Loi Duplomb : « À chaque fois qu’on a un doute sur un pesticide, on l’autorise quand même »
Lors d'une manifestation contre la loi Duplomb, organisée notamment par la Confédération paysanne et Greenpeace, le 8 juillet 2025. - © Jérôme Gilles / Nurphoto / Nurphoto via AFP
Lors d'une manifestation contre la loi Duplomb, organisée notamment par la Confédération paysanne et Greenpeace, le 8 juillet 2025. - © Jérôme Gilles / Nurphoto / Nurphoto via AFP
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Alors qu’une nouvelle loi Duplomb a été déposée, ses défenseurs instrumentalisent les incertitudes entourant les dangers des pesticides. Une stratégie qui permet aux industriels de gagner du temps, estime François Dedieu.
Après une première tentative censurée par le Conseil constitutionnel, le sénateur Laurent Duplomb persiste : il a déposé une nouvelle proposition de loi visant à réautoriser deux pesticides interdits en France, l’acétamipride et le flupyradifurone. Ce retour en force s’accompagne du retour d’une puissante propagande réactionnaire, déjà déployée lors de la première loi Duplomb.
Alors que les dangers de l’acétamipride sont nombreux et étayés, les intérêts de l’agro-industrie peuvent s’appuyer sur une rhétorique fallacieuse, qui s’arroge abusivement le monopole de la « raison » et prétend représenter la parole scientifique.
François Dedieu, sociologue, directeur de recherche à l’Inrae et auteur de Pesticides : Le confort de l’ignorance (Seuil, 2022), revient pour Reporterre sur les mécanismes à l’œuvre dans ce déploiement d’un discours scientiste, aux antipodes de la démarche scientifique.
Reporterre — Les défenseurs de la loi Duplomb mettent toujours en avant les incertitudes scientifiques entourant les dangers des pesticides incriminés. N’est-il pas hypocrite de demander des « preuves solides » avant d’agir, sur ce genre de sujets ?
François Dedieu — D’abord, il n’y a pas que des incertitudes. Si l’on prend l’exemple de l’acétamipride — intégré à la famille des néonicotinoides — le danger pour la biodiversité est avéré. Plusieurs études, dont la dernière expertise collective Ifremer-Inrae, l’ont montré. Et sur la santé, en effet, l’Efsa [Autorité européenne de sécurité des aliments] évoque des « incertitudes majeures » sur le risque pour le neurodéveloppement chez les enfants.
Mais c’est parce qu’on ne raisonne pas de la bonne manière. Toute la recherche de preuve est fondée sur la notion de valeur de seuil d’exposition à un produit, en dessous de laquelle il n’y aurait pas de problème de santé. La toxicologie réglementaire est accrochée à ce principe, qui comporte des incertitudes intrinsèques.
On ne peut pas tester en laboratoire les effets d’une valeur seuil sur l’humain sur des dizaines d’années, ni contrôler toutes les interactions environnementales. Par exemple, on ne pourra jamais totalement prouver que l’exposition à un produit en particulier est responsable de leucémies chez les agriculteurs puisqu’ils sont aussi exposés à tout un tas d’autres molécules au cours de leur vie.
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Concernant les effets des néonicotinoïdes sur les abeilles, les premiers tests assuraient qu’il n’y avait aucun danger à faible dose. Il a fallu élargir le périmètre de recherche pour se rendre compte que ces pesticides produisaient des désorientations des abeilles, et donc une mortalité indirecte, qui est démontrée depuis les années 2010.
Il faut donc changer de modalité de preuve. Si l’on raisonnait plutôt en termes de faisceau d’indices convergents, on obtiendrait des résultats beaucoup plus probants, mais aussi plus dérangeants. C’est ce que font de récents travaux, par exemple ceux de l’Inserm, sur les risques des pesticides sur la santé des travailleurs en établissant différents niveaux de présomptions plus ou moins fortes.
S’il existe une part d’incertitude inhérente à ce type de recherches, où placer le curseur d’une incertitude raisonnable ? Les promoteurs des pesticides jouent très bien avec ce flou pour entretenir le doute…
Instrumentaliser les incertitudes scientifiques pour justifier le statu quo est une stratégie extrêmement ancienne et bien documentée par la littérature en sciences humaines et sociales sur l’ignorance. J’ai travaillé sur les archives des années 1970 de la Commission des toxiques, qui était chargée d’évaluer la toxicité des pesticides à l’époque. J’ai été frappé de voir le même schéma se reproduire : à chaque fois qu’on a un doute sur un pesticide, on l’autorise quand même et on attend la suite.
Aujourd’hui, le système d’autorisation a évolué mais ce sont les mêmes arguments que reprennent les partisans de l’acétamipride et de la loi Duplomb : si ce pesticide est autorisé par l’Efsa, pourquoi ne le serait-il pas en France ?
