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Pollutions

« Le béton est le matériau le plus utilisé dans le monde mais personne ne sait d’où vient son parpaing »

"Le béton est le matériau le plus utilisé dans le monde", dit l'architecte Léa Hobson (photo d'illustration).

Autrice de « Désarmer le béton », l’architecte Léa Hobson aimerait voir advenir une « voix collective » pour s’opposer à ce matériau néfaste, symbole du capitalisme extractif contemporain. D’autant que des alternatives existent.

« Fissurons le béton. » Du 23 au 26 mai, plusieurs actions vont être organisées dans toute la France contre le bétonnage des terres. Comme le rappellent les organisateurs dans une tribune, plus de 24 000 hectares sont encore artificialisés chaque année pour construire des maisons, ainsi que des autoroutes, des entrepôts logistiques ou des data centers. Ce phénomène profite notamment aux entreprises du béton. Il est analysé par l’architecte et militante écologiste Léa Hobson, dans son livre Désarmer le béton — Ré-habiter la terre (éd. La Découverte, 2025). Elle y explique pourquoi c’est « une arme de destruction massive du vivant » et comment lutter contre cette industrie.

Reporterre — Pourquoi écrire un livre sur le béton ?

Léa Hobson — Car d’un côté, vous avez des professions qui semblent dépolitisées et de l’autre des mondes militants, souvent experts en droit de l’environnement, mais qui possèdent peu de connaissances sur la filière de la construction.

J’ai été impliquée dans le mouvement d’Extinction Rebellion ainsi que dans Les Soulèvements de la Terre et je me suis intéressée aux questions extractivistes, notamment aux luttes contre les carrières, dont on parle peu alors que c’est ici que se matérialise l’impact de la filière. Deux exemples : la carrière Tahun en Loire-Atlantique. Abandonnée, elle est devenue un petit lac où la nature a repris le dessus, que le carrier [celui qui exploite une carrière] veut vider pour réexploiter la carrière et y enfouir des déchets inertes. Il y a aussi le sujet des gravières, comme en Ariège où l’on extrait des granulats de la rivière.

La question de l’eau traverse toute la filière du béton. On vide un lac pour enfouir des déchets, on utilise de l’eau pour laver le sable marin, on rejette des eaux usées de la fabrication du ciment. C’est transversal.



Vous citez beaucoup de chiffres dans votre ouvrage. S’il ne fallait en retenir qu’un, lequel serait-il ?

Le béton est le matériau le plus utilisé dans le monde. On extrait chaque année neuf fois plus de granulat que de pétrole. Et on fabrique entre 6 et 10 milliards de tonnes de béton annuellement dans le monde. Mais personne ne sait d’où proviennent les matériaux utilisés pour fabriquer son parpaing. Je fais un parallèle avec l’industrie textile et agricole, où il a fallu du temps avant qu’on s’interroge sur les conditions de travail des personnes qui fabriquent nos vêtements ou cultivent notre nourriture.



L’humain n’a pas attendu le béton pour construire des édifices solides. Vous donnez l’exemple du Panthéon de Rome qui, s’il avait été édifié en béton armé, n’aurait jamais traversé les siècles. Les alternatives existent et sont même plus résistantes. Pourquoi restent-elles minoritaires ?

C’est à cause des normes actuelles qui ne sont pas favorables à l’utilisation des modes constructifs ancestraux. Car derrière le béton, il y a toute une économie capitaliste axée sur le profit. Face à lui, les alternatives ne proposent ni croissance infinie ni mégaprofits. Un autre frein est celui des formations des maçons ou des ingénieurs, majoritairement tournées vers le béton. On n’apprend plus à bâtir un mur vernaculaire en pierre.

De plus, on a perdu l’habitude d’entretenir les bâtiments en béton car il est plus rentable de les démolir et de les reconstruire que de les entretenir. On constate clairement la dégradation des immeubles en béton, notamment dans les quartiers populaires. Ils sont devenus vétustes faute d’avoir été entretenus. C’est révélateur de la façon dont on prend soin des populations qui vivent dans ces quartiers.

Pourquoi le béton est-il considéré comme une ressource banale, sans qu’on ait conscience du cortège de pollutions et nuisances qui se cache derrière sa fabrication ?

À moins d’habiter proche d’une carrière, ou d’une centrale à béton, il n’est pas facile de constater l’impact que ces infrastructures peuvent avoir. Il suffit de se pencher sur le sujet pour comprendre leurs conséquences, notamment sur la santé, en faisant des liens avec certaines maladies de la construction. La plus connue est la silicose [une maladie pulmonaire], il y a aussi la gale du ciment, les maladies respiratoires, sans oublier un grand nombre d’accidents et de décès sur les chantiers.

