123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Politique

Bruno Retailleau, un « sinistre adversaire des luttes écologistes » à l’Intérieur

Bruno Retailleau place Beauvau, le 23 septembre 2024.

À peine nommé à l’Intérieur, Bruno Retailleau s’est affiché comme défenseur intraitable de l’ordre. Une posture qui ne surprend pas les défenseurs des libertés publiques, mais qui n’augure rien de bon pour les luttes écologistes.

Vous avez aimé Gérald Darmanin à l’Intérieur, ses grenades explosives, ses forces de l’ordre en quad à Sainte-Soline et ses fichiers de renseignement pour criminaliser les antinucléaires ? Vous allez adorer Bruno Retailleau. Cette figure de la droite dure vient d’être nommée à Beauvau et son arrivée au gouvernement donne des sueurs froides aux écologistes, tant il s’est fait remarquer tout au long de sa carrière politique par la violence de ses propos contre les mouvements sociaux, les zadistes ou les jeunes des quartiers populaires.

Sa prise de fonction, lundi 23 septembre, a annoncé la couleur. « Nous devons avoir le courage de la fermeté », a-t-il affirmé sur le perron du ministère. « J’ai trois priorités : rétablir l’ordre, rétablir l’ordre, rétablir l’ordre. Je crois à l’ordre, comme condition de la liberté. Quand il n’y a pas d’ordre, la liberté est menacée », a-t-il prévenu. « Je ne céderai jamais rien, je ne laisserai passer et je ne tolérerai aucune atteinte, aucune offense […]vis-à-vis de nos forces de l’ordre. » « Un policier n’est pas une assistante sociale, un délinquant n’est pas une victime, un pays n’est pas un hall de gare », a-t-il poursuivi avec emphase dès son premier entretien au Figaro. Le soir, en direct sur le plateau de TF1, il déclarait avoir déjà envoyé des directives aux préfets pour « expulser plus et régulariser moins de migrants » et se plaignait de l’inexécution des peines en France. Des déclarations qui ont fait réagir son propre collègue Didier Migaud, garde des Sceaux, qui a dû lui rappeler que la justice est indépendante.

C’est Darmanin en pire

Chez les écologistes, marqués par la répression brutale orchestrée depuis 4 ans par Gérald Darmanin, la peur est réelle que la situation empire. « C’est l’angoisse », soupire Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. « C’est Darmanin en pire », renchérit l’avocat des Soulèvements de la Terre, Raphaël Kempf. « L’extrême droite est au pouvoir », s’inquiètent des membres de XR. « On craint un durcissement de la répression et une escalade des violences policières », dit Jérôme Frignet, directeur des programmes de Greenpeace France. « C’est la pire période politique que j’ai vécue, confie, de son côté, le député animaliste Aymeric Caron. Retailleau est l’une des expressions de l’horreur politique que l’on traverse. »

Les inquiétudes semblent fondées vu le pedigree du nouveau ministre de l’Intérieur. Ancien sénateur vendéen, membre de l’aile droite du parti Les Républicains et longtemps proche collaborateur de Philippe de Villiers, Retailleau incarne une ligne ultrarépressive : « C’est quelqu’un qui manifestement n’a aucune culture des libertés publiques et qui méprise les libertés démocratiques fondamentales, comme la liberté de manifester », résume Me Raphaël Kempf. « Il est prorépression et il s’est toujours présenté en défenseur des forces de l’ordre », affirme la sociologue Vanessa Codaccioni.

Surnommé « le Lucky Luke des propositions de loi », l’ex-sénateur de Vendée n’a pas son pareil pour dégainer des textes liberticides : il est notamment le principal architecte de la loi anticasseurs de 2019.

« Casser les casseurs »

Adopté en octobre 2018 au Sénat, ce texte a instauré la création de périmètres de sécurité à l’entrée des manifestations où les policiers peuvent fouiller les manifestants. Il a aussi créé un délit de dissimulation du visage, passible d’un an de prison et de 15 000 euros d’amende (devenu inopérant avec le Covid). Mais il proposait, aussi, de donner au préfet le pouvoir d’interdire à quiconque de manifester s’il représente une menace pour l’ordre public. Cette interdiction administrative était adossée à la création d’un fichier national rassemblant le nom de toutes personnes interdites de manifestation.

