« Tiers-lieux enracinés » : le nouveau visage de l’extrême droite à la campagne
- © Camille Jacquelot / Reporterre
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Réinvestir les campagnes pour y créer des communautés « catholiques et enracinées » : tel est l’objectif du programme Communitas Christiana, qui, derrière un discours et une esthétique ruraliste, diffuse un idéal séparatiste.
C’est une opportunité à saisir : la reprise du Billy Bar, au centre-ville de Sées (Orne). L’idée est de transformer l’historique troquet en un « tiers-lieu convivial et multifonctionnel », entre « le café de sortie de messe et l’espace coworking », présente Victor Aubert sur Instagram. Mais par cette invitation à reprendre la gérance du troquet, ce jeune homme à la barbe soigneusement taillée ne souhaite pas seulement revitaliser le centre-ville de cette commune normande de 4 000 habitants : il est le fondateur d’Academia Christiana, une organisation identitaire et catholique traditionaliste, accusée de légitimer la violence physique et le recours aux armes. Des accusations réfutées par Academia Christiana qui se revendique comme « un institut de formation culturelle catholique, attaché à la transmission intellectuelle, spirituelle et civique, dans un cadre strictement légal et non violent ».
Investir des lieux de convivialité en imitant certains codes de la gauche militante afin de reconstituer un entre-soi idéologique dans les campagnes françaises : ainsi pourrait se résumer le mantra de Communitas Christiana, un programme lancé par l’Association culturelle d’éducation intégrale (ACEI), également dirigée par Victor Aubert, qui vise à « recréer des communautés locales catholiques et enracinées face à l’isolement croissant des individus et au déclin anthropologique ».
Savoir-faire manuel, sport et vie spirituelle
Loin d’être abouti, le projet de tiers-lieux catholiques s’inscrit dans une ambition plus large de reconquête des territoires, ouvertement revendiquée. « En 2025, nous voulons aider des communautés à se développer autour de nos valeurs dans au moins cinq villes de France pour la première année, puis multiplier par deux cette ambition l’année suivante », clame l’organisation sur son site.
Si Communitas Christiana se défend d’être une communauté religieuse ou un mouvement politique, mais plutôt « une initiative portée par des laïcs catholiques engagés », le programme se dit tout de même fidèle « à la reconnaissance de la royauté sociale du Christ ». Et sa porosité avec les partis d’extrême droite a fait l’objet de nombreux articles. Mais là aussi, Victor Aubert affirme que Communautas Cristianas n’est « ni un parti ni un mouvement politique, mais un label de soutien logistique et méthodologique à des groupes locaux de vie fraternelle et catholique », et qu’« aucun soutien n’est accordé à des initiatives violentes, ni à des structures militantes d’extrême droite. »
Mais à quoi le programme Communitas Christiana aspire-t-il en appelant la jeunesse à « bâtir des communautés enracinées, catholiques et tournées vers le bien commun » ? Leur notion d’enracinement peut se résumer aux cinq piliers de l’éducation intégrale, détaillés dans leur charte : le savoir-faire manuel (organisation de chantiers, artisanat, travail de la terre), le sport et l’hygiène de vie, la formation intellectuelle (histoire, littérature), la solidarité et la vie spirituelle (prières, foi, pèlerinages).
Une vision étroitement liée à celle du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, créateur du Fonds du bien commun et des Nuits du bien commun, qui prône également le concept d’éducation intégrale au sein de ses futurs internats en Sologne.
Des militants d’origine citadine
Entre deux contenus sur les conséquences environnementales de l’artificialisation des sols et la désertification rurale, Communitas Christiana publie régulièrement des top 5 des petites villes idéales où s’implanter. Parmi les critères qu’ils chérissent : la présence d’une messe traditionaliste, de préférence effectuée en latin, une école catholique hors contrat à moins de 15 kilomètres et un accès ferroviaire à une grande ville. Des territoires censés séduire « une jeunesse en quête de sens », aspirant à ralentir et embrasser « une vie plus simple », reprenant des éléments de langage peu habituels à l’extrême droite.
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Sans toutefois parvenir à cacher la peur centrale qui guide leurs actions : voir la proportion de catholiques pratiquants reculer par rapport à celle des musulmans, comme détaillé dans un post Instagram sur « l’asphyxie spirituelle ». « En espérant que ces isolats de civilisation autochtone serviront de points de départ à la reconquête de notre pays. Reprenons le manche ! » commente un internaute convaincu.
« Ils fabriquent un discours sur les campagnes abandonnées et la prétendue polarité avec la ville »
Si les trois premières communautés se trouvent à Paris (Le Cercle parisien), Lyon (La Communauté lyonnaise) et Toulouse (Communitat Occitana) — démontrant l’origine majoritairement citadine des militants — une dizaine de nouvelles « communautés enracinées » sont apparues récemment, à l’instar d’Auvernha Christiana, aux alentours de Clermont-Ferrand, Liga Carcinola à Brive-la-Gaillarde, le Cœur yonnais en Vendée, ou encore Des Tours et des lys, en Touraine. Cette dernière suscite l’inquiétude des élus et syndicats locaux.
« Leurs intimidations ont commencé avec la pression contre la tenue d’événements avec des drag queens et l’hébergement des mineurs isolés. Mais au-delà de ces obsessions, ils fabriquent un discours sur les campagnes abandonnées et sur la prétendue polarité entre la campagne et la ville pour séduire les jeunes ruraux et organiser leur projet politique », assure Astrid Gonzalez, secrétaire fédérale du Mouvement jeunes communistes d’Indre-et-Loire.