« Sur les pesticides, le principe de précaution n’est en réalité jamais appliqué »
C’est une faille qui a été très bien exploitée par les marchands de doute. Ils appuient sur les incertitudes, font valoir le besoin de davantage de recherche, et pendant ce temps-là, le pesticide continue à être autorisé. Cela donne parfois quinze ans de délai à l’agro-industrie (soit le délai légal de réévaluation de la toxicité d’une substance). Sachant qu’il faut environ trois ans pour rentabiliser un pesticide mis sur le marché, cette stratégie est une véritable vache à lait pour eux.
C’est pour parer à tout cela que l’on a inventé le principe de précaution, qui est inscrit dans le droit français et dans le droit européen. Ce principe établit que lorsque l’on a un doute sur le danger d’un produit, mieux vaut l’interdire que le retirer plus tard. Mais sur les pesticides, il n’est en réalité jamais appliqué. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) interdit un produit seulement lorsque le niveau d’alerte est très, très élevé, comme on l’a vu sur le métolachlore en 2024 avec des contaminations élevées dans les eaux.
Le principe de précaution est pourtant une cible de choix récurrente des réactionnaires, qui l’accusent d’être un « principe de la peur » et d’être responsable du déclin économique…
C’est habile, ils retournent la force de l’adversaire, comme une prise de judo. Ils renversent l’accusation portée contre les marchands de doute. Traditionnellement, ce sont les industriels qu’on accusait de créer de l’incertitude pour retarder le consensus scientifique et la prise de décision politique.
Maintenant, ce sont les écologistes qui sont accusés d’instrumentaliser la science et de tirer parti de l’incertitude pour empêcher l’activité industrielle. C’est un contre-sens puisque l’épistémologie des sciences de Thomas Kuhn et Robert Merton [1] nous montre que l’incertitude est consubstantielle à l’avancée de la science : même si les preuves peuvent converger, on avance par identification des zones d’ignorance.
Cette accusation d’être dans la « peur », dans l’émotion, par opposition au camp autoproclamé de la raison, de la modération, est également un angle d’attaque récurrent contre les écologistes. Comment contrer cette rhétorique ?
C’est, là aussi, une forme très ancienne de délégitimation du camp environnemental, accusé d’hystériser le débat. On retrouvait déjà ce genre d’attaques portées contre la scientifique Rachel Carson, qui alertait dès 1962 sur le DDT, un insecticide très dangereux pour la biodiversité. Comme elle s’intéressait à un registre de preuves différent [notamment en mesurant l’épaisseur des coquilles d’œufs des oiseaux, fragilisées par le DDT], on l’accusait de ne pas réellement être scientifique, mais plus une militante.
« La vaste offensive réactionnaire reproche aux sciences sociales de porter de dangereux agendas militants »
Cela va avec les accusations de politisation de la science, qui prend aujourd’hui un tournant assez préoccupant. Les scientifiques présentant des résultats contraires à certains intérêts sont pointés du doigt pour leur militantisme et délégitimés. La vaste offensive réactionnaire en cours reproche ainsi notamment aux sciences sociales de porter de dangereux agendas militants.
C’est absurde quand on sait que la neutralité pure et parfaite de la science, ça n’existe pas. Dans sa manière d’orienter ses recherches, de tirer des conclusions, tout savoir scientifique est imprégné du contexte socio-économique dans lequel il évolue. L’objectivité « pure » n’est qu’un mythe. La convergence des résultats scientifiques tend à s’approcher toujours le plus possible de l’objectivité.
Comment cela se traduit-il, dans le débat sur l’acétamipride ?
Les partisans de ce pesticide prétendent regarder objectivement le rapport bénéfices / risques et font valoir les besoins de ce produit pour les agriculteurs, mais ce n’est pas un postulat neutre. D’une part, parce qu’ils ne disent pas que des alternatives existent et fonctionnent très bien. Cette année, les betteraviers français ont produit 91 tonnes à l’hectare sans acétamipride, contre 80 en 2024, c’est énorme.
Mais les pesticides sont la clé de voûte de tout un modèle de production agricole et économique. Plus la taille d’une exploitation grandit, plus il faut de pesticides pour diminuer le coût de la main-d’œuvre et maintenir des prix compétitifs.
« Depuis 75 ans, le ministère de l’Agriculture lie sa mission de protection des plantes de culture à l’utilisation de la chimie »
Quant aux alternatives, elles sont oblitérées par la croyance obstinée, presque mystique, du ministère de l’Agriculture dans la chimie. Depuis plus de 75 ans, ce ministère lie sa mission de protection des plantes de culture à l’utilisation de la chimie.
Au lieu de partir du problème global de la protection des cultures et de chercher des solutions correspondantes, on est centré uniquement sur l’association binaire maladie - molécule et / ou préparation chimique. C’est dogmatique. C’est la manière de penser la protection des cultures et avec elle, le modèle agricole, qu’il faut revoir.