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EntretienNature

Vincent Munier, le photographe animalier qui veut « que l’on regarde les bêtes différemment »

Le photographe et réalisateur Vincent Munier à Paris, le 11 décembre 2025.

Pour s’émerveiller sans aller loin, le photographe Vincent Munier nous emmène sur la piste des cerfs et autres araignées des forêts de son enfance : les Vosges. Un film pour « cultiver la poésie du vivant ordinaire ».

Il y a une centaine d’années, Max Weber inventait la notion de « désenchantement du monde ». Sous les coups de boutoir du capitalisme, observait-il, la pensée occidentale a réduit le monde à sa dimension matérielle. Les dimensions poétiques et sensibles de l’existence se sont évaporées ; la nature est devenue un simple ensemble de ressources exploitables.

On aurait bien aimé emmener le sociologue allemand voir Le Chant des forêts, en salle le 17 décembre. Aurait-il vu dans le dernier film de Vincent Munier un antidote au désenchantement ? Après La Panthère des neiges — César du meilleur film documentaire en 2022 —, le photographe et réalisateur met en lumière la magie des forêts des Vosges, qu’il arpente en compagnie de son père Michel et de son fils adolescent Simon, sur la piste des grands-ducs, des cerfs élaphes et du lynx boréal.

Il en résulte un documentaire sublime, que l’on traverse en apnée, avec l’impression d’être avec eux dans la brume, alerte au moindre souffle, au plus petit craquement. Au-delà de louer la beauté des forêts, Vincent Munier espère, via ce film, redéfinir notre place dans le grand tissu du vivant. Rencontre.

Vincent Munier sur la piste des cerfs élaphes dans son film «  Le Chant des forêts  ». © Vincent Munier

Reporterre — De l’Arctique à l’Antarctique, vous avez parcouru le monde pour photographier et filmer le vivant. Pourquoi ce retour à vos forêts natales des Vosges ?

Vincent Munier — On m’a souvent collé l’étiquette de photographe d’aventures lointaines, mais, en réalité, je ne les ai jamais quittées. J’y ai grandi, j’y vis : c’est mon camp de base. Je fréquente les mêmes affûts que quand j’avais 12 ans.

Après La Panthère des neiges, je n’ai pas pris l’avion pendant cinq ans. Je limite mes voyages à ceux qui en valent la chandelle. Je vais reprendre l’avion bientôt parce que j’ai accepté un projet au Bhoutan [situé dans l’est de la chaîne de l’Himalaya] qui me paraît avoir du sens, mais j’ai vraiment réduit. Tenter de faire vibrer les gens en filmant un milieu accessible à tout le monde, c’était important pour moi.



C’est d’ailleurs l’un des plus beaux aspects du film : vous montrez que l’on peut s’émerveiller sans aller loin, simplement en regardant avec attention des lieux qui peuvent nous sembler au prime abord insignifiants…

C’est ça. J’ai eu la chance d’apprendre l’affût avec mon père, qui est un éternel émerveillé. Il construit encore aujourd’hui des cabanes avec les yeux qui brillent ! J’ai eu envie de rendre ses enseignements accessibles à tous.

Je soutiens et défends le militantisme actif. Mais, du fait de mon histoire, ma manière d’agir passe plutôt par la sensibilisation au beau. Je suis persuadé que c’est une des clés pour nous réconcilier avec le vivant, mais aussi avec ceux qui nous entourent. J’ai l’impression que la membrane entre les différents blocs de la société est de plus en plus étanche. Avec ce film, je n’ai pas envie de prêcher des convaincus, mais d’ouvrir le cercle des gens attentifs au vivant. Je suis persuadé qu’il y a en chacun des choses très belles qui sont endormies, et qui peuvent être réveillées.

J’aimerais que les spectateurs ne se disent pas juste que ce film est « beau ». J’aimerais changer tout doucement notre prisme, contribuer à ce que l’on regarde les bêtes différemment. Que l’on réalise que la forêt n’est pas juste un spectacle : c’est une vie partagée.

Pour Vincent Munier, il faut cultiver cette «  poésie accessible du vivant ordinaire [ici un pic noir], qui est en fait extraordinaire  ». © Vincent Munier

Le film efface les hiérarchies entre les êtres : à l’écran comme dans les crédits, les humains sont mis au même rang que la coccinelle ou le pic noir, eux-mêmes placés au même rang que des espèces plus valorisées comme le lynx…

J’ai l’impression que se focaliser trop sur une espèce est une erreur. Il faut mettre fin à notre arrogance, refuser les hiérarchies pour nous intégrer à ce grand tout de la forêt, dans une forme d’horizontalité. Baptiste Morizot en parle très bien. Dans le film, j’essaie de montrer comment on peut s’effacer, être discret, abandonner sa position de dominant.

« La poésie,
c’est un carburant pour résister »

Je le vois avec mon fils Simon [l’un des personnages humains du film] : très vite, entre le primaire et le collège, on est dans la performance, la domination, la notation, l’optimisation, la maîtrise… Nous vivons dans un monde violent qui manque cruellement de poésie. On peut en ramener en faisant attention à une araignée, à une lumière… Je suis très inspiré par le poète Christian Bobin, la fulgurance de sa poésie toute simple. Mon film, c’est une proposition similaire, mais avec l’image.

