Néonicotinoïdes : défenseurs des abeilles et de la betterave s’opposent autour du gouvernement

Durée de lecture : 6 minutes

3 septembre 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Alors que les pesticides néonicotinoïdes sont interdits en France depuis le 1er juillet, ce jeudi, le gouvernement présente un projet de loi permettant certaines dérogations jusqu’en 2023. Une décision prise sous la pression des betteraviers et de l’industrie sucrière, qui a suscité une levée de boucliers des défenseurs de l’environnement.

  • Actualisation — Mercredi 7 octobre 2020 — Le 6 octobre, les députés ont adopté le projet de loi permettant la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes. Lire aussi

  • Article du 3 septembre 2020

La bataille s’annonce ardue. D’un côté, le gouvernement, par la voix de son ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, souhaite réautoriser, sous certaines conditions, le recours à des insecticides néonicotinoïdes. De l’autre, associations, apiculteurs et partis écologistes, ont lancé un appel à la mobilisation générale contre ce « très grave recul en matière de protection du vivant », selon les propos de la députée Delphine Batho.

Au cœur des débats, le projet de loi « relatif aux conditions de mise sur le marché de certains produits phytosanitaires », présenté ce jeudi 3 septembre en Conseil des ministres, prévoit de prolonger la possibilité d’accorder des dérogations d’utilisation de néonicotinoïdes jusqu’au 1er juillet 2023 — alors que ces produits sont normalement totalement interdits en France depuis le 1er juillet dernier.

Extrait du projet de loi.

« Les néonicotinoïdes sont les insecticides les plus puissants jamais inventés par les humains, rappelle Delphine Batho. Ils sont 7.297 fois plus toxiques que le DDT, interdit en France depuis presque 50 ans et sont très persistants dans l’environnement. Surtout, ils transforment les plantes qu’ils sont censés ‘protéger’ en poison pour tous les insectes. » En 2016, à l’issue d’une longue bataille politique, la députée avait obtenu, avec le soutien d’autres parlementaires et de nombreux citoyens, une interdiction de ces substances toxiques, à compter du 1er septembre 2018, et au plus tard le 1er juillet 2020.

« Bien sûr, il ne faut pas laisser tomber les producteurs en difficulté, mais pas en autorisant des insecticides dangereux » 

Mais dès lors, « l’industrie sucrière n’a eu qu’un seul objectif, obtenir des dérogations et contourner l’interdiction, constate Delphine Batho. Sauf que, jusqu’ici, les ministres n’avaient pas cédé aux pressions… » Que s’est-il donc passé ? Pour justifier son revirement, le gouvernement fait valoir un « danger sanitaire » inédit qui menacerait de disparition la filière sucrière française. « Les betteraviers français sont confrontés à une crise inédite, liée à la prolifération de pucerons dans l’ensemble des régions productrices françaises, a expliqué une source ministérielle lors d’une conférence de presse, mercredi 2 septembre. Les alternatives au traitement avec des néonicotinoïdes, qui avaient déjà été utilisées durant l’hiver 2019-2020 se sont révélées inefficaces. » En clair : les insecticides prohibés seraient l’unique solution pour sauver nos betteraves — et les 46.000 emplois qui en dépendent.

Faux, réplique Delphine Batho : « Nous exportons une large partie de notre production de sucre, la filière est donc loin d’être menacée de disparition, dit-elle. Bien sûr, il ne faut pas laisser tomber les producteurs en difficulté, mais pas en autorisant des insecticides dangereux : soutenons-les financièrement, par une assurance revenu, et aidons le changement de pratiques agricoles. » Même son de cloche du côté de l’Union nationale des apiculteurs français (Unaf), très inquiète d’un retour possible des insecticides. « Nous en avons conscience, 2020 aura été une année difficile pour les producteurs de betterave français qui ont subi des infestations par la jaunisse [maladie dont l’agent vecteur est le puceron], reconnaît le syndicat dans un communiqué. Cependant, il existe des alternatives à l’utilisation des pesticides à base néonicotinoïdes (…) Ces solutions peuvent inclure la diversification et la modification des rotations de cultures, les dates de semis, le travail du sol et l’irrigation, l’utilisation de variétés moins sensibles ou encore, l’application des agents de lutte biologique dans les zones infestées. » Une vingtaine d’associations ont également adressé un courrier au ministre de l’Agriculture, lui demandant de revenir sur cette « décision scandaleuse ».

Le gouvernement avance donc en terrain miné. Côté ministères de l’Écologie et de l’Agriculture, on minimise la portée du projet de loi : « Le texte a vocation à permettre des dérogations ciblées, sous la forme de semences enrobées, sur une période de trois ans maximum, dans des conditions strictement encadrées, a assuré un conseiller ministériel le 2 septembre. Et la dérogation s’appliquera uniquement aux cultures betteravières. » Pas question donc de parler de recul ou de revirement ! « Le plan d’action ne remet pas en cause l’engagement sur la transition écologique, c’est l’objectif que nous portons tous, une agriculture moins dépendante aux pesticides, explique cette même source. Nous voulons seulement un droit à déroger comme les autres pays, il s’agit d’une solution temporaire, dans un contexte de crise sanitaire que nous n’avons pas réussi collectivement à maîtriser. » Insuffisant pour les associations et les partis écolos : « Les cultures de betterave représentent près d’un demi-million d’hectares, ça n’a rien d’anecdotique, affirme Mme Batho. Avec ces dérogations, on va utiliser un produit pendant trois ans qui restera toxique pour l’environnement pendant 20 ans. »

« Les arguments du gouvernement ne sont pas recevables, on peut les démonter, et maintenir la pression » 

Pour le moment, l’exécutif fait la sourde oreille. Au micro de BFMTV, le 31 août, Julien Denormandie a réitéré son soutien aux betteraviers. La ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili, a de son côté admis sur France Inter qu’il était « très désagréable de devoir défaire ce qu’on a fait ». Sans pour autant s’opposer à une réintroduction de ces pesticides.



L’unanimité apparente du gouvernement sera cependant mise à rude épreuve dans les prochaines semaines. D’ici l’examen du texte par l’Assemblée nationale, prévu à partir du 23 septembre en commission, associations et partis politiques ont prévu de multiples actions. Génération écologie entend multiplier les réunions publiques locales afin d’« informer et de mobiliser les citoyens ». L’ONG Générations futures, « très remontée », travaille avec d’autres associations à convaincre un maximum de parlementaires de rejeter le projet de loi : « Il faut que les citoyens interpellent leurs députés et sénateurs, par des courriels ou en allant dans les permanences locales, explique sa coordinatrice Nadine Lauvergeat. Les arguments du gouvernement ne sont pas recevables, on peut les démonter, et maintenir la pression. » La pétition lancée début août par l’association a déjà recueilli plus de 125.000 signatures. En 2016, c’est cette conjonction d’actions citoyennes, politiques et associatives qui avait permis l’interdiction des néonicotinoïdes.





Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Dessin : © Étienne Gendrin/Reporterre

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