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ReportageLuttes

Mégaferme aux 140 000 poules : ils refusent l’industrialisation de leur campagne

Plus de 160 personnes ont manifesté conte un projet de mégapoulailler dans la Vienne, le 29 novembre 2025.

Dans la Vienne, des habitants de Celle-Lévescault ont manifesté le 29 novembre contre l’installation d’une ferme-usine de 140 000 poules. Ils dénoncent un projet « démesuré », symbole d’une « industrialisation » des campagnes.

Celle-Lévescault (Vienne), reportage

Pour dire « non à la ferme-usine » du hameau de Vaugeton, plus de 160 personnes ont marché, sous la pluie, depuis la mairie de Celle-Lévescault jusqu’à l’exploitation, le 29 novembre. Une marche qui s’inscrivait dans le cadre de la semaine européenne d’action contre les fermes-usines.

En octobre, l’entreprise CN Œuf a obtenu l’autorisation de la préfecture de Vienne pour lancer ce poulailler géant, qui sera capable d’accueillir plus de 140 000 poules pondeuses réparties dans quatre bâtiments pour produire plus de 46 millions d’œufs chaque année. 

Un projet jugé « démesuré » qui mobilise les riverains, constitués en association (Bien vivre à Celle-Lévescault), des organisations de défense de l’environnement, comme Greenpeace et la coalition contre les fermes-usines Rafu, et des syndicats comme la Confédération paysanne, Solidaires et la CGT, présents à la manifestation. L’association Bien vivre à Celle-Lévescault et le maire ont annoncé qu’ils déposeront un recours.

Le maire, vent debout contre le poulailler

Le maire de la commune, Frédéric Léonet, a pourtant refusé de délivrer le permis de construire. « Ça ne les a pas empêchés de démarrer le chantier », souffle l’édile, qui s’est joint à la marche. Il rappelle qu’il y a dix ans, cette exploitation avait déjà été « la plus grande chèvrerie d’Europe ». Il ne souhaite pas voir se réinstaller un élevage intensif, venant avec son lot de nuisances. « Les riverains étaient envahis par les mouches, ils ne pouvaient même plus manger dehors », se souvient-il.

L’élu ne décolère pas. Il dénonce aussi le passage de poids lourds pour la réalisation du chantier, « sur des voies communales inadaptées », alors qu’il a interdit le passage de camions de plus de 3,5 tonnes sur ces routes. Il a même porté plainte pour des menaces qu’il aurait reçues du père du nouveau propriétaire de l’exploitation, alors qu’il tentait de venir sur le site pour constater de potentielles « irrégularités »

« L’État soutient ces projets »

Frédéric Léonet s’inquiète également de la pollution de l’eau qui pourrait résulter de cet élevage intensif, situé dans l’aire d’alimentation des captages de Choué-Brossac qui fournissent notamment sa commune. En 2024, l’établissement public Eaux de Vienne mesurait une teneur moyenne en nitrates supérieure à la limite réglementaire de qualité de 50 mg/L dans les eaux de ces captages. Les nitrates sont présents dans les engrais utilisés pour fertiliser les cultures et dans les déjections animales issues de l’élevage.

« On ne veut pas devenir la nouvelle Bretagne »

Contacté par Reporterre, le père du futur exploitant du poulailler n’a pas souhaité répondre à nos questions. Dans sa demande d’autorisation environnementale, il met en avant la nécessité de répondre à une demande croissante d’œufs en France, en hausse de 5 % en 2025, selon l’interprofession de la filière. Elle dit avoir des difficultés à répondre à cet engouement pour des protéines abordables. « On en connait des jeunes qui veulent s’installer sur des fermes d’élevage de poules en plein air à taille humaine », rétorque Dominique, membre de la Confédération paysanne.

L’agriculteur en polyculture-élevage dans la Vienne fustige la « concentration » de fermes « de plus en plus grandes ». En effet, le nombre d’exploitations chute en France, puisque près de 40 000 exploitations ont disparu en trois ans, selon l’association Terre de liens, alors que leur taille moyenne augmente, atteignant 93 hectares en 2023 contre 55 hectares en 2010.

« Les terres qui servent à produire du maïs exporté pour l’agrobusiness pourraient servir à installer ces jeunes éleveurs de poules, poursuit le paysan en bio. C’est un problème d’orientation des politiques agricoles, qui contribuent à l’industrialisation de nos campagnes. »

Christian (à g.) et Annie, membres d’Aspect, et Dominique, de la Confédération paysanne. © Léa Guedj / Reporterre

« On ne veut pas devenir la nouvelle Bretagne », martèle Félix Rainaud, président de l’association Bien vivre à Celle-Lévescault et habitant à quelques dizaines de mètres de la ferme. La carte des fermes-usines établie par Greenpeace montre que c’est en Bretagne que se trouve la plupart des plus de 3 000 recensées en France par l’association. Elle dénombre 120 fermes-usines dans les Deux-Sèvres et 12 dans la Vienne. Sur les rives de la région bretonne, les algues vertes sont devenues un véritable fléau, nourri par les nitrates.

