Nucléaire : les déchets peu radioactifs pourraient être recyclés en fourchettes ou casseroles
La centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin) se trouve sur la rive du canal latéral du Rhin, ici le 26 septembre 2023. - © Philipp von Ditfurth / DPA / DPA Picture-Alliance via AFP
La centrale nucléaire de Fessenheim (Haut-Rhin) se trouve sur la rive du canal latéral du Rhin, ici le 26 septembre 2023. - © Philipp von Ditfurth / DPA / DPA Picture-Alliance via AFP
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Le débat public sur le recyclage des déchets très faiblement radioactifs dans le technocentre de Fessenheim s’ouvre le 10 octobre. Ils seraient réutilisés dans des produits du quotidien, suscitant l’inquiétude des antinucléaires.
Recycler les déchets très faiblement radioactifs (TFA) pour en faire des casseroles ou des fourchettes ? Ce n’est pas un scénario de science-fiction, mais le très sérieux projet du « technocentre » de Fessenheim (Haut-Rhin) : une usine destinée à valoriser les métaux faiblement radioactifs issus du démantèlement des installations nucléaires, pour les réutiliser ensuite dans l’industrie conventionnelle. Une première en France.
Jusqu’en 2022, la loi française interdisait la valorisation des déchets TFA, s’appuyant sur le principe de zonage qui considère que tout déchet issu d’une installation nucléaire est radioactif. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) elle-même y était initialement défavorable, craignant que des matières radioactives se retrouvent malencontreusement en contact avec le public, comme l’expliquait Reporterre en 2023.
Ce « principe de précaution » à la française faisait donc figure d’exception en Europe, jusqu’à ce qu’un décret ministériel publié en février 2022 rende possible le recyclage de déchets TFA par dérogation, et sous certaines conditions. La loi française ainsi amendée (et sans aucun débat parlementaire), il est enfin devenu possible d’établir ce fameux technocentre, imaginé par EDF depuis 2018. Et l’emplacement prévu n’est pas anodin : il s’agit de le construire à côté de l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim, à l’arrêt depuis 2020. Vu l’ampleur et la sensibilité du projet, il fera l’objet d’un débat public de quatre mois, qui commencera le 10 octobre 2024 à Fessenheim, et se finira 7 février 2025.
500 000 tonnes de métaux faiblement radioactifs
Concrètement, ce centre de recyclage consiste en une immense fonderie avec un four à arc électrique pouvant atteindre 1 650 °C. Les métaux issus d’installations nucléaires y seront alors fondus, et les éléments radioactifs migreront vers la surface, formant une couche moins dense appelée « le laitier » qui pourra être facilement retirée, puis renvoyée vers les centres de stockage de déchets radioactifs. Le reste du métal sera ensuite transformé en lingots d’une vingtaine de kilos, destinés à l’industrie métallurgique conventionnelle.
« Cela permettrait de traiter 500 000 tonnes de métaux faiblement radioactifs sur une période de quarante ans », a annoncé Laurent Jarry, ancien directeur du site EDF de Fessenheim, lors d’une présentation du projet en conférence de presse le 8 octobre.
Normalement, 85 % de ces déchets pourraient être entièrement refondus, les 15 % restants seront renvoyés vers les centres de stockage : « L’idée est en effet d’optimiser les filières de stockage en complément de la réutilisation des métaux », a admis Laurent Jarry. Comprendre : freiner l’accumulation des déchets faiblement radioactifs dans les centres de stockage déjà sous tension. Si la consultation publique est favorable au projet, et que tous les autres voyants sont au vert, le chantier de construction pourrait commencer en 2027, pour une mise en service prévue fin 2031.
« Imaginez que cette ferraille radioactive se retrouve dans les ressorts de votre matelas »
Malgré les belles ambitions de ce projet qui coûterait près de 500 millions d’euros et permettrait la création de 200 emplois dans la région, les inquiétudes sont légion. La plus forte concerne la traçabilité des matériaux « décontaminés » qui sortiront du technocentre. Dans le produit recyclé, il restera toujours une part infime de radioactivité, variable en fonction du métal, comme le montrait la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) dans des travaux de 2021 et relayés par Reporterre.
« Imaginez qu’un jour, cette ferraille radioactive se retrouve dans les ressorts de votre matelas, dans vos casseroles, ou encore dans la partie métallique de la poussette de votre bébé… C’est une façon de disséminer la radioactivité », dénonce André Hatz, du collectif Stop Fessenheim.
Face à cela, EDF promet des contrôles intensifs et extrêmement précis, sans pour autant parvenir à rassurer les associations antinucléaires, qui n’ont plus confiance dans la filière : « Combien de fois apprend-on dans la presse qu’il y a eu des contrefaçons et des falsifications sur des chantiers nucléaires ? La dernière en date, c’était sur l’EPR de Flamanville. Alors, comment est-on sûr que seuls les déchets TFA iront dans ce technocentre ? » interroge Jean-Marie Brom, physicien et membre du Groupement de scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN). Tout comme André Hatz, il participera au débat public : « On ne se fait aucune illusion sur l’issue de ce débat, mais si on y participe c’est pour tenter de contrer les fausses informations. »
Associations, habitants, entreprises, collectivités territoriales… « Absolument tout le monde peut participer à ce débat public », a rappelé Jean-Louis Laure, président de la Commission particulière du débat public (CNDP) sur le technocentre de Fessenheim, lors de la conférence de presse d’ouverture du débat. Après une carrière de directeur de la communication dans le secteur du logement puis de consultant, ce septuagénaire endosse désormais les habits « d’indépendance et de neutralité » qui incombent à sa fonction. Face aux compliments un peu trop chaleureux du représentant d’EDF, il souligne : « Quand la commission du débat public reçoit des remerciements appuyés du maître d’ouvrage aussitôt, c’est un peu suspect », réaffirmant ainsi l’impartialité du débat public. Les échanges seront d’ailleurs systématiquement traduits en allemand, le projet concernant aussi la population outre-Rhin.
En pratique, la concertation se déroule sur plusieurs événements : rencontres de proximité, réunions, points de contact et visites d’infrastructures EDF, auxquels tout le monde peut participer à condition de s’inscrire en ligne. Le calendrier complet est consultable sur le site de la CNDP.