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Luttes

Meurtre de l’écologiste Berta Cáceres : la justice partiellement rendue

Des portraits de Berta Cáceres durant une manifestation en avril 2016.

Au Honduras, l’un des commanditaires du meurtre de l’activiste écologiste Berta Cáceres a été condamné. Mais les assassins, eux, « des personnes très influentes » dans le pays, courent toujours.

C’est un procès emblématique de l’impunité dans les meurtres d’activistes de l’environnement. Le 20 juin, un tribunal hondurien a condamné à vingt-deux ans et six mois de prison Roberto David Castillo, ancien officier des renseignements militaires formé aux États-Unis, impliqué dans le meurtre de Berta Cáceres. Activiste autochtone du Honduras, lauréate en 2015 du prix Goldman pour l’environnement, elle a été tuée par balles dans son lit dans la nuit du 2 mars 2016, juste avant son 45e anniversaire.

Berta Cáceres avait organisé la résistance du peuple Lenca au barrage hydro-électrique Agua Zarca, financé par des fonds internationaux, sur le fleuve Gualcarque.

Roberto David Castillo a utilisé ses contacts et compétences militaires pour surveiller Berta Cáceres pendant des années, et payé des indics pour obtenir des informations transmises aux dirigeants de l’entreprise. Il a coordonné, planifié et reçu de l’argent pour payer l’assassinat exécuté par sept personnes, déjà condamnées en 2018 à des peines allant de trente à cinquante ans de prison. Le tribunal avait jugé aussi que le meurtre avait bien été ordonné par les dirigeants de Desarrollos Energéticos (Desa), la société constructrice du barrage, pour stopper les retards et les pertes financières que les manifestations lancées par la militante causaient à la société.

Les vrais responsables courent toujours

L’ONG Soa Watch, la plus grande organisation communautaire de solidarité avec l’Amérique latine aux États-Unis, considère que ce procès est une avancée importante, même si « les cerveaux du crime jouissent toujours de l’impunité grâce à leur pouvoir politique et économique », déplore-t-elle. Il semble que le parquet hondurien ait en effet bien tenté d’éviter de désigner les auteurs intellectuels responsables du meurtre de Berta Cáceres. Le parquet n’a notamment pas cherché ni présenté de preuves sur l’origine de l’argent qui a servi à payer les assassins et n’a même pas proposé à la cour de faire examiner par un expert financier les comptes de Roberto David Castillo et des sociétés qui lui sont liées. La famille Atala Zablah, qui aurait aidé à organiser le meurtre, n’a pas été inculpée et n’a pas comparu devant le tribunal, ni certaines des sociétés finançant le projet.

Les documents « démontrent que les autorités honduriennes, panaméennes, néerlandaises et même américaines ont encore plusieurs pistes d’enquête financière à explorer », a déclaré au magazine The Intercept Ron Rosenhart Rodriguez, l’un des avocats du Conseil citoyen des organisations populaires et indigènes du Honduras (Copinh) aux Pays-Bas.

Les plaintes que Berta Cáceres avait déposées avant sa mort, pour dénoncer la fraude présumée dans l’attribution du permis de construction du barrage, n’ont pas non plus été traitées.

« Ce n’est pas fini, a déclaré dans un communiqué le Copinh, qui a été fondé par Berta Cáceres. Nous exigeons l’annulation immédiate de la concession sur la rivière sacrée Gualcarque de la communauté Lenca et la poursuite en justice de toutes les personnes impliquées dans sa concession illégale et corrompue. Nous exigeons le démantèlement des réseaux criminels qui persistent et ont agi pendant le procès pour favoriser l’impunité. »

Laura Zúñiga Cáceres, la plus jeune fille de Berta qui a pris le relais du combat de sa mère, n’est toujours pas satisfaite : « C’est une avancée importante, mais le pouvoir politique et économique des vrais commanditaires du crime continue pour l’instant de les protéger. [...] Il faut obtenir les preuves contre les véritables coupables, qui sont des personnes très influentes au Honduras et en Amérique centrale », explique-t-elle dans le Guardian.

Le scandale du meurtre de l’écologiste a néanmoins déjà obligé tous les partenaires financiers internationaux du barrage à se retirer du projet : Sinohydro (entreprise de construction chinoise), la Banque mondiale, la Société néerlandaise de financement du développement (FMO) et la société finnoise Finnfund. Certains pourraient être impliqués dans des transferts d’argent juste avant le meurtre.

Durcissement législatif envers les activistes

Après le coup d’État de 2009 et l’instauration d’un gouvernement autoritaire soupçonné de corruption et de fraude électorale, et très favorable aux entreprises, le Honduras était devenu l’un des pays les plus dangereux au monde pour les défenseurs des ressources naturelles et des droits fonciers. Ce gouvernement était soupçonné aussi de liens avec des réseaux internationaux de trafic de drogue : le frère de l’ancien président, Tony Hernández, purge une peine de prison à perpétuité aux États-Unis pour trafic de cocaïne. La violence des gangs règne encore sans entraves, classant le Honduras comme un des pays les plus dangereux au monde avec près de 90 meurtres pour 100 000 habitants.

En 2021, le Congrès national du Honduras, répondant aux demandes de certaines entreprises, a approuvé une réforme du Code pénal hondurien et de la loi spéciale sur le blanchiment d’argent qui pénalise les manifestants, en définissant « l’occupation illégale de l’espace public » comme une forme de détournement de biens. Il prévoit aussi des peines de prison pour quiconque « occupe illégalement un terrain ou un espace destiné à la jouissance de biens publics comme le droit d’utiliser un chemin, une route, un jardin, un parc, un espace vert, une avenue ou tout autre lieu destiné à l’usage ou à la jouissance du public » dans le but d’empêcher une autre personne de « pouvoir commencer ou poursuivre ses occupations, affectant ainsi l’exercice régulier de ses activités et de ses droits ». Cette réforme inclut la notion de violation flagrante permanente de la loi, ce qui permet des procédures accélérées, alourdit les peines et ajoute des circonstances aggravantes. La réforme permet également des expulsions préventives, sans mandat judiciaire.

Élue le 28 novembre 2021, douze ans après le coup d’État contre son mari Manuel Zelaya, la nouvelle présidente, Xiomara Castro, annonçait vouloir « un État socialiste et démocratique ». Sur ce point, elle promettait notamment de geler les approbations de permis et de concessions d’exploitation des rivières, l’exploitation minière à ciel ouvert, l’exploitation des ressources forestières, et la sauvegarde des parcs nationaux et autres zones protégées. Mais son gouvernement, non majoritaire au Parlement, a fait marche arrière le 21 mars dernier après de fortes pressions des compagnies minières.



Pour en savoir plus sur Berta Cáceres et le Honduras : Les Héros de l’environnement, collection Reporterre/Le Seuil.

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