Vincent Munier : « Le travail d’un photographe naturaliste est de susciter l’émotion par la beauté »

Durée de lecture : 24 minutes

22 juillet 2020 / Propos recueillis par Charles Dannaud et Émilie Massemin



Vincent Munier, documentariste multiprimé, a grandi les yeux ouverts sur la beauté de la nature. Émerveillé autant par le vol d’une mésange dans une tourbière vosgienne que par le bond d’une panthère des neiges au Tibet, il raconte à Reporterre son parcours, son rapport aux animaux, son approche de la photo, son regard sur le monde et les combats à mener pour préserver le vivant.

Cet entretien a été réalisé le 4 mars dans la maison de Vincent Munier, dans les Vosges. Il accompagne un reportage, à lire ou à relire ici. Le confinement et l’actualité de la crise sanitaire ont retardé la publication de cet entretien, mais les propos tenus n’ont rien perdu de leur actualité.


Reporterre — Comment en êtes-vous venu à photographier les animaux ?

Vincent Munier — J’ai grandi à côté d’une friche et d’une forêt. Mes parents m’ont ouvert les yeux sur la beauté de la nature. Ils nous ont inculqué, à ma sœur, mon frère et moi, la vie à l’extérieur. On allait ramasser des champignons, faire de l’escalade et du canoë, bivouaquer… Très tôt, ils m’ont fait confiance et m’ont laissé partir seul en forêt.

Les vacances étaient dédiées à des destinations nature : l’Écosse, la Pologne, les Grands Causses… Mes parents n’avaient pas de moyens mais on partait quand même tous ensemble dans un petit combi, observer les animaux et camper.

Puis, comme tout adolescent, j’ai un peu rechigné à aller me balader en forêt. Mais ça s’est très vite effacé. Cette nécessité de vivre dehors était bien là. Chez mon frère et ma sœur aussi, puisqu’ils sont partis dans des branches assez proches.

Mon père est naturaliste, passionné par la nature. Il avait des rendez-vous toute l’année avec les animaux sauvages : le brame du cerf en septembre, le rut du renard en hiver et ses petits au printemps, le chant du grand tétras en avril…

Souvent, il me mettait dans un affût et allait dans un autre. Un jour de novembre, alors que j’avais douze ans et que j’attendais depuis deux heures sous un filet de camouflage en forêt près de Chamagne, trois chevreuils se sont approchés. J’entendais les branches craquer. J’éprouvais un mélange de fascination et de peur. J’ai fait ma première photo, tremblante, de cette chevrette toute proche. C’était génial. Ce moment a été une bascule dans ma vie. Ensuite, j’étais tout le temps derrière la maison à prendre des photos.



C’est votre père qui vous avait offert cet appareil photo ?

Oui, un appareil assez archaïque, un vieux 400 millimètres Novoflex avec une mise au point manuelle. Il ne se disait pas photographe mais aimait quand même témoigner par l’image. On voit des choses tellement incroyables qu’on a du mal à penser qu’elles sont réelles. Souvent, elles se passent de manière très furtive – une ombre qui passe. On pense avoir rêvé, surtout que dans un affût on est parfois plongé dans un demi-sommeil. Ça fait plaisir de figer ces moments pour s’y replonger et surtout les partager.



Avez-vous toujours voulu avoir un travail en lien avec la nature ?

J’ai quitté l’école tôt. Je n’étais pas très assidu, je préférais courir les bois plutôt qu’aller à l’école. Pendant les révisions du bac, y compris avant les rattrapages, j’allais à l’affût aux faucons pèlerins et aux renards. J’aurais souhaité être forestier, mais je n’avais pas les diplômes. J’ai fait des petits boulots pour me payer mes pellicules : ouvrier, maçon, saisonnier…

Je ne pensais pas pouvoir vivre de la photo un jour. À l’époque, la photographie animalière était assez rare. Seule une poignée de photographes en vivaient en France. Les magazines français achetaient des reportages aux Américains, qui noyaient le marché.

Petit à petit, j’ai travaillé comme photographe dans la presse quotidienne régionale. Je faisais des contrats à durée déterminée pendant six mois pour accumuler des finances, puis je repartais.

« Dans l’affût, tu ne peux pas donner rendez-vous à ton sujet. Rien n’est écrit : tu pars le matin avec une intention et tu vas trouver autre chose. »

Comment êtes-vous devenu photographe professionnel ?

