« Madame la ministre, légiférez pour protéger les vers de terre »
Un «Lumbricus terrestris», ou lombric commun. - Wikimedia.
Un «Lumbricus terrestris», ou lombric commun. - Wikimedia.
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À l’occasion de la Journée mondiale des vers de terre et du début de la COP de la biodiversité, l’agronome Christophe Gatineau demande à la ministre de l’Agriculture de protéger par la loi les vers de terre et leur habitat.
Christophe Gatineau est agronome spécialiste des vers de terre, président de La Ligue de protection des vers de terre et auteur du Jardin vivant.fr ainsi que de nombreux articles et livres, dont Éloge du ver de terre (éd. Flammarion, 2018).
Mme la ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de la Forêt,
Je ne m’attarderai pas à vanter l’œuvre des vers de terre, tant il est devenu banal de célébrer leurs vertus agronomiques. Ils sont pour nos champs ce que les abeilles sont pour nos fleurs, l’un des piliers discrets d’une agriculture durable et bienveillante pour les sols et le climat.
Laboureurs infatigables qui fonctionnent à l’énergie solaire, une énergie infinie tant que le soleil brille, les vers de terre sont la première masse animale des sols et les premiers indicateurs de leur bonne santé, en plus d’être aussi des marqueurs essentiels de la biodiversité. Ingénieurs, digesteurs, nourrisseurs, laboureurs, ils interagissent sur la qualité des sols et la croissance des plantes, ils sont aussi source d’alimentation pour énormément d’animaux.
Plus personne n’ignore non plus l’état dégradé à des degrés divers de nos sols agricoles, l’habitat des vers. Les sols nourriciers sont déjà rares et non renouvelables à l’échelle humaine, la loi française devrait donc au minimum les préserver pour les conserver. Préserver, c’est ménager les ressources, le contraire d’épuiser et de tarir : « Qui veut voyager loin ménage sa monture », écrivait Jean Racine dans Les Plaideurs, en 1668.
« Merci à mon camarade le ver de terre »
Le site de votre ministère lui-même le souligne, les vers de terre sont les architectes des sols fertiles. Ministres et scientifiques, tous louent, ont loué leurs vertus sans vergogne.
En 2014, le ministre Stéphane Le Foll s’exclamait : « Merci à mon camarade le ver de terre, l’un des plus grands marqueurs de la bonne santé des sols et de la biodiversité… » Plus nostalgique, le ministre Didier Guillaume en 2019 se désolait qu’il n’y ait « plus d’oiseaux qui nichent, plus de biodiversité, de vers de terre dans les champs. Je me rappelle, quand on allait à la pêche, on allait chercher nos vers de terre. Mais qu’est-ce qu’il faut faire ? C’est revenir à cela. » Et de conclure avec une justesse saisissante : « Il faut refaire de la biodiversité. » Que dire de plus, tout est dit.
Mais si belles soient ces paroles, elles n’ont jamais été suivies d’actes pour préserver les vers de terre et leur habitat. Pas pour les protéger, juste pour préserver ceux qui existent, et pour ne pas aggraver une situation déjà critique : 90 % des populations ayant été éliminées de certains sols de grandes cultures. Non seulement la loi ne les préserve pas, mais, contre toute attente, elle organise leur disparition.
Nourrir les moteurs d’avion plutôt que les vers de terre ?
En effet, lors de sa déclaration de politique générale, le 1er octobre dernier, le Premier ministre, Michel Barnier, est allé dans le sens de la législation en annonçant vouloir intensifier l’exploitation de leur habitat et détourner une partie de leur alimentation pour produire de l’énergie : « En valorisant la biomasse pour décarboner efficacement la production de chaleur et de gaz, en développant la filière française des biocarburants pour l’aviation. »
La biomasse, c’est l’énergie des sols vivants, c’est la nourriture de la faune et des microbes qui créent la fertilité naturelle de nos sols agricoles. La biomasse capte le carbone atmosphérique, la nourriture des vers de terre est carbonée, et ce carbone sera détourné comme on détourne l’eau d’une rivière pour produire du gaz, de l’électricité et faire voler nos avions.
Je schématise, mais c’est l’idée : nourrir les moteurs d’avion plutôt que les vers de terre. Entendez ma stupéfaction !
Elle est d’autant plus grande qu’en agriculture, il n’existe que deux options : soit les cultures sont nourries pour l’essentiel par les vers de terre et les microbes, eux-mêmes nourris par la biomasse ; soit par les engrais industriels de synthèse, dont nous connaissons tous les effets dévastateurs sur le climat, la qualité des eaux, notre santé, l’épuisement des phosphates et la disparition des vers de terre.
Sans vous faire affront, Madame la ministre, soyons réalistes : si les engrais chimiques ont produit au départ les mêmes effets miraculeux que les énergies fossiles, à l’arrivée, c’est le même champ de ruines. Pour augmenter les rendements agricoles, on a piétiné les vers de terre et les cycles naturels ; maintenant on poursuit le carnage pour faire voler les avions…
Mettez fin à cette extermination et légiférez au plus tôt
À la suite de ma lettre du 13 mai 2019 à Monsieur le président de la République, pour l’alerter, le 12 août suivant, le « service compétitivité » de votre ministère m’avait écrit : « Les vers de terre ayant pour habitat le volume du sol, en particulier les sols cultivés, leur protection en tant qu’espèce pourrait compromettre la pratique de multiples activités sur les sols. » Mais sans aller jusqu’à leur protection, pourquoi ne pas commencer par préserver ceux qui existent plutôt que de continuer à les enterrer d’autorité ? De la même manière que nous devrions préserver les haies au lieu de faire grand bruit dès qu’on en replante quelques centaines de mètres, quand 23 500 kilomètres disparaissent tous les ans dans un silence assourdissant… Désespérant !
Et pourtant, face au réchauffement climatique et à l’érosion, nous avons plus que jamais besoin de sols fertiles avec une meilleure rétention de l’eau et une moindre consommation d’engrais et de produits chimiques de synthèse. À mon avis, de quoi satisfaire tout le monde : l’agriculteur, l’économiste, l’écologiste, les citoyens et les générations futures, tout en contribuant à la souveraineté alimentaire et à la préservation de la planète.
Madame la ministre, mettez fin à cette extermination et légiférez au plus tôt pour la préservation des vers de terre, sur la base de la réponse du gouvernement à une question écrite d’une députée le 14 décembre 2021 (page 8838 du Journal officiel) : « Garants de sa bonne santé, leur rôle est considérable : [les vers de terre] assurent le cycle des nutriments, la transformation du carbone ou encore la régulation des ravageurs et des maladies. La monoculture, le labour profond et les produits phytosanitaires affectent aujourd’hui cet équilibre en appauvrissant les terres. » Les nommer dans la loi serait leur offrir ce qui leur fait défaut : une existence légale ; un grand pas pour leur avenir et celui de l’humanité.