Montée de l’extrême droite : « Rien, en histoire, n’est jamais écrit », selon Johann Chapoutot
Johann Chapoutot en 2025. - © Franck Ferville
Johann Chapoutot en 2025. - © Franck Ferville
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Municipales — « Lors de la minute de silence à l’Assemblée, j’ai presque eu un malaise physique », dit l’historien Johann Chapoutot. Il décrit les similitudes entre la montée du nazisme et la période actuelle, marquée par la diabolisation de LFI.
Johann Chapoutot est historien, spécialiste de la montée du nazisme dans les années 1930. Il est l’auteur de Les Irresponsables — Qui a porté Hitler au pouvoir ? (éd. Gallimard, 2025), un ouvrage dans lequel il analyse la succession d’événements qui a abouti à la nomination d’Hitler comme chancelier, le 30 janvier 1933.
Le Rassemblement national a obtenu des résultats élevés dans plusieurs villes au premier tour des élections municipales. Le président du parti, Jordan Bardella, et le député Sébastien Chenu ont appelé « la droite sincère » à voter pour eux au second tour « car la gauche ou l’extrême gauche, c’est la ruine ou l’insécurité ». Comment analysez-vous cet appel à faire barrage à la gauche ?
On peut répondre par l’analogie historique. Depuis un moment déjà, et encore plus depuis l’affaire Quentin Deranque à Lyon [1], j’ai l’impression de vivre en stéréo. D’un côté, je travaille sur une période, qui est la montée du nazisme en 1932-1933, et de l’autre, je perçois la minute de silence pour le militant d’extrême droite néonazi, tragiquement décédé, à l’Assemblée nationale. J’entends aussi les différents partis politiques, et notamment le Parti socialiste (PS), qui fustigent les membres de La France insoumise (LFI) en disant qu’ils parlent trop fort, qu’ils sont infréquentables…
En 1932-1933, c’étaient les communistes qui étaient ciblés de cette façon. Ils étaient considérés comme des « exagérés », comme on disait jadis, qui brutalisaient le débat public, qui ne portaient pas de cravate, qui n’avaient aucune idée de la gestion d’un État, des finances publiques… C’était aussi un peu le parti des étrangers, le parti qui soutenait les immigrés, c’est-à-dire les juifs de l’Est.
« Le jour de la minute de silence à l’Assemblée, j’ai presque eu un malaise physique »
Pour tout vous dire, le jour de la minute de silence à l’Assemblée, j’ai presque eu un malaise physique. J’ai revu les images du Palais-Bourbon, l’hémicycle tendu de croix gammée, le 28 novembre 1940, pour la conférence d’Alfred Rosenberg, venu célébrer la victoire du nazisme sur la République française. Je me suis dit que c’était la première fois que l’on rendait hommage à quelqu’un qui est lié au nazisme dans cette enceinte depuis 1940.
À Marseille, le socialiste Benoît Payan refuse lui aussi toute alliance avec La France insoumise. Pareil à Paris. À Strasbourg, le PS s’est même allié avec Horizons face à une liste écolo-LFI. Que doit-on voir dans ce rejet de LFI à gauche ?
Une partie du PS semble actuellement faire tout ce que le SPD (Sozialdemokratische Partei Deutschlands, parti socialiste allemand) a fait en 1932-1933, et tout ce qu’il ne faut pas faire. En l’occurrence, ils essaient de rentrer dans les bonnes grâces de la droite et de l’extrême droite en reprenant, sinon leurs thèses, du moins leurs thèmes et leurs termes (l’insécurité, l’austérité, la responsabilité…) pour asseoir leur respectabilité. En se démarquant de LFI, ils semblent dire « nous sommes la gauche raisonnable, gestionnaire de gouvernement, et nous n’avons rien à voir avec ces révolutionnaires énervés qui ne font que conflictualiser le débat public ».
C’est exactement ce qu’a fait le SPD entre 1932 et 1933. Ça les a conduits à voter une motion de confiance à Hitler, le 17 mai 1933. Dans sa stratégie de démarcation, le SPD a lâché les communistes, qui avaient pourtant appelé à l’alliance des gauches contre le nazisme en 1932 : aucune protestation contre la répression anticommuniste, abandon des camarades pour, in fine, partager leur sort dans les camps de concentration.
Le 5 avril 1933, l’ambassadeur de France à Berlin a envoyé au Quai d’Orsay un télégramme qui résumait bien la situation. Faisant le bilan sur la situation politique en Allemagne, il note que tout le monde plie et ploie face aux nazis. Tout le monde, sauf les communistes.
En parallèle, de nombreuses alliances ont été constituées entre la droite et l’extrême droite, et des candidats Les Républicains ont même complété des listes d’extrême droite, comme à Bourg-en-Bresse… Qu’est-ce que cela dit de la droite française ?