À dix-huit ans, je suis parti en voyage. J’ai assouvi mon rêve de gamin d’aller voir la migration des grues cendrées, un oiseau qui passait au-dessus de ma maison au printemps et à l’automne et qui me fascinait. Je suis allé en Scandinavie et en Espagne pour refaire tout leur voyage. La Scandinavie m’a beaucoup attiré car c’est les Vosges puissance mille avec des tourbières, des hauts plateaux, des forêts mixtes de bouleaux et de sapins et des espèces boréales comme le grand tétras et les chouettes de Tengmalm.

J’ai accumulé beaucoup de photos. Je les ai envoyées au BBC Wildlife Photographer of the Year, une compétition qui se déroule au Muséum d’histoire naturelle de Londres. J’ai reçu des prix et eu des photos sélectionnées trois années de suite. J’ai alors reçu un coup de projecteur dans le petit monde de la photo nature. Des magazines du monde entier sont venus vers moi. J’étais timide — je le suis toujours —, je n’avais jamais osé aller montrer mes images à des agences ou des magazines parisiens. Ce concours de la BBC m’a aidé. Après ces trois succès, j’ai décidé de tenter d’être professionnel. Mais les débuts ont été très difficiles.

J’ai aussi décroché une bourse, Défi jeunes, pour réaliser mon rêve d’aller trois mois sur l’île d’Hokkaido voir les grues du Japon évoluer dans la neige. J’y ai fait des images qui ont plu et dont je suis assez fier . Tous les ingrédients étaient réunis : ces grues et ces cygnes avec leur gestuelle d’une grâce infinie, les ambiances hivernales…

Après Hokkaido, on m’a sollicité pour aller trois mois en Namibie photographier les animaux pour des cédéroms. C’était extraordinaire. Je me suis retrouvé seul dans le Waterberg à photographier les babouins. J’ai vécu avec les bushmen. C’était une sacrée expérience.

Puis, il y a eu les pays de l’Est, où j’ai vu mes premiers ours. J’étais seul, je dormais en forêt dans mon petit break. J’ai ensuite fait la même chose en Scandinavie, où je passais deux mois tous les étés à photographier des tourbières.



Comment arrive-t-on à photographier un animal sauvage ?

La technique de l’approche peut marcher quelques fois. On rampe, en essayant d’imiter un félin qui approche tout doucement d’une proie. Mais, souvent, on dérange l’animal. Je préfère la technique de l’affût. Ce sont des petites caches, des cabanes où l’on peut voir sans être vu. Je les fais parfois sous terre, parfois dans un arbre, en m’adaptant au relief, voire dans l’eau, dans une barque. J’y installe mon filet de camouflage avec deux pinces à linge et mon téléobjectif. Il faut être complètement camouflé. Pour le grand tétras, un oiseau très sensible, il faut faire attention à tout : pas de papier ni d’aluminium ni rien qui fasse du bruit dans le sac, housse pour insonoriser le boîtier… Au début, je laissais même de faux objectifs dans la forêt pour habituer les animaux à la lentille frontale ! C’est une activité de grand gamin.

Il n’y a pas de scénario type. Il m’arrive de me dire que j’irai demain à tel endroit, et d’aller ailleurs finalement parce que la météo est différente et le vent a tourné. Sinon, je suis le rythme des saisons. En ce mois de mars [l’entretien a été fait juste avant le confinement, qui nous a fait repousser sa publication], je vais aller à l’affût au lynx, dont c’est la saison des amours. Je décide aussi de ma destination en fonction de la lecture de cartes, de traces, de la géographie, du relief…

Dans l’affût, tu ne peux pas donner rendez-vous à ton sujet. Rien n’est écrit : tu pars le matin avec une intention et tu vas trouver autre chose. On me demande parfois pourquoi je vais chaque année passer des nuits à observer le grand tétras ou le brame du cerf alors que « c’est toujours pareil ». Mais non ! c’est à chaque fois différent : les ambiances, les lumières, les rencontres… Tu peux partir photographier un renard et rencontrer une hermine. Ou ne rien photographier du tout. Ce qui est chouette, c’est qu’il n’y a pas de règle. Sauf une : la connaissance et le respect du milieu et des animaux. Ces connaissances, je les ai acquises à force de lire le naturaliste Robert Hainard, l’ornithologue Paul Jéroudet, dont j’ai dévoré les livres… et en faisant du terrain, du terrain, du terrain.



Lors d’un affût, que se passe-t-il pendant l’attente ?