Vincent Munier (au centre), avec son père Michel et son fils Simon. © Vincent Munier

Comment ne pas céder au désespoir face à la dégradation du monde ? À un moment, votre père Michel parle de la tristesse que génère en lui la disparition du grand tétras dans les Vosges. Il explique à votre fils qu’il a retrouvé de la force en entendant chanter un troglodyte : « Tant que le soleil va se lever, tant qu’un oiseau va chanter, tant qu’une fleur va embaumer, on continue »…

Mon père s’est battu pendant cinquante ans pour protéger l’habitat du grand tétras, et il finit quand même par disparaître à cause du réchauffement climatique. Notre monde peut être tellement démoralisant. Il faut se raccrocher aux timides, aux insignifiants, pour garder une énergie d’action et trouver la niaque de faire changer les choses. La poésie, c’est un carburant pour résister.

Le réalisateur aimerait que son film inspire à plus de contemplation lors de balades en forêt. © Mathieu Génon / Reporterre

À un autre moment du film, mon père dit à Simon : « Tu sais, les arbres aussi écoutent le chant des oiseaux. » C’est un clin d’œil à une découverte récente, qui montre que le chant des oiseaux favorise la croissance des arbres. Ernst Zürcher [ingénieur forestier et docteur en sciences naturelles] et d’autres en parlent. Il faut entretenir ce feu de l’émerveillement.

Ce qui me fait plaisir, c’est que les gens qui ont vu le film en avant-première me disent qu’ils marchent différemment en forêt. Ils sont plus attentifs, moins bruyants, observent davantage…


Dans un précédent entretien à Reporterre, vous racontiez que votre travail photographique et documentaire sur la panthère des neiges avait contribué à une augmentation du tourisme au Tibet, et donc une certaine dégradation de la nature. Avez-vous peur d’un phénomène similaire dans les Vosges ? Comment sensibiliser à la beauté de la nature sans entraîner sa récupération marchande ?

Il y avait déjà un business autour de la panthère des neiges dans le Ladakh avant que je fasse ce film. On ne l’y voit d’ailleurs presque pas : notre quête de la panthère des neiges était un prétexte pour transmettre des messages forts, sur le fait que nous ne sommes pas seuls sur Terre. Dans Le Chant de la forêt, je suis content, j’ai l’impression que les gens sont autant émus devant l’image d’une araignée qui monte sur un fil que devant celle d’un lynx.

Nous pouvons ramener de la poésie, selon Vincent Munier, en faisant attention à une araignée, à une lumière ou à une chouette de Tengmalm. © Vincent Munier

Je n’ai pas la solution pour éviter cet écueil. Cela passe peut-être par le fait de cultiver cette poésie accessible du vivant ordinaire, qui est en fait extraordinaire. Et aussi par le fait de pointer du doigt ceux qui fanfaronnent, qui sautent d’un avion à l’autre pour consommer la nature. Je vois des évolutions positives : pour le film, j’ai été aidé par un jeune photographe, Antoine Lavorel, qui a beaucoup de succès sur Instagram en montrant des choses très simples de son jardin.


Le film parle beaucoup de transmission : vous y évoquez comment votre père vous a introduit à l’affût, et comment vous-même essayez de transmettre cette passion à votre fils. Dans une société aussi atomisée que la nôtre, où notre connexion à la nature ne fait que s’éroder, comment continuer de faire vivre les savoirs naturalistes, notamment lorsqu’ils ne font pas partie de l’ADN de notre famille ?

J’ai eu beaucoup de chance, c’est certain : celle de vivre près de la forêt, avec des parents qui m’ont ouvert les yeux sur sa beauté. Ce dont je rêve, c’est que les clubs de protection de la nature créés par La Hulotte — un magazine fabuleux — grossissent. Que les écoles du dehors se développent, que les parents proposent des micro-aventures sur un weekend, à observer des espèces (et pas seulement celles que l’on considère incroyables). Que des magazines comme La Salamandre et Reporterre aient plus de succès… Il y a beaucoup d’outils pour éveiller notre curiosité et notre connaissance du sauvage, qui amènent au respect.

« L’affût, c’est une nourriture spirituelle qui nous apaise »

Comment la pratique de l’affût a-t-elle changé votre rapport au monde ?

Le principe de l’affût, c’est de s’effacer. J’adore ça. On se tait, et tout à coup, un monde s’illumine devant soi. On rentre dans un univers plein de présences invisibles. C’est une espèce de méditation. Le temps ralentit. C’est un pansement intérieur.

Michel, son père, lui a enseigné la technique de l’affût. «  C’est une espèce de méditation. Le temps ralentit. C’est un pansement intérieur.  » © Vincent Munier

Les mots manquent pour décrire cette expérience. Il faut la ressentir, pas seulement par procuration, via des films ou de la photo. Il faut s’échapper de son confort pour aller à la rencontre de l’autre non-humain.


Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un souhaitant expérimenter cela ?

Cela peut se faire graduellement, avec des clubs de nature, des associations, en s’appuyant sur des ouvrages naturalistes… Puis en solitaire. Mon père m’a souvent laissé vivre cette expérience seul, quand j’étais enfant. Dans cette solitude, on s’ouvre vraiment, et on apprend à mieux se connaître.

Au début, on va entendre des bruits que l’on ne va pas connaître, et avoir peur. Et puis, petit à petit, on réussit à mettre des noms sur ces bruits. C’est une quête personnelle géniale. En s’échappant de son confort, en se confrontant au vivant, on se sent plus animal, en harmonie avec le tout.

Photographier des animaux, c’est un prétexte pour aller dehors. On peut aussi en faire des dessins, de la poésie… Ou rien du tout, et aller en forêt avec juste une paire de jumelles. L’affût, c’est une nourriture spirituelle qui nous apaise, qui nous fait réfléchir sur notre place dans le monde.

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