« Des grains de sable dans la machine » : partout en France, des mobilisations contre le béton
À Saclay, des pommes de terre ont été plantées le 22 mai sur une parcelle destinée à être artificialisée. - © Léa Guedj / Reporterre
À Saclay, des pommes de terre ont été plantées le 22 mai sur une parcelle destinée à être artificialisée. - © Léa Guedj / Reporterre
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Des militants se sont mobilisés à travers la France contre les entreprises et les projets responsables de l’artificialisation des sols, dans le cadre du Printemps des luttes. Reporterre les a suivis sur trois actions.
Saclay (Essonne), Lyon (Rhône), Montreuil-au-Houlme (Orne), reportage
À Saclay, un champ plutôt qu’un « hub d’innovation »
Des patates, pas du béton. Vendredi 22 mai, des militants d’Agro en lutte, des Soulèvements de la Terre et de la Confédération paysanne d’Île-de-France ont mis en culture une partie d’une parcelle destinée à être artificialisée sur le plateau de Saclay.
Sous un soleil de plomb, quelques dizaines d’activistes munis de cagettes remplies de plants de pommes de terre ont applaudi l’arrivée d’un tracteur pour labourer le sol. Au volant, Nils, maraîcher installé dans les Yvelines. « On estime qu’il est encore temps d’arrêter des projets anachroniques décidés il y a plus de quinze ans », a lancé le paysan, membre de la Confédération paysanne d’Île-de-France.
S’il a décidé de se joindre à cette action c’est pour « préserver ces terres au potentiel phénoménal, résistantes aux affres du changement climatique ». « Ce qu’on fait de nos terres aujourd’hui détermine ce que sera notre société demain : des activités au service du trafic aérien, ou des champs de patates pour nourrir la population », résume Nils.
Une fois la terre labourée, les militants y ont enfoui les tubercules. « Ce sont des sols épais, constitués de limons, sous lesquels se trouve une couche d’argile imperméable », explique Olivier Réchauchère, ingénieur de recherche à l’Institut national de recherche agronomique.
« C’est ce qui en fait la fertilité, car une fois drainés, l’eau retenue par l’argile en profondeur reste disponible pour les plantes. On peut ainsi y cultiver du maïs sans irrigation », poursuit l’ingénieur, venu en soutien des militants avec sa chasuble du syndicat Sud Recherche.
Il déplore aussi la perte des deux tiers des surfaces qui étaient autrefois des terres expérimentales pour son institut, sous l’effet de l’artificialisation galopante du plateau.
« Ces terres seraient bien utiles pour améliorer l’autonomie alimentaire de la capitale, qui n’est aujourd’hui que de cinq à sept jours », estime Juliette, membre du collectif Agro en lutte.
« Dissonnance »
Tandis qu’elle plante des patates sur un terrain situé au pied des bâtiments d’AgroParisTech, l’étudiante perçoit une « dissonance » : « On est dans une école qui forme des personnes qui pourront accompagner la transition vers l’agroécologie, mais on se retrouve sur un plateau dont les terres agricoles sont coulées sous le béton. »
La parcelle investie fait aujourd’hui partie de la ZAC de Corbeville. Autrefois, c’était un champ cultivé par un agriculteur, qui a dû céder ses terres à l’établissement public d’aménagement Paris-Saclay.
C’est désormais une friche sur laquelle un panneau annonce un permis de construire accordé à Eurocontrol. Une entreprise dont l’objet est d’« optimiser la capacité de l’espace aérien, l’efficacité des vols, l’efficience des missions militaires et l’interopérabilité civilo-militaire » dans le ciel européen, et qui souhaite installer là son « hub d’innovation ».
L’organisation collabore étroitement avec l’OTAN. Elle veut rejoindre le « cluster scientifique et technologique » du plateau, comprenant des grandes écoles et des centres de recherche et développement d’entreprises comme Thales, EDF et Danone.