Quand je suis en affût et qu’il ne se passe rien, je plonge dans un état méditatif vital pour mon bien-être. J’alterne entre des moments où je suis à 200 %, tous les sens aux aguets, et des siestes de deux-trois heures, comme les animaux. L’intérêt de dormir sur place, c’est que de nombreuses espèces très sensibles — le grand tétras, la panthère… — sont actives à l’aube et au crépuscule. En restant dans un affût, sans bouger, de 17 h à 10 h, on ne dérange pas.

Les moments où l’on est actif, il faut redécouvrir les sens qu’on a perdus. Mon ouïe travaille en permanence, mes yeux aussi. Il y a un côté pisteur, voire animal. On fonctionne à l’instinct. C’est pourquoi il vaut mieux être seul. Tu as besoin de maîtriser tes faits et gestes, le bruit que tu fais… 

« Des fois, avec la photo, on saisit de petits instants, très courts, comme des attrape-rêve, des attrape-poésie. Il y a des intuitions poétiques partout qu’on peut venir figer. »

Regardez-vous ce que font les autres photographes naturalistes ?

Oui, bien sûr. J’ai appris la technique photographique avec mon père mais surtout dans les magazines. Je suis autodidacte. Pour le style, je m’inspire de plein de choses différentes. Je suis séduit par les calligraphies japonaises et le sumi-e [1]. En quelques traits de crayon, ils font ressentir toute la présence de l’animal. Mon père et moi aussi avons voulu montrer ce qu’on voyait, la réalité des choses.

Les gravures de bêtes en mouvement dans la pénombre de l’artiste, philosophe, sculpteur et graveur suisse Robert Hainard — le maître spirituel de nombreux naturalistes, celui de mon père et moi aussi — m’ont également beaucoup inspiré. J’ai lu Les mammifères sauvages d’Europe quand j’étais gamin — il faut le lire — puis tous ses récits d’affût. Cet homme avait un talent fou. Il y a beaucoup d’humilité dans sa manière de raconter : il se contentait de décrire ce qu’il voyait. Il m’a donné envie de rencontrer les grands prédateurs. Hainard dit qu’une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt. C’est vrai.

Il faudrait aussi que je vous montre les photos du père Munier. Il a fait une photo de grand tétras, ou une autre de hibou grand-duc, qui m’ont beaucoup inspiré. Ce sont des visions que j’ai eues dans mes jumelles, des choses réelles. Pas besoin d’être à la recherche du piqué, de la netteté, de la lumière dans le dos ou d’avoir une très haute définition ! Mais, par conséquent, ça ne marchait pas trop pour les magazines.

Fort de ces influences, j’ai fui les agences photo qui m’ont sollicité parce que tu ne connais pas le devenir de tes photos. Elles pouvaient très bien être utilisées par la fédération de chasse ou des choses avec lesquelles tu es complètement en désaccord. Je n’ai jamais fait de photos d’illustration ou alimentaires. C’est pour ça que ce n’était pas évident de vivre de ce métier.

Sinon, je suis souvent insatisfait de mes photos, parce que je les rêve d’abord et je vois des choses incroyables que je n’arrive pas à photographier ; c’est pourquoi j’aurais aimé être peintre plutôt que photographe



Vous parlez beaucoup de rêve et d’imagination…

Oui, je rêve mes images avant de les réaliser. La végétation, la lumière, c’est tellement riche que c’est une source permanente d’inspiration. Je reste toujours, toujours, toujours émerveillé. Ça peut agacer, mais je m’extasie devant de petites choses. Tout est poésie dans la nature. Des fois, avec la photo, on saisit de petits instants, très courts, comme des attrape-rêve, des attrape-poésie. Il y a des intuitions poétiques partout qu’on peut venir figer, je trouve ça génial. J’ai vu ce que je veux faire avec mes petites mésanges. Je leur mets des graines, je suis un peu intrusif, parce que j’ai en tête cette image que je veux, de cette tourbière avec cette mésange qui arrive comme une petite fée.



Quelle est votre définition du sauvage ?

C’est aussi bien les petites mésanges à ma fenêtre que le lynx. C’est quelque chose qu’on n’arrive pas à maîtriser, à dompter. Il y a une notion de liberté dans le sauvage. Pour moi, c’est un mot noble (long silence).



Quelle relation noue-t-on avec un animal quand on le photographie ?

Je préfère ne pas être en contact avec l’animal. J’ai du mal à faire de l’anthropomorphisme. Par contre, il est arrivé qu’un échange se crée, surtout avec les grands prédateurs. En Arctique, un loup m’a suivi pendant plusieurs jours. Il surgissait comme un fantôme ; quand je me retournais, il était là. Au début, c’était de la curiosité de sa part, puis une certaine complicité s’est créée. À un moment, il a même tiré mon traîneau !

