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Michèle Rivasi : « Je propose une plateforme citoyenne en vue de 2017 »

10 juin 2016 / Entretien avec Michèle Rivasi



À la veille du congrès fédéral d’Europe Écologie-Les Verts, la députée européenne Michèle Rivasi souhaite dépasser le parti pour l’ouvrir aux associations et aux collectifs citoyens en prévision de l’élection présidentielle.

Michèle Rivasi est députée européenne du groupe Verts-ALE depuis 2009. Elle est également fondatrice de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad), en 1986, et présidente du Centre de recherche et d’information indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (Criirem).



Reporterre — Comment analysez-vous la situation politique actuelle ?

Michèle Rivasi — On est dans une sorte de chaos, avec une crise de confiance entre la population et le gouvernement. Les gens sentent qu’on est au bout d’un système : sur les ressources naturelles, qu’on ne peut plus pomper de façon éhontée en justifiant la croissance à l’infini, sur notre système social, aspiré par une vision qui fait du marché le seul régulateur, au détriment du social — d’où toutes ces grèves pour la conservation d’acquis face à l’angoisse de l’avenir. Sur notre système politique, enfin, qui est abscons et ne répond plus à la demande de démocratie.

On la sent sur le terrain, cette demande. Il y a des initiatives locales incroyables, l’innovation est là. C’est intéressant pour l’avenir, parce qu’il y a une volonté de création d’un nouveau monde face à celui agonisant. Le système qui nous dirige est complètement has been.


Nuit debout n’en est-il pas également une illustration ?

Nuit debout, c’est l’expression que les gens ont besoin de parler. Aujourd’hui, il n’y a plus de structures pour s’exprimer : dans les partis politiques, les débats d’idées ont disparu au profit des stratégies de postes, idem dans les syndicats.

Dans mon village, il y a eu aussi un mouvement de rassemblement : les gens voulaient se retrouver et discuter, il y a une sorte de communion pour dire qu’on est vivant. Nuit debout, c’est une Nuit vivante. C’est l’éclosion d’un élan de solidarité entre les gens. Et en cela, Nuit debout m’apparaît aussi comme une réponse aux attentats : au début, on a été tétanisé, sidéré, avec une politique très dure de Hollande et de Cazeneuve : l’état d’urgence, la déchéance, etc.

Quand on écoute les gens à Nuit debout, c’est souvent tourné vers l’expérience personnelle : « moi, j’ai fait-ci », « moi j’ai vécu ça », etc. Ça peut paraître individualiste, mais cela raconte surtout la solitude et le sentiment d’abandon. C’est pour cela que les politiques y sont mal perçus et que la vision antisystème y est très importante.
L’émergence citoyenne et Nuit debout a aussi permis de reléguer le discours dominant décliniste et néoréactionnaire des Zemmour, Finkelkraut and co en le ringardisant. C’est salvateur.

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Michèle Rivasi : « Il y a une volonté de création d’un nouveau monde face à celui agonisant. »


Ce dégoût n’a pas épargné l’écologie politique...

Je ne crois pas. Sur le terrain, les gens croient à l’écologie, ils sont conscients que c’est une alternative que ne proposent pas les autres partis, on a pu le voir avec l’Autriche récemment où le candidat écologiste a été le dernier rempart face aux forces nationales-populistes xénophobes et à l’épuisement des partis traditionnels. Aux élections partielles de dimanche 5 juin, nous avons atteint plus de 10 % des suffrages exprimés dans l’Ain et terminé en tête au Mans ; ce sont des résultats très encourageants.


Tout de même, entre les querelles internes et répétées, la disparition du groupe à l’Assemblée nationale, l’affaire Baupin… L’image du parti apparaît aujourd’hui détestable…

Je ne veux pas jeter le bébé avec l’eau du bain. EELV n’est pas seulement la représentation qu’on en donne au niveau du pouvoir. C’est aussi des militants de terrain, qui se bagarrent sur les projets, et des élus qui engagent concrètement des projets de transition. Regardez ce qu’a fait Damien Carême à Grande-Synthe, il a même fait reculer le gouvernement avec son centre d’accueil !

Les Jean-Vincent Placé, Barbara Pompili et Emmanuelle Cosse, c’est une traîtrise pour tous les militants. Mais ce n’est pas significatif d’Europe Écologie-Les Verts.

Et puis, il ne faut pas être dupe : il y a une manigance de Hollande pour détruire EELV. Je ne veux pas me faire complotiste, mais cette longue séquence de défections a quelque chose de très théâtralisé et téléguidé par l’Élysée.

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« Les Jean-Vincent Placé, Barbara Pompili et Emmanuelle Cosse, c’est une traîtrise pour tous les militants. Mais ce n’est pas significatif d’Europe Écologie-Les Verts. »


Vous croyez donc encore dans ce parti ?

Je crois en la nécessité d’un mouvement écologiste structuré car toutes les autres formations restent sur le logiciel de la croissance et du productivisme. Et quand ils sont convertis à l’impératif écologiste, c’est pour proposer une planification étatiste.
Je défends le mouvement EELV, mais pas le parti tel qu’il est. Il faut mettre à l’écart les gens qui l’ont conduit dans cette impasse — ceux qu’on appelle « la firme ».

Ce congrès doit lancer le dépassement d’EELV. L’idée de la coopérative de Daniel Cohn-Bendit était une idée géniale pour devenir un mouvement politique du XXIe siècle. Malheureusement, on s’est enlisé dans une querelle de statuts et la coopérative n’est devenue qu’un simple contre-pouvoir.


Que proposez-vous ?