Les Républicains, et plus largement la droite conservatrice, n’existent plus depuis un moment. C’est un parti zombie. Les vrais acteurs, c’est l’extrême centre et l’extrême droite. Et un extrême centre qui dévale la pente vers l’extrême droite…
Dès le départ, on s’est aperçu que la promesse de l’extrême centre — qui était de trancher avec le conservatisme — s’est résorbée immédiatement en une politique de droite très dure. Dès les premières semaines, on supprime l’ISF [2], et on mène une politique sociale et économique de droite dure. Je pense que même François Fillon, s’il avait été élu, n’aurait pas été si violent et brutal que des managers décérébrés de la macronie, qui n’avaient aucune expérience de mandat ni de terrain, et qui ne jurent que par les tableaux Excel et les écrans plats des chaînes d’information en continu.
Du côté de la macronie, que penser de l’intervention d’Aurore Bergé qui appelait Jordan Bardella à « retirer ses candidats » aux municipales « où LFI peut gagner » sur BFMTV ?
C’est parfaitement logique et explicable. Pour des raisons de champ politique et de clientèle électorale, l’extrême centre finit par faire alliance avec l’extrême droite. En 1932-1933, l’extrême centre [3] a installé l’extrême droite au pouvoir, parce que c’était ce qu’il y avait de plus raisonnable et rationnel à faire. J’insiste sur ces termes, car ils se définissaient aussi, déjà, comme le « camp de la raison » : les deux alliés, qui constituaient le gouvernement Hitler-Papen d’union des droites, avaient les mêmes mécènes, les mêmes ennemis et à peu près les mêmes idées sur tout, du conservatisme au nationalisme, en passant par le masculinisme, la croyance béate en un capitalisme d’extraction infinie et le darwinisme social, qui distingue violemment « ceux qui ont réussi » de « ceux qui ne sont rien ».
Quand on voit le vocabulaire utilisé par Aurore Bergé et [la députée Renaissance] Prisca Thévenot, qui se pourlèchent de maurrassisme [4] (« anti-France »), ou de Mme Vassal (candidate soutenue par les LR et la macronie à Marseille) qui, elle, claironne son pétainisme (« travail, famille, patrie »), on ne peut plaider longtemps le lapsus ou l’ignorance, car ces références font l’objet de répétitions depuis des années. Il semblerait que c’est vraiment le fond de leur culture politique.
Pour moi, le choc a été décembre 2023 : le vote de la loi Immigration où les macronistes ont voté comme un seul homme avec les lepénistes. Mme Le Pen a dit qu’il s’agissait d’une victoire idéologique. Elle avait raison : c’était une victoire éclatante pour son mouvement, ses idées… C’est là que j’ai achevé ma prise de conscience et que je me suis mis à travailler sérieusement sur la période 1932-1933, que je citais souvent comme analogie.
En 2020, de nombreuses mairies ont été remportées par Les Écologistes. Aujourd’hui, la « marée verte » a laissé la place à une « marée brune »… Comment expliquer ce retour de bâton pour l’écologie ?
Le regain de l’extrême droite est, au sens littéral, réactionnaire et réactionnel. C’est une panique générale de gens dotés en capitaux divers, dont le monde est ébranlé. Les hommes ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent avec les femmes, les adultes ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent avec des enfants… Et on ne peut plus faire ce qu’on veut avec l’environnement. Il s’est passé exactement la même chose dans la période post-1968.
À cette époque, même Total et Exxon avaient fait des rapports sur le gaz à effet de serre — qui n’ont pas été publiés, évidemment. On avait déjà tout compris. Puis, la réaction a été de revenir au carbone, d’extraire massivement du pétrole, de déréguler et de remettre de l’ordre dans une société bouleversée par les revendications… Actuellement, on est en pleine réitération de ce type de moment-là, qui me semble correspondre au stade terminal du néolibéralisme.
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Ce mouvement réactionnaire s’accompagne d’une rhétorique antiscience et climatosceptique, largement partagée par l’extrême droite et l’extrême centre. Tout ce qui constitue une tentative de dire adéquatement le réel (la réalité des différents suprémacismes, notamment social et racial, la réalité des dominations, la fiction des autorités illégitimes mais aussi, plus simplement, le dérèglement climatique et la catastrophe écologique) est violemment non pas réfuté, faute d’arguments, mais répudié, à coups d’invectives, de poncifs et de mensonges.
Ça ne laisse pas beaucoup de place à l’espoir tout ça…
Bien sûr que si, car s’il est une leçon de l’histoire, c’est bien que rien n’est jamais écrit à l’avance. On nous présente l’arrivée du nazisme comme une fatalité, qui invite donc au fatalisme, mais il apparaît au contraire que ce moment, que l’on présente comme un paradigme de nécessité (on ne pouvait faire autrement) est tout au contraire un paradigme de contingence : rien n’était écrit le 30 janvier 1933 au matin, lorsque Hitler a été nommé chancelier.
L’hypothèse la plus probable, c’était même qu’il ne soit pas nommé. Les petits calculs sordides des élites patrimoniales au pouvoir en ont décidé autrement. Autrement dit, on a affaire à un événement humain, avec des acteurs sociaux, parfaitement irresponsables dans leur désinvolture et leur égoïsme, mais dont la responsabilité politique et, in fine, la culpabilité morale et juridique, sont parfaitement attestées. L’histoire, c’est la contingence : rien n’est jamais écrit.
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