« Ici, on comprend ce que signifie “complexe militaro-industriel” »
À quelques mètres de la parcelle plantée, Gwendoline aperçoit un corps de ferme abandonné qui n’est plus qu’un « vestige » du passé agricole du secteur. « Ici, on comprend ce que signifie “complexe militaro-industriel” et son lien avec l’artificialisation des sols », estime la militante des Soulèvements de la Terre Île-de-France : « Dans ce “cluster”, les ingénieurs qui sortent de l’École polytechnique ou de Centrale Supélec rejoindront les établissements de recherche de l’entreprise Thalès ou d’Eurocontrol à quelques pas. »
Au-dessus de nos têtes, le viaduc de la ligne 18 du Grand Paris Express et ses pylônes ont déjà été construits, entre Massy Palaiseau et Saclay. « On se sert du “cluster scientifique” comme alibi pour justifier la création d’un métro surdimensionné qui à son tour sert de prétexte à l’urbanisation », analyse Api, ancien occupant de Zaclay, une zad qui a duré deux ans sur le plateau entre 2021 et 2023 et qui dénonçait déjà à l’époque l’urbanisation galopante de la zone, où 400 hectares de surfaces agricoles et naturelles ont déjà subi les assauts du béton.
À Lyon, des banderoles en haut des grues
Sourire aux lèvres, Antoine [*] a levé son pouce en direction de trois de ses camarades d’Extinction Rebellion, tout juste allégés de leurs baudriers d’escalade et de leurs casques. L’ingénieur, dont la mission était de guetter une éventuelle arrivée de la police, est rassuré : l’action de ce samedi 23 mai s’est déroulée sans accroc.
Il était alors 5 h 33. L’aube n’avait pas encore pointé le bout de son nez. Quatre banderoles venaient d’être accrochées sur deux grues au cœur du 7e arrondissement de Lyon, dans le quartier des Girondins.
« Stop au 2e Lyon-Turin », lit-on sur l’une. « Laisse béton », exige une autre. Des fumigènes ont été craqués quelques minutes plus tôt, immortalisés par les quelques journalistes conviés pour l’occasion.
Avec ces messages perchés à plusieurs mètres du sol, les militants dénoncent le chantier en cours de la LGV Lyon-Turin, un « titan local qui menace des massifs entiers autant que des plaines et vallées », alertent-ils dans un communiqué envoyé dans la foulée.
Ce projet pharaonique, lancé dans les années 1980, vise à construire une nouvelle liaison ferroviaire de 270 km, dont 202 de tunnels, entre les deux villes. Et ce, alors qu’une ligne existe déjà : le tunnel ferroviaire de Fréjus qui relie Modane (France) à Bardonnèche (Italie). Même si, selon le gouvernement français, « la ligne historique seule, même modernisée, ne pourra[it] pas accueillir dans des conditions satisfaisantes les trafics fret et de voyageurs ».
Présenté comme « inutile » par ses opposants, le Lyon-Turin est l’un des principaux projets ciblés par le Printemps des luttes locales. « Les banderoles devraient rester suspendues tout le weekend », espère l’un des grimpeurs, en redescente d’adrénaline.
Aux environs de 4 h 30 du matin, deux groupes de cinq personnes s’étaient introduits sur les deux chantiers sans trop de difficulté. L’un accueillera bientôt le pôle sportif, social et culturel des Girondins. Sans liens directs avec la LGV, les sites visés l’ont été en tant que symbole du BTP et du béton, emblème du capitalisme extractif contemporain.
« Ces milliards d’euros, on pourrait les mettre ailleurs »
Au même moment, à Bron et Caluire-et-Cuire, en périphérie de Lyon, deux autres équipes ont également déployé des banderoles depuis des grues. Selon des photos consultées par Reporterre, on pouvait notamment y lire : « Plus d’eau, moins de tunnels. »
« En perçant la montagne, le chantier perturbe le cycle de l’eau, affirme Antoine. Ces milliards d’euros, on pourrait les mettre ailleurs que dans des projets toujours plus gros, plus rapides et plus capitalistes. »
Le coût du Lyon-Turin, en constante augmentation depuis son lancement a été évalué à plus de 26 milliards d’euros en 2012 par la Cour des comptes. Mais il n’est pas trop tard pour arrêter les frais, estime Extinction Rebellion. Alors que la mise en service n’est pas espérée avant 2035, selon Le Monde, seuls 20 km de tunnels ont été creusés à ce jour.
