvrage d’Éric la Blanche et du recueil « Pour la joie » dirigé par Kiyémis, cultiver ces émotions nous permettrait de nous soulever, et nous transformer.

En ces jours d’automne, entre le temps gris et les mauvaises nouvelles du front écologique, l’humeur peut rapidement virer maussade. Alors que l’on pourrait bien vite sombrer dans la déprime écoanxieuse, deux essais parus ces dernières semaines invitent à relever la tête en cultivant deux émotions rarement mises au-devant de la scène politique : la colère et la joie.

Négativement associée aux caprices, aux coups de gueule et à la violence, la colère est globalement déconsidérée dans les luttes environnementales, celles-ci préférant à cette humeur instable le solide appui de la raison. Or, comme y invite l’essayiste Éric la Blanche, il faut au contraire « oser la colère » dans son dernier ouvrage du même nom, paru chez Actes Sud.

« Elle est la seule émotion à faire réellement trembler dictateurs, profiteurs et persécuteurs »

L’auteur, féru de psychologie sociale, pare l’« écocolère » de 1 000 vertus et la transforme en « saint courroux » et en « ire sacrée ». D’une part, au lieu de céder au fatalisme, la colère pousse à fixer des limites à celles et ceux qui nous oppriment. Ce faisant, elle est libératrice, en rappelant aux détenteurs du pouvoir que « les limites existent bel et bien et [que] nous sentons parfaitement lorsque le foutage de gueule est allé trop loin ».

D’autre part, plutôt que de verser dans une écologie consensuelle où personne n’est coupable, la colère désigne fermement les responsables de la catastrophe planétaire où nous nous trouvons. Chiffres et faits à l’appui de sa démonstration, l’auteur dresse une liste des « Brutes », autrement dit les criminels climatiques : les multinationales et leurs armées de lobbyistes, les politiques à leur solde, les médias et publicitaires qu’elles contrôlent, etc.

Devant pareil constat, la colère fait bondir, réagir, met en mouvement les corps saisis par l’injustice. « Dangereuse pour le pouvoir […], capable de métamorphoser un troupeau de moutons en légions de contestataires, elle est la seule émotion à faire réellement trembler dictateurs, profiteurs et persécuteurs », assure l’essayiste.

Rassembler les « écofurieux »

Aussi les dominants la craignent et tentent de la diluer. Leurs stratégies sont multiples : propager la tristesse et l’anxiété, cantonner les oppositions à la non-violence et disqualifier toutes les autres modalités d’action ou encore faire miroiter les mirages de la responsabilité sociétale des entreprises. Autant de moyens pour garder le peuple calme… et docile.

Contre de tels obstacles, une personne, aussi furieuse soit-elle, risquerait de se démotiver et de voir sa colère retomber. Plutôt qu’à des exploits individuels, à la manière de loups solitaires vengeurs ou terroristes, l’auteur appelle les « écofurieux » à confier leurs émotions à des « banques de colère collectives » : les associations, les syndicats et les partis politiques.

Pour justifier cette dépossession de la colère personnelle, Éric la Blanche s’en réfère au succès historique du marxisme, qui sut capitaliser sur les colères ouvrières pour arracher au capitalisme une série de victoires sociales et politiques, tant dans les pays socialistes que dans les économies de marché.

« Rester vivantes, tendres, lucides, dans un monde qui nous voudrait dociles ou mort⋅es »

La dimension collective est toute aussi centrale dans la joie. Cette émotion positive est au cœur de l’ouvrage Pour la joie (ed. Les Liens qui libèrent), qui mêle essais, fictions et témoignages intimes d’autrices pour la plupart afroféministes. À l’instar de la colère, la joie fixe elle aussi des limites ; selon les mots de l’autrice Kiyémis, qui dirige l’ouvrage, elle « jaillit de notre volonté de rester vivantes, tendres, lucides, dans un monde qui nous voudrait dociles ou mort⋅es […] La joie est politique parce qu’elle refuse de céder le terrain de la vie aux logiques de domination ».

