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EntretienMunicipales 2026

Municipales : les néoruraux changeront-ils la donne ?

Municipales — La figure des « néoruraux » s’est imposée dans le débat public. Et avec elle, l’idée d’une fracture entre métropoles et campagnes. Celle-ci ne correspond pas à la réalité, assure le sociologue Élie Guéraut.

Vous lisez la troisième et dernière partie de notre série d’entretiens « Municipales 2026 : nos campagnes, loin des clichés ».



À l’approche des élections municipales, les équilibres locaux et les recompositions sociales dans les campagnes reviennent au centre des discussions politiques. Dans de nombreuses communes rurales ou périurbaines, l’arrivée de nouveaux habitants y nourrit à la fois tensions et attentes et redéfinit parfois les rapports de force politiques. Six ans après le début de la pandémie de Covid-19, souvent présentée comme le déclencheur d’un retour à la terre, l’image des néoruraux continue d’alimenter les fantasmes.

Mais derrière cette catégorie médiatique se cachent des trajectoires très diverses, assure à Reporterre Élie Guéraut. Sociologue à l’université Clermont Auvergne, il participe au projet collectif Ruralitic, qui vise à repenser les territoires ruraux face aux nouvelles réalités, dans le cadre du programme européen Horizon Europe.



Reporterre — Ces dernières années, les néoruraux apparaissent souvent dans le débat public. Mais que recouvre réellement cette expression ? 

Élie Guéraut — La catégorie de « néoruraux » paraît évidente de prime abord, mais elle correspond en réalité à des profils très différents. Quand on observe les mobilités résidentielles, on constate d’abord qu’elles sont majoritairement de courte distance. Beaucoup de mobilités se font depuis des villes moyennes proches des campagnes.

Dans la Nièvre, par exemple, où je réalise actuellement une enquête de terrain, nombre de ménages viennent de Nevers ou de Cosne-sur-Loire pour s’installer à une demi-heure, dans des petites communes accessibles. On est souvent dans la continuité de la périurbanisation, pas dans des mobilités longues distances.

L’autre phénomène important, c’est le retour. Dans la petite commune où j’enquête, un nouvel arrivant sur trois est né dans le département. Après des études ou des expériences professionnelles, certains reviennent pour des projets familiaux ou d’accession à la propriété.



Observe-t-on différents types de mobilité en fonction des territoires  ?

Les résidences secondaires sur la côte atlantique et dans le rural nivernais ne renvoient pas aux mêmes profils. Dans la Nièvre, ce sont souvent des gens du coin qui sont partis trouver de l’emploi ailleurs et qui conservent une maison pour passer les vacances ou les weekends.

Ces circulations viennent donner un contre-exemple à la pertinence de la catégorie de néorural, qui tend à homogénéiser des trajectoires bien plus diverses. Parfois, ils sont perçus comme des « néo », car leur expérience urbaine leur a donné certaines manières de s’habiller, des pratiques culturelles, des diplômes, qui les placent en position dominante dans l’espace local. Comme si cette expérience urbaine suffisait à produire une forme de distinction sociale, alors même qu’ils ont grandi ici. Donc derrière l’accusation de « néo », il y a parfois une manière de renverser le rapport de domination. 



Les néoruraux peuvent-ils influencer les élections municipales, voire renverser la tendance politique historique dans certains territoires ?

Dans ma commune d’enquête, j’observe un pôle de parisiens investis pour les municipales. Sur les listes de gauche, une alliance se crée entre une petite bourgeoisie culturelle locale, comme des instituteurs ou des travailleurs sociaux, et les nouveaux arrivants. Dans les professions de foi, ils assument tout de suite ne pas être du coin en précisant pour certains « arrivé il y a trois ans ».

De l’autre côté, une liste de droite menée par un architecte où l’on retrouve les notables locaux, des commerçants et des gens du coin issus des classes populaires, ici « depuis leur naissance ». L’appartenance locale étant mise en avant sur ces listes.

« Les manières de présenter une légitimité politique diffèrent »

Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne s’agit pas d’une opposition entre du coin et pas du coin. Ils se disent tous attachés au territoire.

À droite, on affirme qu’on est nés ici et on observe une bataille autour de l’autochtonie. À gauche, ils se disent aussi au service de la commune en tant que responsable de telle ou telle association. Leur argument est de montrer un investissement dans l’espace public. Les manières de se présenter et de présenter une légitimité politique diffèrent.



Quels sont les profils sociologiques qui s’investissent le plus localement ?

Dans les profils de néoruraux, on trouve beaucoup des retraités, ce qui est tout à fait logique : ce sont des espaces où se concentrent moins les emplois, mais perçus comme plus vivables.