Chasse au Pigeon dans l’Orne
« Casse-toi Pigeon », « Mange tes cailloux », « Massacre à la pelleteuse ». Samedi 23 mai, une centaine de manifestants se sont retrouvés à Montreuil-au-Houlme, dans l’Orne, pour dénoncer l’implantation d’une carrière de granulats du groupe de BTP Pigeon.
C’est dans cette commune de 125 habitants que l’entreprise a obtenu à l’été 2025 l’autorisation préfectorale d’exploiter une carrière de 24 hectares, pour une durée de 30 ans, en vue d’une production annuelle de 150 000 tonnes de granulats.
Partie du centre-bourg, la manifestation a cheminé derrière une tête géante de pigeon en costume-cravate, un bâton de dynamite dans le bec. « À quoi bon ouvrir une carrière alors qu’il en existe une à moins de 30 km, la carrière de Vignats, qui fournit déjà 1,9 million de tonnes de granulats par an ? On va à contre-courant », s’insurge Nicolas Boualami, membre du collectif d’opposants Stop carrière.
Malgré 85 % d’avis défavorables à l’enquête publique, le commissaire-enquêteur a jugé que « le projet présenté, même s’il fait l’objet d’une opposition locale forte, trouve malgré tout un accueil favorable parmi certains riverains et municipalités proches ».
Les opposants contestent l’étude d’impact environnemental présentée par Pigeon. « Elle conclut à l’absence de batraciens dans ces zones humides, ou à la présence d’une trentaine d’espèces d’oiseaux, quand les naturalistes qui nous accompagnent en ont vu le double. Dont un couple de cigognes noires, une espèce rare et farouche », explique Soizic, membre de Stop carrière.
Sur les 24 hectares du site, 8 sont classés en zone Natura 2000. Le collectif d’opposants et France Nature Environnement ont déposé un recours en annulation de l’autorisation d’exploitation auprès du tribunal administratif de Caen en octobre 2025 et attendent encore la décision.
Malgré ces recours juridiques, les engins de Pigeon ont commencé le travail en abattant des arbres et des haies le 12 mars dernier. L’entreprise aurait pourtant dû attendre septembre, après la période de nidification, selon l’arrêté préfectoral.
Alertée, la Direction régionale de l’environnement a fait cesser la coupe. Un mois plus tard, des bulldozers sont revenus décaper les trognes d’arbres. Un engin a été incendié de nuit ; sur la grange, on pouvait lire « Non à la carrière. Laissez la terre, casse-toi Pigeon ». L’entreprise a déposé plainte depuis et a retiré ses engins.
« La vallée aux cigognes, pas au Pigeon »
Lors de la manifestation, les opposants sont arrivés sur le site de la future carrière : un terrain où les grands arbres ont été abattus, la terre laissée à nu, craquelée par la chaleur. « Que ceux qui le veulent nous suivent, nous allons planter un potager. Faisons de cette terre un lieu de vie. La vallée aux cigognes, pas au Pigeon ! » clame un jeune homme au porte-voix.
Les manifestants ont sorti pelles et binettes pour planter des tomates, des rangées de haricots et de pommes de terre et des tournesols. « Mettez un peu d’eau au moment de planter. Semez les haricots nains en poquet », crie une jeune femme.
Les pancartes de la manifestation ont elles aussi été plantées, et une grande banderole a été accrochée très haut entre deux arbres : « Le P’tit Pigeon ne fera jamais carrière dans l’Orne ».
Les manifestants avaient emporté des barnums pour pique-niquer à l’ombre. « Je crois à la multiplication de nos actions, pour mettre des grains de sable dans la machine capitaliste, explique un jeune homme. Aujourd’hui, on se rassemble, on montre qu’on existe, qu’on est solidaires et organisés. »
Tout le monde est reparti en fin d’après-midi, laissant sur le champ les plantations et les pancartes, mais rapatriant le « Pigeon » qui « reviendra lors de prochains événements ».