Ce sont aussi les émissions d’ammoniac, un gaz dégagé par les fientes des volailles, que craignent les habitants de la commune viennoise. Le porteur du projet assure de son côté qu’il mettra en œuvre un « préséchage des fientes dès les salles d’élevage » afin d’en limiter la fermentation, et donc les émissions. Il est prévu que, sur les 1 900 tonnes de fientes provenant chaque année de l’élevage, 800 soient acheminées vers une unité de méthanisation. Les 1 100 tonnes restantes alimenteront la filière d’engrais.

Bassines et fermes-usines : même combat 

Pas de quoi rassurer les riverains, qui soulignent aussi les risques d’incident. Ils en veulent pour preuve le feu de déjections qui a mobilisé les pompiers pendant plusieurs jours sur un bâtiment de l’entreprise Pampr’œuf, en octobre. C’était à Pamproux, une commune des Deux-Sèvres située à 20 km de Celle-Lévescault.

L’entreprise Pampr’œuf, dont le responsable d’élevage est propriétaire du mégapoulailler de Celle-Lévescault, a été rachetée par la coopérative agricole Terrena, qui s’apprête à former la plus grande coopérative de France en fusionnant avec le groupe Agrial.

Le groupe Terrena, justement, ainsi que sa filiale semencière Cérience, est aussi considéré par le collectif Bassines non merci (BNM) comme « l’un des principaux promoteurs des mégabassines dans les Deux-Sèvres ».

Hugo, éleveur caprin et fromager dans l’est de la Vienne, et membre de BNM 86, voit un lien direct entre cette lutte contre le mégapoulailler et celle contre les bassines. « Les fermes-usines consomment trop d’eau », dit-il. Dans la Vienne, des projets de bassines sont à nouveau dans les cartons, sous l’impulsion de la préfecture. La société Pampr’œuf dispose d’ailleurs de ses propres bassines, de 250 000 et 150 000 m³, qui ont déjà été la cible des opposants. Le projet d’élevage de poules pondeuses prévoit quant à lui une consommation d’eau de près de 67 000 m3 par an, est-il précisé dans le rapport d’enquête publique.

Des poules « entassées » dans des hangars

Dans ce contexte, Virginie, habitante du hameau Vaugeton, s’inquiète de voir se reproduire un modèle similaire à celui de Pampr’œuf près de chez elle. « C’est le même gérant, il y a un risque que les mêmes pratiques se retrouvent sur ce site », soupire la riveraine. La quadragénaire craint des nuisances : « J’ai déjà compté 100 poids lourds et 26 toupies béton depuis qu’ils ont démarré les travaux. »

Virginie traîne derrière elle une charrette, sur laquelle trône une poule en carton et papier crépon. Elle se souvient des images insoutenables de maltraitance diffusées par l’association L214, tournées en 2021 dans le poulailler aux 200 000 poules en cage de Pampr’œuf. Celui de Celle-Lévescault promet un aménagement en volières pour le « confort des poules pondeuses » et pour « répondre aux évolutions des attentes sociétales ». Le décret d’application de la loi Egalim proscrit en réalité tout nouveau projet d’élevage en cage depuis 2021.

Virginie, habitante du hameau Vaugeton situé à quelques mètres de l’exploitation. © Léa Guedj / Reporterre

Il n’empêche que « les poules seront entassées dans un bâtiment », souligne Annie, membre d’Aspect, l’Association de sauvegarde et de la protection de l’environnement de Coussay-les-Bois et de sa région thermale. Dans cette autre commune de la Vienne, une ferme pouvant accueillir jusqu’à 1 200 taurillons, des jeunes bovins mâles engraissés pour produire de la viande, est entrée en activité en 2024. Là aussi, les riverains réunis en collectif et le maire se sont mobilisés pour tenter d’en empêcher l’ouverture. « L’État soutient ces projets, autorisés par les préfectures, alors même que les habitants et des municipalités s’y opposent », regrette la septuagénaire, coiffée d’une casquette à cornes. 

Pourtant, « on voit bien qu’une grande partie de la population ne veut pas aller vers ce modèle agro-industriel », affirme-t-elle, en référence à la pétition contre la loi Duplomb, qui a reçu plus de 2 millions de signatures. « La loi Duplomb facilite l’installation de fermes-usines et complexifie le recours », rappelle Félix, de l’association Bien vivre à Celle-Lévescault. Il attend donc avec fébrilité et impatience le débat sur la loi Duplomb, qui aura lieu le 7 janvier à l’Assemblée nationale.

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