Mais, cela n’est possible qu’avec des animaux qui n’ont pas l’habitude de l’homme, ou pas l’habitude qu’on les chasse. En Europe, on a tellement chassé les animaux qu’ils ont peur. C’est pour ça qu’on a besoin d’affûts.

Quelle est la limite entre photographier ce qu’on voit et intervenir — nourrir des mésanges, siffler pour appeler les chevêchettes ? Ce n’est pas évident. J’appelle la chevêchette pour voir si elle est là, puis j’arrête tout de suite pour éviter de la déranger, lui faire peur. J’essaie d’être attentif à cela, ce qui n’est pas toujours évident quand on est un photographe en quête d’image. Si l’on manque de connaissances naturalistes et qu’on est obnubilé par sa quête, on peut déranger voire déséquilibrer un écosystème extrêmement fragile. Il y a eu tellement d’abus !

Je trouve fabuleux le mérite, le courage des animaux. Si j’aime les conditions hostiles, être dehors dans la tempête et le froid extrême, c’est surtout pour mettre en avant les animaux qui vivent dans ces milieux.

Comme les bœufs musqués que j’ai photographiés dans la tempête en Norvège il y a vingt ans, c’était fabuleux ! J’étais tout seul, je tirais mon traîneau à la recherche de bœufs musqués, puis j’ai vécu à leur rythme ; en ne les dérangeant pas, en voyant à leur comportement si j’étais trop près, en reculant si c’était le cas. J’étais rocher, j’étais bœuf musqué. C’était fabuleux, même dans les moments les plus sévères où un vent de cinquante-deux mètres par seconde m’arrachait la tête, même quand j’étais en panique totale.

« Des tempêtes, des rencontres avec les prédateurs te remettent à ta place. La peur est importante. Mais l’espèce humaine manque de ce sentiment de vulnérabilité et donc d’humilité. Elle se croit le maître du monde. On parle de maîtrise, d’exploitation, de gestion… des mots qui m’horripilent. »

Vous est-il déjà arrivé d’être observé ou suivi par un animal ?

Oui, extrêmement souvent. Quand je reste longtemps dans un bivouac, les loups viennent, marchent dans mes pas. Les ours, pareil. C’est un moment grisant de voir leur empreinte dans la trace de pas que tu as laissée un quart d’heure plus tôt.

Ça remet à sa place. Dans la nature, on ne se sent pas animal : on est lourd, bruyant, plus très svelte, on n’arrive pas à grimper… En montagne, c’est encore pire. Ça peut même être rageant. D’où ce petit défi qu’on se lance — voir l’animal avant d’être vu, alors qu’en général c’est l’inverse qui se produit. Avec la panthère des neiges, au Tibet, c’était ça.



Vous arrive-t-il d’avoir peur ?

On apprivoise sa peur en étant souvent sur le terrain. Mais je continue parfois à avoir peur, ou en tout cas à ressentir une certaine appréhension. Je peux me demander ce qu’est ce bruit près de moi, si c’est un sanglier alors que c’est peut-être tout simplement un hérisson qui m’a mis dans une terreur pas possible en fouinant dans les feuilles mortes dans un raffut du diable. Ou, en marchant la nuit sans lampe au Tibet et que je sais que des loups me suivent, tout proches. Je sais que le loup n’attaque pas l’homme, mais je sais aussi que je ne suis pas le plus fort.

J’ai aussi eu très très peur lors d’une rencontre avec un ours, au Kamtchatka. J’étais dans la toundra, à une période de l’année où les ours manquent de nourriture. Un ours m’a coincé et m’a fait prisonnier. Il roulait des épaules, tapait dans les myrtilles. Je ne sais pas s’il s’agissait d’une attaque territoriale ou s’il voulait me manger. Je lui ai parlé, j’ai fait un cercle autour de moi avec mes affaires pour lui montrer que j’étais chez moi. Quand il a commencé à les virer, j’ai réalisé que je n’avais rien, pas d’arme. Heureusement, il me restait un fire banger, un fumigène, que j’ai fait exploser et que je lui ai mis sur le nez en tapant très fort des pieds sur le sol. Dans la fumée, j’ai vu son cul pour la première fois alors qu’il avait été très sûr de lui pendant un temps très long. Alors, j’ai laissé tout mon matériel en plan, j’ai dévalé le fossé et j’ai marché dans la rivière pour l’empêcher de suivre ma trace. C’était une grosse frayeur ! Et une alerte : ça faisait deux mois que j’étais là-haut, j’avais déjà vu énormément d’ours avec qui il ne s’était rien passé, j’étais peut-être devenu trop serein. Je me suis rendu compte qu’il fallait que je reste extrêmement vigilant.