À l’époque, le texte avait été repris quasiment tel quel par le gouvernement d’Édouard Philippe pour faire face aux dégradations des manifestations du premier Mai et au mouvement des Gilets jaunes. Retailleau disait vouloir « casser les casseurs » et appelait à créer des brigades spéciales anti-black bloc. Mais plusieurs dispositions furent supprimées lors de la navette parlementaire, notamment le fichage des manifestants, d’autres furent censurées par le Conseil constitutionnel, à son grand regret. « La nomination de Retailleau cinq ans après pourrait remettre ces mesures au goût du jour. On peut s’attendre à ce qu’il y ait des directives très nettes dans le cadre des manifestations et mouvements sociaux », prévient Vanessa Codaccioni.

Manifestation de Gilets jaunes le 16 mars 2019, à Paris. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Chez Terres de luttes, on a bien identifié ces menaces. « On s’attend à des attaques redoublées, toujours plus liberticides et violentes, avec une volonté de censure des manifestations, dit la juriste Chloé Gerbier. « Retailleau sera dans la continuité de Darmanin. Tous deux veulent écraser les manifestations avant même qu’elles existent, punir les organisateurs, interdire les rassemblements. L’objectif est de transformer la manifestation en un lieu policé de revendication faiblarde, sans conséquence sur le réel. Les gens qui manifestent et organisent les manifestations risquent d’être judiciarisés a priori pour leurs revendications ».

« Ne cédez pas face au totalitarisme vert ! »

Le danger est d’autant plus palpable que les militants écologistes semblent dans le viseur du nouveau ministre de l’Intérieur. Bruno Retailleau a été président de la région Pays de la Loire entre 2016 et 2017, et a développé une sorte d’obsession pour la zad de Notre-Dame-des-Landes. Il qualifie l’abandon du projet d’aéroport de « faute originelle » du quinquennat d’Emmanuel Macron, traite les zadistes de « délinquants ultraviolents » et de « guérilla » et parle de la zad comme d’une « école de la violence ». Tout au long de ces années, il s’est énormément mobilisé pour la faire expulser, il a multiplié les déclarations et interpellé les pouvoirs publics qu’il accusait de laxisme, allant même jusqu’à dépenser 60 000 euros d’argent public pour promouvoir une pétition antizadiste. Il a comparé plusieurs fois la zad à Damas (Syrie) ou Mossoul (Irak), alors sous les bombes, en proie à la dictature et aux djihadistes : « C’est la chienlit et ça suffit ! » affirmait-il.

« Face à cette outrance verbale, on s’inquiétait presque pour lui, se souvient un ex-zadiste. Ça le rendait fou qu’on puisse exister, qu’un territoire puisse expérimenter d’autres manières de vivre et de s’organiser, en échappant à sa vision étriquée et réactionnaire. » À l’époque, Retailleau était appelé « la mouche du coche » tant il harcelait les autorités pour expulser les militants écologistes. « Chaque semaine, il disait que le gouvernement n’était pas assez rapide, pas assez brutal. On peut se demander si, à l’avenir, il n’a pas gardé une disposition revancharde vis-à-vis des luttes écologistes. C’est très inquiétant », ajoute l’ex-zadiste, désormais engagé dans les Soulèvements de la Terre.

Il semble en effet que Bruno Retailleau ait conservé sa détestation des gauchistes et des écologistes. L’année dernière, il a ardemment défendu la dissolution des Soulèvements de la Terre et critiqué la Ligue des droits de l’Homme tout en relayant les propos de Laurence Garnier, sénatrice de Loire-Atlantique, aujourd’hui secrétaire d’État à la Consommation : « L’écologie devient le totem d’immunité d’une extrême gauche qui souhaite la zadisation du pays. Ne cédez pas face au totalitarisme vert ! » écrivaient-ils.

Le projet d’une grande « révolution pénale »

Pour Retailleau, l’environnement est synonyme lui aussi de retour à l’ordre, c’est une essentialisation de la nature et des paysages, qu’il relie à une identité immuable. Dans un livre dont il est l’auteur, il fustige « le gauchisme : la maladie infantile de l’écologie ». « On ne peut pas laisser l’écologie dans les seules mains des déconstructeurs, car aimer la nature, c’est aussi faire l’éloge de la permanence. Quand j’entendais la candidate à la primaire écologiste Sandrine Rousseau délirer sur les corps racisés et la déconstruction de l’homme, elle ne fait pas dans l’écologie, elle donne dans le wokisme, voire le racialisme », disait-il.

