« Ne banalisons plus la violence de l’État, humiliante et illégale »
Des militants opposés aux mégabassines sont réprimés à La Rochelle, en France, le 20 juillet 2024. - © Jerome Gilles / NurPhoto / NurPhoto via AFP
Des militants opposés aux mégabassines sont réprimés à La Rochelle, en France, le 20 juillet 2024. - © Jerome Gilles / NurPhoto / NurPhoto via AFP
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Participante à une manifestation du 20 juillet à La Rochelle, l’autrice de cette tribune raconte la violence de l’État qu’elle y a subie et l’a laissée effondrée. Elle plaide pour sa débanalisation.
Estrella Clouet, diplômée du master Politiques environnementales de Sciences Po, est la fondatrice de l’association Le Collectif bleu. Elle entame cette année un projet de recherche à l’Ehess (Ecole des hautes études en sciences sociales) sur la réduction du temps de travail dans une perspective décroissante.
« Ma chérie, je suis désolé, mais en allant à une manifestation interdite [ou non déclarée], c’est normal que vous soyez réprimées. » Voilà ce qu’ont déclaré les pères de deux de mes amies ayant récemment subi la répression policière sur une manifestation pacifique — l’une a eu le crâne ouvert par une bombe lacrymogène, l’autre a passé vingt-quatre heures en garde à vue.
Non. Deux fois non. D’abord, rappelons que contrairement aux affirmations de Gérald Darmanin en 2023, le fait d’assister à une manifestation non déclarée ne constitue pas un délit et que la désobéissance civile pacifique est protégée par les droits humains à l’échelle internationale, comme le soulignait en février 2024 Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs de l’environnement, au titre de la Convention d’Aarhus. La répression actuelle des militants n’a pas pour objet de répondre à de potentielles infractions. Elle est une stratégie politique pernicieuse, dangereuse pour la démocratie.
Un champ de bataille
Le samedi 20 juillet, à La Rochelle, des milliers de manifestants qui marchaient pacifiquement en faveur d’un système agroalimentaire libéré des « logiques de spéculation financière », pour préserver les ressources, l’accès à l’alimentation et le niveau de vie des paysans, ont subi une nouvelle fois les coups, tant physiques que psychologiques, du gouvernement. J’étais parmi eux.
Sur notre chemin, les habitants d’une calme zone résidentielle sortaient leurs tuyaux d’arrosage pour remplir nos gourdes et nous aider à tenir sous le cagnard. Cette solidarité me rassurait, ainsi que la grande chenille en papier mâché que certains faisaient trottiner, et le mot d’ordre des organisateurs : « Pas de point de cristallisation avec la police. »
Mais nous avions à peine marché une heure qu’une muraille de casques noirs s’est avancée pour coller le cortège et refermer la rue derrière nous. Un premier jet de bombes lacrymo s’est vite étiré sur nos tympans. J’ai tiré mon amie Alex derrière une voiture et une médic est venue nous nettoyer les yeux avec un spray de Maalox. Le cortège a continué d’avancer, et la rangée de CRS aussi. On s’est relevées, les mains en l’air pour démontrer que l’on ne menaçait personne. Mais notre innocence ne nous a pas protégées. Une deuxième série de tirs s’est fait entendre. On s’est engouffrées dans une petite rue perpendiculaire dans l’espoir de se mettre hors d’atteinte.
« Nous étions prises au piège »
C’était une impasse : aucune issue par laquelle s’échapper. Là-bas, la foule de plus en plus compactée se noyait dans un nuage de fumée venimeuse. Nous, nous étions prises au piège : si la police avançait, nous serions arrêtées. La seule chose à faire était de rejoindre la masse et de s’y enfoncer le plus possible — j’ai peur des mouvements de foule, mais je savais qu’ici il y aurait toujours des bras pour me relever. C’est à ce moment-là qu’est arrivé un groupe de Black Bloc venu faire tampon entre nous et la police. Les policiers ont recommencé à bombarder avec des lacrymos.
On s’est accroupies derrière des poubelles, les pétarades crachaient en continu. J’éprouvais la même sensation que celle qui m’avait traversée il y a un an déjà à Sainte-Soline [dans les Deux-Sèvres contre les mégabassines] : celle d’être sur un champ de bataille. Le niveau de stress qui étreignait mon corps dépassait largement ce que mon cerveau pouvait supporter.
On nous a dit que la police avait reculé, que le filet se relâchait. Mais à peine avait-on rejoint le cortège que l’attaque a repris. Lancer des bombes sur des personnes que l’on s’est efforcé de nasser comme un troupeau revient à jouer au bowling à 20 centimètres des quilles.
« Une partie de moi n’avait plus accès au réel »
Alex m’a alertée qu’elle avait reçu quelque chose sur la tête : elle pissait le sang. Notre appel aux médics s’est propagé comme une vague et, en quelques secondes, ils étaient là. Des larmes devaient couler sur mon foulard car le médecin m’a demandé si ça allait. « Je veux rentrer », ai-je dit. Dans la direction que pointait son index ganté se dégageait enfin une issue, il n’y avait plus qu’un mur à escalader. Laissant Alex entre de bonnes mains, j’ai filé. Je me suis engouffrée jusqu’au fond d’un magasin et me suis effondrée, sous l’effet d’une « dissociation cognitive », comme me l’expliquera plus tard une psychologue. Une partie de moi n’avait plus accès au réel.
Malheureusement, cet événement vient s’ajouter à une longue liste de répressions violentes, et mon expérience est dérisoire comparé aux traumatismes de ceux qui, quelques minutes plus tard, ont été sauvagement matraqués. Nombre d’entre eux ne montraient pourtant aucun signe d’agressivité.
En Allemagne comme au Royaume-Uni, les autorités ont fait de l’apaisement leur priorité : les affrontements sont déclenchés en dernier recours, LBD, grenades de désencerclement et bombes lacrymogènes sont des armes interdites, et seuls les individus ayant commis des dégradations ou des violences sont ciblés. Sur les questions policières, la France est la mauvaise élève de l’Europe ; elle inquiète gravement les défenseurs des droits. Et la récente nomination de M. Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur ne présage pas un changement positif en la matière.
« Des méthodes d’un autoritarisme disproportionné »
Le gouvernement n’attaque pas notre intégrité physique parce que quelques individus ont dérogé aux consignes des Soulèvements de la Terre en détériorant des abribus et un supermarché — pourquoi dans ce cas viser l’ensemble des manifestants avec autant de violence ? Il s’agit en réalité d’une stratégie intentionnelle pour désarmer notre ferveur, et protéger le paradigme dominant des systèmes agroalimentaires capitalistes que notre mouvement menace de fissurer.
La réaction de certains parents mise en exergue dans ce texte montre la banalisation grandissante de l’exercice d’une violence illégitime par l’État, une banalisation favorisée notamment par la couverture médiatique de ce type d’événement. Les quelques articles que j’ai pu lire ne retranscrivaient pas toutes les cicatrices que ce type d’événement peut laisser sur les manifestants. Or, ces méthodes n’ont rien de « normal » : elles sont d’un autoritarisme disproportionné, parfois humiliantes et illégales. Sur le plan politique, elles maintiennent la société civile nassée dans une impasse en restreignant de plus en plus l’espace démocratique au sein duquel exprimer nos désaccords.
Aujourd’hui, nous nous approprions le terme d’« écoterroristes » comme un sobriquet pour rire et garder la tête haute ; mais le jeu de la terreur est de leur côté.