Avec l’expérience, je sais qu’il m’est utile de me sentir extrêmement vulnérable, de me sentir proie — même si c’est faux, car je ne suis pas une proie. J’aime quand la nature nous montre qu’on est fragile. Des tempêtes, des rencontres avec les prédateurs te remettent à ta place. La peur est importante. Mais l’espèce humaine manque de ce sentiment de vulnérabilité et donc d’humilité. Elle se croit le maître du monde. On parle de maîtrise, d’exploitation, de gestion… des mots qui m’horripilent.



Ce n’est pas rien de photographier des animaux dans un contexte de crise écologique majeure. Votre activité vous a-t-elle forgé politiquement ?

J’ai grandi auprès d’un père très militant, engagé dans les associations de protection de la nature. Dans les années 1980, nous allions manifester avec lui contre les téléskis sur les crêtes vosgiennes, les pluies acides, les rivières polluées… C’est dur. On passait notre temps à voir ce qui n’allait pas. Heureusement, photographier les animaux est une respiration et permet de continuer.

Je photographie les Vosges depuis que j’ai neuf ans et j’en ai aujourd’hui quarante-trois. En plaine, là où je photographiais des pies-grièches à tête rousse, des pies-grièches écorcheurs, des tariers des prés, des bruants des roseaux, tout a été asséché. J’ai vu une myriade d’oiseaux disparaître, de même que mes terrains de jeu de gamin — les haies, des arbres que j’ai vu grandir…

Je me suis donc réfugié en montagne. J’y retrouve les oiseaux que je voyais gamin et qui ont disparu des plaines. Mais la dégradation se voit quand même. Dans mes voyages aussi. C’est terrifiant. Je suis dans une période très compliquée où je vois tout partir. Hainard, en tant qu’artiste, décrivait cela : on débute gamin, on a soif de tout voir et de tout photographier, on a des rêves et on les voit partir en fumée. Il a écrit : « J’ai l’infini à ma portée, je le vois, je le touche, je m’en nourris et je sais que je ne pourrais jamais l’épuiser. Et je comprends mon irrépressible révolte lorsque je vois supprimer la nature : on me tue mon infini. » [2]

Politiquement, je pense être trop fragile pour les combats que j’ai menés : préserver la Moselle sauvage, combattre un projet d’éoliennes au col du Bonhomme près d’un des derniers noyaux de population des grands tétras, protéger le lynx. Je ne pense avoir ni les compétences, ni la gnaque, ni la force pour être à la commission de la chasse, par exemple. Mon père s’y est fait fracasser. Il y a toujours deux naturalistes à la commission de la chasse qui s’y font rire au nez, c’est une horreur.

Alors, je fais les choses à ma manière. Ma compagne, Marie Amiguet, et moi avons fait une vidéo sur le lynx qui s’est fait braconner il y a deux ans. J’ai fait le film Ours, simplement sauvage en montagne et dans la province du León, en Espagne, où il y a 400 ours et environ 2.000 loups, pour montrer la possibilité d’une cohabitation avec ces prédateurs — évidemment, ils ne sont pas les amis des éleveurs, mais on n’observe pas la haine à leur égard qu’on voit en France. J’étais ravi d’emmener Sylvain Tesson au Tibet avec moi car il jette une passerelle vers les gens beaucoup plus longue que la mienne — il a vendu 500.000 livres avec des textes très forts, c’est génial.

« Ce qui est magnifique, dans la photo, c’est l’amont : y aller doucement, échouer… C’est grisant et on est fier de ce qu’on a fait. Pour voir la panthère et les loups, j’ai dû m’y prendre à plusieurs fois ; le premier voyage, je n’ai vu que des traces. »

Mon travail est de montrer et de susciter de l’émotion par la beauté. Je suis privilégié, car peu de gens peuvent dormir dehors pour éprouver ces émotions fortes. Si, par mes photos, je peux transmettre cette beauté, proche de chez nous ou plus lointaine, cet émerveillement, ce respect et cette envie de sauvegarder… J’espère que cela pourra déboucher sur des actions plus militantes. Mais je ne suis pas le premier à faire ça, on montre le beau depuis des décennies et les choses changent peu.

