Masque dès 6 ans : la rébellion de nombreux parents soulève des questions légitimes

Durée de lecture : 6 minutes

10 novembre 2020 / Celia Izoard (Reporterre)



Gêne respiratoire, utilité sanitaire remise en doute, qualité de l’enseignement dégradé… l’instauration du port obligatoire du masque à l’école primaire fait souffler un vent de rébellion chez certains parents et enseignants. Une fronde pas du tout au goût des pouvoirs publics, qui font pression pour obtenir l’obéissance.

Décrété le 29 octobre dernier, le port du masque pour les enfants de l’école primaire, désormais obligatoire en classe comme en récréation, a déclenché un mouvement de protestation de parents aux quatre coins de la France. « Mon fils de 11 ans porte déjà le masque neuf heures par jour, s’insurge Marina, parent d’élève dans une petite école près de Dinan, dans les Côtes-d’Armor. Alors qu’il aimait beaucoup le collège, il rentre à la maison avec des maux de tête carabinés. Je ne veux pas que ma fille de 6 ans subisse la même chose. » Le lundi de la rentrée, Marina a manifesté avec d’autres parents devant l’école pour exiger que les enfants puissent entrer sans masque. Réponse de l’inspection académique : les élèves qui n’ont pas de masque seront « mis à l’isolement ».

Vendredi 6 novembre, des collectifs de parents ont appelé dans toute la France à une « grève de l’école » et des rassemblements devant les établissements ont exigé le retrait de cette mesure, notamment dans plusieurs communes de la Drôme. « Nous ne nions pas le problème sanitaire, expliquent des parents d’élèves de Saillans dans un texte commun. Mais les risques de contagion ne doivent pas nous mener à tout accepter. Les jeunes générations ont déjà trop pâti de cette crise-là. Comment mener des apprentissages quand on ne voit ni la bouche ni les expressions du visage de ses camarades, de son enseignant ? »

Les parents d’élèves de Saillans disent ne pas nier le problème sanitaire, mais estiment que l’apprentissage pâtit trop du port du masque.

« C’est une mesure aberrante et tous mes collègues sont choqués », confirme Adrien, instituteur près d’Albi (Tarn), tout comme Sophie, qui enseigne elle aussi dans une petite commune du Tarn. « Les enfants supportent mal le masque toute la journée. Certains, qui ont des toux chroniques, s’étouffent à moitié. D’autres enlèvent leurs lunettes à cause de la buée, et donc ne voient plus le tableau. Je leur dis : “Ah non ! ce n’est pas les lunettes qu’il faut enlever, c’est le masque.” » Cinq jours après la journée nationale consacrée à la liberté d’expression à l’école, en hommage à Samuel Paty, cette institutrice a été menacée d’un blâme par sa hiérarchie pour avoir critiqué cette nouvelle mesure sanitaire dans la Dépêche du Midi.

Largement relayé dans la presse quotidienne régionale, ce tollé n’a guère été pris en compte par les rédactions nationales, à l’exception d’un article des Décodeurs du Monde qui s’emploie à rectifier certains « arguments infondés » et « idées reçues » brandis par les parents : risque de manque d’oxygène, toxicité possible des masques, effets psychologiques. En conclusion de cet article qui caricature les protestations des parents pour balayer leurs « fantasmes », Agnès Pargade, pédopsychiatre, assure : « Tout le monde va très bien s’adapter. » Troublante illustration de cette gestion de crise autoritariste, où l’on exige des enfants qu’ils s’adaptent comme s’ils étaient des adultes, et où l’on fait la leçon aux adultes comme s’ils étaient des enfants.