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Elle a réclamé la dissolution du groupe en novembre 2024 à la suite d’une marche aux flambeaux durant laquelle ont été entonnés des chants issus des répertoires de la Waffen-SS . Alexandre Boumi, à la tête de la communauté, également fondateur du mouvement identitaire Chouan, était présent au défilé d’ultradroite organisé par le Comité du 9-mai à Paris.
« Vitrine acceptable »
Leur ancrage local passe également par l’organisation d’évènements culturels comme le Printemps de l’Ouest, à Châteaubriant (Loire-Atlantique), qui promet loisirs extérieurs, petite restauration, danses traditionnelles et jeux bretons.
« Dans la région, ils se fabriquent une vitrine acceptable, par le biais de maraudes — officieusement réservées aux SDF blancs —, des raids printaniers — randonnées qui font penser aux jeunesses hitlériennes —, ou des sessions de ramassage de déchets », dit Charles Fournier, député écologiste de la circonscription, qui a également réclamé l’ouverture d’une enquête à la préfecture.
Une story publiée le 23 mai sur le compte Instagram du mouvement Des Tours et des lys trahit ses obsessions avant tout sécuritaires et identitaires : « Tu souffres dans ta chair de voir ton peuple s’avilir, être remplacé, trahi, précarisé et agressé au quotidien ? Viens à notre rencontre. »
Des groupes avec lesquels Communitas Christiana refuse tout amalgame. « Ces groupes, dans leur grande majorité, ne sont pas membres du programme Communitas Christiana. Aucun des exemples que vous évoquez n’est affilié officiellement à notre label. »
« Créer des communautés racialement homogènes, pour que la race blanche se perpétue »
Sans qu’elles revendiquent nécessairement leur appartenance au programme Communitas Christiana, toutes ces nouvelles communautés utilisent des éléments de langage similaires sur leurs réseaux sociaux : un « enracinement dans les traditions françaises », « au service du bien commun », regroupant des jeunes catholiques aspirant à faire communauté au sein d’une ruralité fantasmée.
Car s’ils appellent à « retravailler la terre », ils ne présentent pas de véritable vision en la matière, si ce n’est le concept d’écologie intégrale, sur le site d’Academia Christiana. Son premier théoricien, l’idéologue chrétien Jean-Charles Masson, appelait dès 1984 à un « réenracinement » pour « dénomadiser » la France dans une série d’articles parus dans Je suis français, mensuel de l’Union royaliste provençale.
Entrisme dans le tissu local
La rhétorique d’une modernité qui vacille, quand la ruralité reste debout, se rapproche, selon Pierre Cornu, historien de la ruralité, « de l’idéologie pétainiste ». « L’un des slogans du maréchal Pétain était “La terre, elle, ne ment pas”. Il a ancré le thème du terroir, des racines, dans une pensée conservatrice et réactionnaire, aujourd’hui récupérée par la nébuleuse zemmouriste ».
Pour Antoine Dubiau, doctorant en géographie et auteur de l’ouvrage Écofascismes (éd. Grevis, 2023), ce rejet de la ville, qui serait le lieu de la décadence, est une rhétorique habituelle de l’extrême droite, qu’elle soit écologiste ou non : « Entre les lignes, l’idée est de reconstituer une base arrière préservée du métissage racial et culturel. Les Braves [mouvement d’extrême droite nataliste] défendaient déjà l’idée de créer des communautés racialement homogènes pour que la race blanche se perpétue. »
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Pour son financement, Communitas Christiana profite des avantages fiscaux de l’Association culturelle pour l’éducation intégrale, qui l’héberge. Les dons aux structures qu’elle abrite sont défiscalisables, ouvrant droit à une déduction d’impôt de 66 %, dans la limite de 20 % du revenu imposable.
« L’extrême droite, ce n’est pas juste des crânes rasés qui veulent se battre dans la rue »
Cet entrisme dans un tissu local s’inscrit dans une stratégie investie plus globalement par l’extrême droite française. Depuis 2013, Academia Christiana organise des universités d’été, de la Loire à la Provence, pour « restaurer la civilisation ». L’Institut Iliade, groupe de réflexion d’extrême droite, organise chaque année des formations pour les jeunes dans lesquelles est abordée l’écologie, « incontestablement l’un des grands enjeux de notre siècle ».
Quant aux royalistes de l’Action française, ils ébauchent dans un ouvrage les contours d’une « écologie intégrale » qui serait fondée autour du triptyque enracinement, terroirs et décroissance, quand d’autres militants appellent à la création de « zones identitaires à défendre ».
Une énième preuve, selon Antoine Dubiau, « que l’extrême droite, ce n’est pas juste des crânes rasés qui veulent se battre dans la rue, mais des franges intellectuelles qui investissent le champ de l’écologie, des territoires et de l’enracinement pour justifier une hiérarchie raciale ».
Une intention là encore réfutée par Victor Aubert : « Le lien avec une prétendue volonté de "créer des communautés racialement homogènes" est mensonger. Jamais aucun texte, discours ou initiative de l’ACEI n’a défendu une telle idée. »
Quant à la reprise du Billy-Bar dela ville de Sées, il précise que « ce projet n’est en aucun cas porté par Academia Christiana ni par Communitas Christiana. Il ne s’inscrit dans aucune démarche politique, idéologique ou religieuse. Il s’agit d’une initiative entrepreneuriale locale, portée par un collectif apolitique. »