Ce qui m’intéresse, c’est la transmission, surtout en direct. Je voudrais donner aux jeunes l’envie d’aller dehors, de faire des affûts, de bivouaquer… J’ai pris pas mal de stagiaires de troisième ces derniers temps. Une gamine m’a écrit que ça avait été la plus belle semaine de sa vie. Pourtant, on n’a fait que des choses très simples, comme observer les mésanges et les chamois. J’ai eu la chance d’avoir grandi avec des parents qui m’ont transmis tout ça, un père naturaliste, une forêt pas loin. Je pense qu’il est utile de faire découvrir la photo animalière aux jeunes : pas pour partager une belle photo sur Facebook — ce côté tableau de chasse me fait un peu peur — mais comme prétexte pour aller dehors.

Je ne veux pas non plus que les gens tombent dans un consumérisme de la photo animalière. C’est pourtant de plus en plus le cas : on paye deux cents balles la journée, tous les affûts sont prêts, et boum ! Alors que, ce qui est magnifique, dans la photo, c’est l’amont : y aller doucement, échouer… C’est grisant et on est fier de ce qu’on a fait. Pour voir la panthère et les loups, j’ai dû m’y prendre à plusieurs fois ; le premier voyage, je n’ai vu que des traces.



Photographier des animaux et constater la destruction des milieux naturels ont-ils eu des conséquences sur votre mode de vie ?

J’ai galéré, j’ai tout fait pour vivre ces rêves d’aventurier et de découverte. Quand le magazine Terre sauvage m’a envoyé en reportage à droite à gauche pour passer deux ou trois semaines au même endroit, c’était passionnant. Aujourd’hui, j’ai encore tellement envie d’aller partout — photographier la panthère de l’Amour, le tigre de Sibérie, aller au Pakistan et en Asie centrale… Mais je me suis demandé au bout d’un moment si ça en valait la peine. Aujourd’hui, j’ai beaucoup réduit les voyages et je me suis focalisé sur quelques endroits, comme l’Arctique. J’ai ralenti le rythme des voyages en avion. J’ai voyagé une fois l’an dernier, j’ai décidé de ne pas voyager cette année. Je n’ai jamais autant eu les moyens de le faire, mais je ne le fais plus. Je me concentre sur mes projets et je refuse énormément de propositions.

Je suis quand même allé au Tibet et j’ai peur d’avoir ouvert une brèche pour le tourisme. Car, même sous le label écotourisme, le tourisme reste du tourisme. Certains disent que sans cela, les grandes réserves africaines comme le Masai Mara et le Serengeti seraient aujourd’hui pleines de bétail. C’est vrai. Mais, quand je vois des fans de nature sauter d’un avion à l’autre pour voir ces lieux, je suis déboussolé. Pourtant, pourquoi pourrais-je y aller moi et pas les autres ? Qui a le droit de voyager ? Finalement, j’ai terminé mon travail et je pense que notre message à Sylvain [Tesson] et moi est positif, mais ça me gêne. On est dans un monde d’enfants gâtés, jamais bien où nous sommes.



Comment abordez-vous les forêts des Vosges, à côté de chez vous ? Peut-on avoir un regard neuf sur un lieu familier, le même qu’on poserait sur l’Arctique par exemple ? Peut-on avoir autant envie de photographier le lynx à côté de chez soi que la panthère des neiges au Tibet ?

Je photographie le lynx et je prends plaisir à le faire. J’ai toujours photographié les Vosges, tout le temps. Le patrimoine des Vosgiens, c’est la nature. On a subi des guerres, mais on a des forêts uniques, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs en France : humides, très moussues, d’altitude, avec des sols de grès et de granit et où vit le grand tétras, même s’il disparaît. J’ai envie de continuer à montrer la beauté de ces forêts, de mixer photographie, quête esthétique et appel à la préservation.

  • Propos recueillis par Charles Dannaud et Émilie Massemin





[1Le sumi-e (墨絵, signifiant « peinture à l’encre ») ou suiboku-ga (水墨画, « image à l’eau et à l’encre ») est un mouvement de la peinture japonaise originaire de Chine et dominant à l’époque de Muromachi, entre les XIVe et XVIe siècles.

[2Et la nature ?, Robert Hainard, éd. Gérard de Buren, 1943, p. 43.


Lire aussi : Hiboux, mésanges et grand tétras : jours d’affût en forêt vosgienne

Source : Charles Dannaud et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Reporterre

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