Ensuite, il y a des profils d’actifs qui essaient de s’inscrire dans cette mobilité avec un projet de réinventer leur rapport au travail et de participer plus activement à la vie collective. Ceux-là ressemblent aux néoruraux des années 1970 : des soixante-huitards déçus que la révolution ne vienne pas, qui décident donc de réinventer une manière de vivre, à une autre échelle. On pense aux vagues historiques d’installation vers l’Ariège, la Drôme, le Larzac.

« On a besoin de rappeler que la néoruralité est plurielle »

Ce sont en réalité des flux migratoires très modestes en volume, mais très médiatisés, car constitués en partie de militants, prenant la parole dans l’espace public. Ces personnes voient ces espaces ruraux comme un moyen de retisser du lien social, d’expérimenter des utopies politiques, comme cela a été décrit dans les travaux de Danièle Hervieu-Léger et Bertrand Hervieu.

On retrouve pour autant des profils plus classiques de néoruraux, à l’instar de ceux que je rencontre sur mon terrain d’enquête, qui privilégient la proximité d’un centre urbain. Ils gardent un lien avec la grande ville, parfois un appartement ou une petite chambre, et continuent d’y exercer leurs activités et leurs consommations culturelles. En parallèle, ils s’investissent activement sur les scènes politique et associative de leur nouvelle résidence. 



Est-ce que l’arrivée de ménages politisés à gauche de l’échiquier politique peut changer les résultats du scrutin ?

Il faut partir de la pluralité des espaces ruraux et des formes de néoruralité, donc cela va dépendre des territoires. Si je résume à la hache, il y a un pôle de nouveaux arrivants qui se concentre sur l’espace privé et résidentiel, pas dans un projet de mobilité visant à intégrer l’espace public et associatif, comme les retraités.

Ensuite, il existe un autre profil aujourd’hui. L’enquête de la sociologue Anaïs Collet, par exemple, montre que le Covid-19 a fonctionné comme un révélateur pour d’anciens gentrifieurs de l’est parisien, essentiellement des ménages appartenant aux fractions culturelles des classes moyennes-supérieures, qui ont lu Pablo Servigne et pour qui cet événement a suscité ou réveillé un désir de campagne. Eux, par définition, sont aussi un peu dans un repli, dans un entre-soi résidentiel et familial, c’est un tournant individualiste.

On a besoin de rappeler que la néoruralité est plurielle. C’est un peu un fantasme de penser que tous les néoruraux sont de classe intellectuelle supérieure et vont s’investir dans la politique. Vu de certains territoires, comme la Drôme, on a l’impression qu’ils vont redéfinir l’espace politique.



Cela dépend-il aussi du passé politique des espaces ruraux ?

Oui. Benoît Coquard, qui travaille sur les petites communes en déclin de l’est de la France, montre qu’il s’agit de territoires marqués par une présence ancienne d’un conservatisme de droite historique, très lié au gaullisme. Dès les années 1970, les premiers néoruraux ne s’installent pas ou peu dans ces espaces-là. Le contexte politique y est extrêmement défavorable et les alliances ne sont pas vraiment possibles avec la petite bourgeoisie culturelle. Ces territoires restent dominés par des forces politiques qui partagent des dispositions morales conservatrices, qui transcendent la seule scène partisane.

Lire aussi : « Tiers-lieux enracinés » : le nouveau visage de l’extrême droite à la campagne

Quand on parle de néoruralité, on se représente spontanément une bourgeoisie culturelle installée dans des territoires plutôt ancrés à gauche. C’est en train d’évoluer, on le voit par exemple dans la Nièvre, où l’extrême droite progresse, mais cela n’a rien de général. Tout cela s’articule à la pluralité des espaces ruraux, à leur histoire politique propre et à leurs transformations plus récentes. 



Faut-il en finir avec cette lecture binaire des populations rurales   
En tant que sociologue, je préfère parler d’inégalités sociales plutôt que géographiques. Mais ces inégalités se cristallisent dans l’espace géographique. Elle prend forme, par exemple, à travers l’aménagement de l’espace public, la définition d’espaces légitimes, d’espaces naturels ruraux : doit-on créer un parc régional ou autoriser une porcherie industrielle ? Ce sont deux dimensions d’un même phénomène.

« Il y a les rapports de race, de genre, de classe, qui rendent plurielles les expériences »

Le risque est de définir un groupe social ou un individu par son appartenance géographique supposée. Qu’est-ce que cela veut dire d’être rural quand des personnes extrêmement différentes cohabitent dans ces espaces ? Un enfant de cadre et un enfant d’ouvrier ayant grandi au même endroit partagent en partie une socialisation résidentielle commune, certes, mais au-delà, il y a les rapports de race, de genre, de classe, qui rendent plurielles leurs expériences. Il existe aussi une diversité sociale, ethnoraciale, d’âge, etc. dans les espaces ruraux. Les rapports sociaux traversent et fragmentent ces populations. 



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