Bruno Retailleau s’en prend aussi aux défenseurs des animaux. En 2022, il a signé un amendement visant à pénaliser fiscalement les donateurs des associations animalistes qui relayent les images de lanceurs d’alerte s’introduisant dans des exploitations ou des usines d’agroalimentaire. Favorable aux techniques de chasse traditionnelles et à l’élevage intensif, il a aussi signé plusieurs tribunes contre l’interdiction de la corrida et des combats de coqs, ou encore contre l’abolition de la chasse à la glu. « J’incarne tout ce qu’il déteste », dit le député Aymeric Caron. Ce militant antispéciste semble être dans le collimateur de Bruno Retailleau depuis qu’il a introduit une proposition de loi visant à interdire la corrida en 2022 : un véritable chiffon rouge agité sous le nez de ce défenseur de la tradition, qui a immédiatement cosigné une tribune aux côtés de 200 élus pour défendre cette pratique et s’opposer à « l’écototalitarisme ». « Il a une vision réactionnaire et passéiste qui n’incarne pas du tout les attentes de la nouvelle génération », commente Aymeric Caron.

En proportion inverse à son désamour pour les milieux écologistes, Bruno Retailleau semble nourrir une vive passion pour les corps armés : « Il avait fait une résolution surprenante au Sénat pour apporter sa gratitude aux forces de l’ordre en 2024 », rappelle l’avocat des Soulèvements de la Terre. Celui qui réfute le terme de « violences policières » nourrit également le projet d’une grande « révolution pénale » qui comprendrait la création de nouveaux centres de détention, l’abaissement de la majorité pénale, ou encore la suppression du rappel à la loi, jugé trop « laxiste ».

« Qu’est-ce que Retailleau va pouvoir faire de plus ? »

Face au CV répressif fourni du nouveau ministre de l’Intérieur et de son soutien inconditionnel aux forces de l’ordre, les écologistes s’interrogent sur leurs futures marges de manœuvre. « Ce qui arrive nous fait peur, dit un militant engagé sur l’A69. Mais la répression est déjà monstrueuse. » Sur l’A69, plusieurs zadistes sont tombés des arbres et ont été blessés au cours des expulsions. Il y a eu 200 blessés à Sainte-Soline en 2023 et un rapporteur de l’ONU a déjà pointé du doigt la France dans sa gestion du maintien de l’ordre. « Qu’est-ce que Retailleau va pouvoir faire de plus ? Causer un mort ? Radicaliser encore davantage les forces de l’ordre ? Dans les luttes, les quartiers populaires ou en Nouvelle Calédonie-Kanaky,, c’est déjà l’enfer ! Retailleau ne fera qu’accélérer une machine répressive déjà en marche », estime le militant contre l’A69. Chez Extinction Rebellion, qui vient de subir un été particulièrement rude, on s’interroge sur la façon de continuer à mener des actions en protégeant les activistes : « Avant, chacun était au courant des risques qu’il prenait, ça fait partie de l’ADN des mouvements de désobéissance civile. Aujourd’hui, ça tape de manière aveugle. » Un constat partagé par Youlie Yamamoto, d’Attac : « Dès qu’on mène une action, on part en garde à vue. Il y a un réel acharnement sur les assos de désobéissance civile. La répression était déjà systématique, avec Retailleau, elle risque de devenir systémique. »

Au sein des Soulèvements de la Terre, on prépare déjà le prochain bras de fer et on toise ce « sinistre adversaire des luttes écologistes ». « Il est ministre mais il n’est pas tout puissant, argue l’un de ses porte-paroles. Sa position reste fragile et sa légitimité contestée. » Avec Michèle Alliot-Marie et l’affaire Tarnac, Darmanin et l’écoterrorisme, le passé a montré que la surenchère ne payait pas toujours. « La répression peut amener à des réactions populaires et à des ripostes salutaires, tout n’est pas perdu, veut croire le militant. Il va falloir retourner les attaques, les ridiculiser, et surtout, continuer à tisser des alliances, en restant solidaires avec les quartiers, les mouvements féministes et décoloniaux qui sont en première ligne. »

legende