« Les enfants ne sont pas des marionnettes »

Jusqu’où peut-on laisser l’expertise scientifique dicter les comportements et imposer un nouvel usage du corps à toute une génération ? « Les enfants ne sont pas des marionnettes que l’on peut manipuler selon tel ou tel avis d’expert », protestent des parents d’élèves dans un courrier à l’inspection académique du Tarn. Car oui, les enfants vont s’adapter. Mais s’adapter à quoi ? À être gênés, moins audibles, à avoir mal à la tête, à moins bouger pour économiser leur souffle, à subir des sanctions quand ils enlèvent leur masque pour respirer. « Un enfant peut s’habituer à vivre dans un placard si son entourage lui assure que ce placard est une maison. La maltraitance est justement fondée sur cette capacité des enfants à s’habituer à tout », analyse Sophie Plattner, parent d’élève mobilisée dans le Tarn.

Les parents d’élèves se sont également mobilisés à Crest, dans la Drôme.

Est-il légal d’imposer des mesures aussi drastiques aux enfants alors même qu’ils ne courent presque aucun danger lié au Covid-19 et que la contamination dans les lieux d’accueil des enfants est considérée comme très faible, selon une étude parue dans Nature ? Une étude parue le 6 novembre dans Science signale cependant qu’en Inde, la transmission par des enfants était constatée.

Quoi qu’il en soit du débat scientifique, encore incertain, à la suite de plusieurs parents d’élèves et avocats, Élise Carpentier, professeure de droit public à l’université d’Aix-Marseille (Bouches-du-Rhône), vient de déposer un référé-liberté auprès du Conseil d’État pour suspendre cette obligation. « Pour qu’une mesure de police administrative soit légale, elle doit être nécessaire, adéquate et proportionnée, argumente-t-elle. Or la nécessité est contestable : les données montrent que les enfants sont peu contagieux et développent très rarement des formes graves de Covid-19. L’adéquation pose problème, puisque les enfants de cet âge ne peuvent pas utiliser un masque correctement, notamment sans jamais le toucher. Enfin, la mesure est disproportionnée car les enfants ne peuvent plus bénéficier d’une instruction normale, et encourent des risques physiques et psychologiques. C’est d’autant plus grave que le Conseil constitutionnel a consacré en 2019 l’impératif pour les politiques publiques de respecter l’intérêt supérieur de l’enfant. »

La réponse de l’État consiste pour l’instant en une série de pressions et de fins de non-recevoir. Le Conseil d’État vient de rejeter les premiers référés-liberté au motif que le port du masque au dessous de 11 ans « n’apparaît pas comme une atteinte grave et manifestement illégale » aux droits de l’enfant. La préfecture du Lot menace d’attaquer au tribunal les deux communes (Cahus et Laval-de-Cère) qui, à la suite des manifestations de parents, ont pris des arrêtés dispensant les enfants du port du masque à l’école. À Saint-Affrique (Aveyron), la gendarmerie demande à la direction d’une école de signaler « tout agissement de parents réfractaires ». Ailleurs, les familles qui n’ont pas remis leurs enfants à l’école depuis une semaine sont menacées par un courrier de l’Inspection académique d’une action « auprès du procureur de la République » pour manquement à l’assiduité scolaire. Pourtant, insiste Julien Revol, père de deux enfants de six et huit ans scolarisés à Saillans, « ce mouvement est en train de grandir. Pour nous, l’État a franchi la ligne rouge. Plutôt que de recruter des soignants et des enseignants pour gérer cette crise dans des conditions décentes et humaines, il nous rend la vie impossible. Nous soutenons la grève lancée par les syndicats enseignants et comptons bien mener cette lutte avec eux. »

  • Quelques dessins d’enfants, de 8 à 12 ans, sur le masque à l’école





Source : Celia Izoard pour Reporterre

Photos : DR

Dessins : recueillis dans le cadre de la collecte lancée par le collectif de reinfocovid.fr



Documents disponibles

  Why schools probably aren’t Covid Hotspots   Tribune des parents d’élèves de l’école de Saillans   Déclaration des parents d’élèves des écoles de l’intercommunale
DOSSIER    Covid-19

THEMATIQUE    Pédagogie Éducation
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