Il faut relancer cette idée de création d’espaces politiques différenciés pour permettre de réaliser des projets locaux, de coélaborer des politiques publiques. Avec la disparition de bon nombre d’élus dans les parlements locaux, il faudrait aussi redonner du pouvoir en région : créer des parlements régionaux de la transition écologique, des Maisons de l’écologie dans les villes...

Il faut changer de gouvernance, mettre plus de transparence, instaurer des contre-pouvoirs : il faut que l’on puisse rendre des comptes. Dépasser notre appareil partidaire vers un mouvement plus collaboratif et horizontal en soutenant des espaces ouverts et expérimentaux d’innovation sociale, écologique et démocratique est essentiel. Nous devons avoir le courage de ces choix pour refonder notre famille politique. Il y a toujours des départs dans une famille, mais l’ossature reste.


Avec un peu plus de 3.000 votants, la famille se fait de plus en plus petite…

Il y a un grand besoin d’ouverture d’EELV aujourd’hui. Si on veut progresser, on ne peut le faire que par rapport à la société civile, c’est elle qui innove. Quand il y a des enjeux autour des Roms, qui bouge ? La société civile. Et sur Notre-Dame-des-landes, d’où ça part ? Des agriculteurs. Le Lyon-Turin ? Les associations. Pour la transition énergétique, l’économie du lien ? Les entreprises innovantes. Ce sont eux qui alertent et travaillent sur le terrain. Si l’on n’est pas ouvert à ça, on devient autiste.

Un parti n’est qu’une colonne vertébrale, il faut l’étoffer. Il a besoin de chair, de bras et de jambes pour fonctionner. C’est pour ça que j’ai proposé une plateforme citoyenne en vue de 2017.


Qu’est-ce ?

Une agora où tous les acteurs de l’écologie pourront discuter et coélaborer un programme commun, dans un cadre collaboratif. Il y aurait des ONG au sens large — Greenpeace, les Amis de la Terre, FNE, les Amap, Alternatiba, Générations cobaye, Générations futures, etc. — et tous les citoyens motivés pour cette campagne.

Je participe au projet Les Jours heureux, qui fait écrire par des personnalités qualifiées un ensemble de projets de loi qui forment un vrai projet de société. C’est une bonne base également.

La plateforme doit d’abord être un espace de partage, de coélaboration et d’échanges. À partir de ça, elle offrira un vivier de personnalités qui pourront ensuite se présenter à une primaire pour la présidentielle. Mais dans ce cadre, EELV n’est qu’un partenaire parmi les autres : c’est le candidat choisi par cette plateforme qui sera légitime.

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« Si on veut progresser, on ne peut le faire que par rapport à la société civile, c’est elle qui innove. »


Pensez-vous que beaucoup d’associations accepteraient de se lancer dans la partie ?

Il faut que nous puissions travailler avec les associations et les collectifs citoyens, nous sommes complémentaires : elles sont des ressources qui expérimentent ; mais elles ont aussi besoin de relais dans les structures de pouvoir. Je viens de passer deux jours à essayer de créer une zone blanche pour les électro-sensibles, il faut se bagarrer pour obtenir un site, obtenir des accords administratifs, etc. Comment fait-on si l’on n’est pas dans les institutions ? Tout cela s’articule avec des élus.

Je connais beaucoup de gens qui ne votent plus, par exemple, chez les Colibris. C’est un désaccord que j’ai avec Pierre Rabhi lorsqu’il prône la transformation personnelle : c’est bien de faire son jardin, c’est en effet un acte politique, mais comment fait-on si on a Marine Le Pen au pouvoir ? Le discours sur le changement individuel ne suffira pas. Il est capital de faire sa part, comme le colibri, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit collectivement d’éteindre l’incendie.

Il faut une cohérence du plan local vers les échelles supérieures, et des relais pour cela dans les institutions. L’écologie doit continuer à marcher sur ces deux jambes.


N’est-ce pas d’éducation à la politique dont on a le plus besoin ?

Je revendique la politique comme la défense des biens communs. Et le désaveu des gens porte justement sur cette incapacité actuelle du politique à reprendre le pouvoir aux intérêts privés ! Quand vous donnez l’économie à Macron et à ses amis banquiers, peut-on vraiment croire qu’ils vont se faire hara-kiri ? On n’a plus qu’une image de « copain-coquin » des politiques.

Je suis la première à dénoncer l’omniprésence des lobbies à Bruxelles. La Commission européenne est gangrenée par les conflits d’intérêts, les fonctionnaires travaillant pour l’intérêt général ont été mis de côté au profit d’experts privés. C’est comme ça que les critères pour les perturbateurs endocriniens proposés par la Direction générale de l’environnement ont tous disparu, par exemple. Il est quand même anormal d’enclencher des études économiques simplement parce que l’on reçoit un courriel de BASF ou de Bayer.

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« Quand vous donnez l’économie à Macron et à ses amis banquiers, peut-on vraiment croire qu’ils vont se faire hara-kiri ? »

Mais on ne peut pas tout rejeter en bloc : la lutte est justement politique. C’est au niveau politique qu’on peut réinvestir du pouvoir vis-à-vis de l’emprise de la finance et des lobbies. C’est dans les institutions qu’on peut dire aux entreprises que les néonicotinoïdes qui détruisent les abeilles, on arrête dans les deux ans. Que le glyphosate, qui est cancérigène, c’est terminé. Que les dividendes des labos pharmaceutiques à plus de 60 %, ce n’est pas possible.

Il faut redonner espoir aux gens : des politiques honnêtes qui travaillent leurs dossiers au nom de l’intérêt général, ça existe. Réhabilitons ensemble la politique !

- Propos recueillis par Barnabé Binctin




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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Romain Guédé/Reporterre

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