Quelles sont les connivences entre l’État et les industries du béton ?

Il faut remonter dans l’histoire. Bâtir a toujours été synonyme de puissance. À l’époque des rois, il y avait déjà un lien fort entre les hommes au pouvoir et leurs architectes. Dans les années 1980, le monde du bâtiment était un gros financeur des partis politiques. C’est un milieu avec beaucoup de conflits d’intérêt, on le constate notamment sur le chantier de l’A69 [il a été prouvé que les intérêts industriels du groupe Pierre Fabre avaient été à la manœuvre depuis des années pour imposer l’autoroute].

Vous dites que les architectes ont un rôle à jouer dans la lutte contre le béton. Pourrait-on imaginer un jour un groupe d’architectes en rébellion sur le modèle des Scientifiques en rébellion ?

Il existe déjà un petit groupe sur le modèle des Naturalistes des terres qui s’appelle les Batisseureuses des terres. Il comprend à la fois des architectes, des artisans et artisanes, des chercheurs et aussi des personnes qui gravitent autour du monde de la construction. En tant qu’architecte, ce n’est pas facile de s’opposer aux maîtrises d’ouvrage ou aux maires qui délivrent les permis de construire. On manque d’une voix collective qui ferait corps pour s’opposer à tout cela.

Lire aussi : A69, « route de Wauquiez »… Les Naturalistes des terres « donnent du poids aux luttes »

La lutte contre l’industrie du béton n’est pas qu’une lutte écologique. C’est aussi une lutte féministe et décoloniale. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Le béton est un matériau qui a été imposé dans tous les pays et qui a invisibilisé des savoir-faire et modes de construction locaux. De plus, la plupart des grosses industries ont bâti leur empire sur l’implantation d’usines partout dans le monde. Par exemple, dès 1864, Lafarge a livré 110 000 tonnes de chaux pour le canal de Suez. Aujourd’hui, LafargeHolcim (né de la fusion avec le Suisse Holcim) et Ciments du Maroc contrôlent 78 % du marché marocain du ciment et la multinationale française est le n° 1 au Moyen-Orient.

Enfin, de nombreuses personnes racisées travaillent sur les chantiers et il y a une véritable hiérarchie de classe qui s’opère.

Sur les questions féministes, la majorité des grands architectes sont des hommes. Les femmes ne représentent que 13 % des effectifs dans le BTP. Elles sont très rares dans les espaces de prise de décision sur les grandes infrastructures. Je rejoins des théoriciennes féministes matérialistes des années 1970, qui font le lien entre spatialité et patriarcat et comment les rapports de domination et d’oppression se reproduisent dans la conception des espaces bâtis et dans l’aménagement.



Que pensez-vous des actions qui vont être menées durant le printemps des luttes ?

Je trouve intéressant de mettre en récit et de rendre visibles les luttes locales qui en ont besoin. C’est un bon moment pour redonner aux gens le pouvoir d’agir localement. Je suis curieuse de voir s’il y aura des ponts avec les syndicats. Car il ne faut pas rester uniquement sur des questions environnementales. Il faut faire des liens avec les questions de santé et de travail.

L’Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction (Unicem) s’est inquiétée de cet évènement dans un communiqué de presse. Pensez-vous que ce genre d’actions puissent effrayer les industriels ?

C’est une industrie qui préfère rester dans l’ombre. Ce qui leur fait peur, c’est que l’on fasse du bruit autour de leur activité. Il y a quelques années, ils se seraient laissés surprendre. Aujourd’hui, comme tous les industriels, ils ont une stratégie de communication face aux actions annoncées à l’avance.

La critique contre l’industrie du béton est fortement réprimée. On peut donner l’exemple de l’action contre l’usine de Lafarge à Bouc-Bel-Air près de Marseille en 2022. Les services antiterroristes ont perquisitionné et arrêté plus de 35 personnes. Comment continuez-vous à lutter malgré la répression ?

On a besoin de nouer plus d’alliances pour créer un rapport de force, comme pour les questions agricoles, où les associations de malades, les paysans, les scientifiques travaillent ensemble. Il faut également insister sur le fait qu’il existe d’autres modèles de construction plus vertueux. Sinon, la dénonciation seule peut être considérée comme stérile et déprimante sans un discours qui permet de se raccrocher à des choses concrètes et de penser un autre imaginaire.

Désarmer le béton — Ré-habiter la terre, de Léa Hobson, éd. La Découverte, 208 p., 20 euros.

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