La célébrité d’un oiseau rare trouble la tranquillité d’un village breton
C'est la première fois qu'un martin-pêcheur d'Amérique est identifié en France (photo d'illustration). - Flickr / CC BY-SA 4.0 / Andy Morffew
C'est la première fois qu'un martin-pêcheur d'Amérique est identifié en France (photo d'illustration). - Flickr / CC BY-SA 4.0 / Andy Morffew
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Un martin-pêcheur d’Amérique, un oiseau jamais observé en France auparavant, séjourne depuis trois semaines sur un étang breton. Cette curiosité attire des photographes venus de tout le pays, une frénésie qui divise dans le village.
Glomel (Côtes-d’Armor), reportage
Une robe grise ardoise, un long bec aiguisé comme un poignard, une tête massive et huppée, des ailes fines et pointues… Juché sur un fil électrique surplombant l’étang de Trébel, à Glomel (Côtes-d’Armor), un martin-pêcheur d’Amérique, haut d’une trentaine de centimètres, est devenu depuis quelques semaines une curiosité qui attire des gens de toute la France.
C’est la première fois qu’un oiseau de cette espèce, qui niche normalement en Amérique du Nord, est identifié dans le pays. Des spécimens avaient déjà été vus au Portugal et en Irlande. Celui-ci a sans doute été poussé jusqu’en Bretagne par une tempête, avant de s’installer aux abords de cet étang connu localement pour être une réserve de faune, où il a trouvé de la nourriture en quantité suffisante.
Depuis l’annonce de cette identification, via le bouche-à-oreille et les groupes Facebook de naturalistes, nombreux sont les passionnés à s’être passé le message. Beaucoup sont ainsi prêts à faire des kilomètres pour venir jusque dans le Centre-Bretagne photographier l’animal.
Des airs de Festival de Cannes
« Sa présence est exceptionnelle », appuie Karim, passionné d’ornithologie, qui a fait deux heures de route depuis Rennes pour venir observer l’oiseau. À ses côtés, une quinzaine d’ornithologues plus ou moins amateurs se tiennent en rang d’oignons. Le silence est ici d’or. Toutes et tous observent attentivement l’oiseau, qu’importe le froid qui glace rapidement les mains en ce matin de décembre. Certains sont équipés de simples jumelles de poche, d’autres de longues-vues et d’appareils photo coûtant plusieurs milliers d’euros.
La scène, inhabituelle, a presque des allures de Festival de Cannes entre, d’un côté, les paparazzis qui immortalisent le moment et, de l’autre, l’oiseau prenant presque la pose à force de se tenir statique quelques mètres au-dessus de son public — en réalité, il observe l’eau de l’étang en vue de becqueter un ou deux poissons.
« Ça ne s’arrête pas ! On a entre 30 et 80 personnes par jour qui défilent ici », tempête Michel, un ornithologue qui vit dans le secteur et qui se dit à la fois « sidéré et surpris » par ce phénomène. « Au début, on en rigolait, mais le phénomène interroge, on est dans l’hyper passion. J’ai vu des gens venir de Carcassonne exprès pour cet oiseau ! » ajoute-t-il, stupéfait.
Phénomène viral
Julie et Marcus, qui vivent dans le Finistère Sud, sont venus faire un tour à Glomel. Rentrant d’un voyage en Angleterre, le couple a préféré débarquer à Saint-Malo plutôt qu’à Roscoff. « Ainsi, Glomel était sur notre route pour le retour. Quand on a vu que ce martin-pêcheur était dans le coin, on a croisé les doigts pour pouvoir le voir », explique Julie alors que son conjoint cherche l’animal dans ses jumelles.
Gisèle, habitante de Plouguerneau, dans le Finistère Nord, vient ici « pour la deuxième fois. Sa présence est si exceptionnelle. C’est un oiseau rare, exotique pour nous », explique-t-elle, réglant son appareil.
Cette « hyper passion » manifeste souligne un certain engouement pour l’ornithologie, mais aussi une attitude paradoxale de la part de nombreux passionnés de ce loisir « nature » : avec l’afflux de visiteurs, le bilan carbone du martin-pêcheur d’Amérique monte en flèche. Parmi les passionnés, il y a les fameux « cocheurs » : des naturalistes qui, entre eux, se lancent le défi de photographier le plus d’espèces d’oiseaux en France.
Marc, qui vit au Mans, en fait partie : « J’étais en visite pour voir de la famille non loin, à Carhaix, j’en ai profité pour faire un crochet ici », raconte le quinqua, appareil reflex numérique en main, qui a déjà « coché » quelque 350 espèces — ceux en tête de cette compétition entre amateurs dépassent les 500 coches.
L’oiseau ne semble pas perturbé par cette effervescence et paraît en bonne santé. En revanche, l’affluence pourrait perturber les espèces locales, stressées par cette foule inhabituelle.
« Un détournement du comportement ornithologique normal »
Bernard Trubuilt, maire (sans étiquette) de Glomel a un avis partagé sur cet engouement : « On a eu 1 000 visiteurs depuis un mois. Je vois ça comme quelque chose de positif, car ça fait connaître Glomel de manière positive. » Dans la presse nationale, ces dernières années, la commune aux 1 400 habitants a surtout fait parler d’elle pour un projet de mine sur son territoire. « Et en même temps, je suis mitigé : pourquoi venir prendre en photo un oiseau qu’on trouve déjà partout en photo sur les réseaux sociaux ? » se demande l’élu.
Pierre Le Floc’h, membre de l’association Bretagne Vivante, trouve tout cet engouement autour du martin-pêcheur d’Amérique « quelque peu regrettable. C’est en quelque sorte un détournement du comportement ornithologique normal, qui consiste à faire remonter des observations dans le but de connaître des espèces locales ».
De plus, ce martin-pêcheur occupant l’étang de Glomel n’a aucune chance de se reproduire et ne risque pas de bénéficier d’une tempête avec des vents d’est pour le ramener outre-Atlantique. L’oiseau-star est perdu pour son espèce.