En la distinguant du bonheur individuel promu par le capitalisme pour nous rendre toujours plus malléables, la philosophe Nadia Yala Kisukidi caractérise la joie comme une force collective, un « entêtement », le « mouvement d’un être qui persiste contre les forces matérielles vouées à l’anéantir ». En ce sens, il n’y aurait de joie que dans la résistance et les victoires politiques.

D’autres textes tempèrent cette vocation révolutionnaire de la joie et prônent un hédonisme, une culture de soi, sans souscrire aux thèses libérales de « l’entreprise de soi ». La chanteuse Mélissa Laveaux évoque ainsi l’art d’aimer son corps que lui enseigne chaque jour sa sclérose en plaques ; avec [sa] maladie, « nous sommes devenues commissaires expertes de l’exposition artistique (et très flamboyante) qu’est devenue ma vie ».

Se saisir de la joie des enfants

De son côté, l’écrivaine Coline Pierré appelle à se saisir de la joie des enfants au lieu de vouloir l’inscrire dans le moule formaté de l’existence adulte ; par leurs questions permanentes et leur désir de toucher à tout, « les enfants nous apprennent [que] le monde ne s’abat pas fatalement sur nous, [que] les règles ne sont pas immuables. […] Tout peut être questionné, remis en cause, discuté ».

Qu’elle soit révolutionnaire ou individuelle, la joie sert in fine toujours à « érotiser la vie, érotiser les luttes », pour reprendre les termes de l’autrice Douce Dibondo ; loin de tout sexualiser, cette érotisation signifie « reprendre le contrôle sur la narration de nos existences, transforme[r] l’espace politique en un espace de rêve et de création ».

S’il y a bien un caractère politique à la joie, il réside précisément dans cette reprise en main de la narration de nos vies. Là où la colère sanctuarise un espace intouchable, la joie permet de se projeter au-delà de notre présent en envisageant d’autres avenirs possibles. C’est particulièrement le cas dans le solarpunk ; à la différence des dystopies cyberpunk, ce sous-genre de la science-fiction met en lumière un futur désirable, à base de villes végétales, d’énergies renouvelables, de vélos, de poésie et d’inclusion.

« Ce que nous désirons, nous pouvons le bâtir »

« Ce n’est pas l’utopie parfaite, concède Kiyémis, mais l’espoir persistant, la lumière filtrant entre les fissures. » Aux détracteurs du sous-genre, qui lui reprocheraient sa naïveté, l’écrivaine souligne son potentiel émancipateur : « [Le solarpunk] nous invite à désirer autrement et à nous souvenir que ce que nous désirons, nous pouvons le bâtir. » En d’autres termes, qu’une représentation joyeuse appelle à nous ressaisir de notre destin pour mieux la faire advenir.

La dernière nouvelle du recueil, écrite par Rim Battal, en est la preuve en actes : « La prise du Louvre » qu’elle décrit n’a rien de militaire, mais consiste à transformer le séculaire musée des beaux-arts en un éphémère lieu de vie inclusif, propice aussi bien à l’accueil de réfugiés climatiques qu’à une fête queer dans les grands espaces d’exposition.

Colère et joie ne s’opposent donc pas. Elles sont les deux faces d’une même pièce, l’une posant les limites, l’autre envisageant les possibles. Comme l’écrit Kiyémis, « la colère nous arrache au silence, elle nous redresse. […] La joie est ce qui nous permet de rester debout après ce sursaut. Elle transforme l’indignation en trajectoire ». Voilà de quoi remédier à toute écoanxiété.

Osons la colère. Éloge d’une émotion interdite par temps de crise planétaire, d’Éric la Blanche, préfacé par Pablo Servigne, aux éditions Actes Sud, septembre 2025, 240 pages, 22 euros.
Pour la joie. Une ode à la résistance poétique et politique, sous la direction de Kiyémis, aux éditions Les Liens qui libèrent, octobre 2025, 160 pages, 15 euros.

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