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Entretien — Numérique

Numérique : « La guerre de l’attention est une guerre totale »

La « guerre de l’attention » nous fait passer notre temps devant les écrans, écrivent Yves Marry et Florent Souillot. Et les Gafam s’enrichissent. Face à cette « emprise émotionnelle », les auteurs promeuvent les espaces de déconnexion en ville.

Yves Marry a été salarié d’ONG, avant de devenir délégué général de l’association Lève les yeux !, qu’il a cofondée en 2018 avec Florent Souillot, responsable du numérique des éditions Gallimard-Flammarion depuis 2009. Ils ont coécrit La Guerre de l’attention — Comment ne pas la perdre. L’association Lève les yeux !, et son Collectif pour la reconquête de l’attention, intervient notamment dans les écoles, de la maternelle au lycée, pour sensibiliser enfants et parents aux dangers sanitaires et psychiques de l’abus d’écrans, et promouvoir des temps de déconnexion. [1]



Reporterre — Avec « La Guerre de l’attention — Comment ne pas la perdre », vous avez écrit un livre à charge contre l’essor incontrôlé du numérique dans l’ensemble de la vie sociale. De quelle expérience sensible votre analyse s’est-elle nourrie ?

Yves Marry — Le choc émotionnel initial s’est produit pour moi en Birmanie. Je travaillais là-bas entre 2014 et 2018, quand le pays a été recouvert d’un réseau 4G. J’ai soudain vu tous les Birmans, des gens habituellement très dignes et très droits, baisser la tête pour plonger les yeux dans leur smartphone, happés par les applications numériques. L’animation de rue assez extraordinaire qui existait jusque-là à Rangoun vers 17, 18 heures, avec des gens qui jouaient de la guitare, d’autres qui bavardaient, s’est très vite estompée. Les gens ne se parlaient plus ! Ça a été un vrai choc, et une grande tristesse... J’ai eu la sensation de voir l’aliénation opérer très vite sur des esprits que j’admirais pour leur maturité, leur capacité d’attention soutenue du fait de leur pratique de la méditation bouddhique. Une vraie colonisation des imaginaires, comme dirait Serge Latouche.

Et puis en voyageant beaucoup entre 2014 et 2017, de l’Asie du Sud-Est à l’Amérique du Sud, en passant par la Russie, j’ai pu le constater partout : en très peu de temps, le monde entier avait baissé la tête !


Florent Souillot — Le déclencheur, pour moi, a été double : d’abord, ça a été de partager avec Yves cette sensation d’envahissement des écrans dans toutes les relations sociales, amicales, et qu’il se perdait là quelque chose. D’où la création de l’association Lève les yeux ! en 2018, puis du collectif.

Par ailleurs, en travaillant dans l’édition en tant que responsable numérique, au service, donc, de ce formidable outil de développement de l’attention qu’est le livre, je traite constamment de cette question de l’équilibre entre le papier et le numérique. En France, on ne s’en rend pas toujours compte parce qu’on baigne dedans, mais nous avons un écosystème du livre unique au monde — du grand choix d’ouvrages publiés à la qualité de diffusion de la parole des auteurs. Et s’il a pu être sauvegardé pour l’instant, contrairement à celui du disque, par exemple, c’est grâce à la mobilisation de tous les acteurs de la chaîne du livre, libraires, bibliothécaires, auteurs, éditeurs, etc.


Cette capture de l’attention est la manifestation d’un nouveau « capitalisme attentionnel », écrivez-vous. Que voulez-vous dire par là ?

Yves Marry — Le capitalisme voit à terme ses profits menacés par la raréfaction des ressources naturelles : or, c’est grâce à l’exploitation de ces ressources qui lui sont apparues comme gratuites, l’eau, le pétrole, etc. que l’accumulation de gigantesques profits lui a été rendue possible. Avec le développement technique numérique, une nouvelle ressource est apparue : l’attention humaine. C’est en captant cette ressource que l’on peut vendre de la publicité ciblée, récolter des données personnelles que l’on va revendre, etc. C’est ce que nous appelons le « capitalisme attentionnel », expression employée pour la première fois par Yves Citton en 2014.


En quoi l’usage du numérique par le capitalisme vous paraît-il très problématique ?

Yves Marry — Il se joue avec le numérique une évolution d’ordre anthropologique dans notre capacité à faire attention à ce qui compte. Prenons par exemple le cas des moins de 18 ans. Environ 90 % des contenus qu’ils regardent sur le Net sont les pages des réseaux sociaux, des vidéos, des jeux vidéo et des séries parfois très violentes, comme GTA et Call of Duty, ou de la pornographie. Si les enfants accrochent à ce type de contenus, c’est d’abord parce que les concepteurs de services numériques s’adressent en premier lieu à leurs émotions, en suscitant la peur, l’excitation, pour mieux renforcer leur pouvoir d’attraction.

« Hors du cocon numérique, le réel se dérobe »

Ce bain numérique dès le plus jeune âge a de graves effets sur leur développement (retards de langage ou cognitifs) et, donc, à l’échelle de la société, des conséquences d’ordre anthropologique. Il capte l’attention, disposition à appréhender le monde, au profit du « divertissement », de l’addiction consumériste.


Dans La Guerre de l’attention, vous détaillez les maux des enfants surexposés aux écrans (jusqu’à 14 heures par jour) depuis que l’école n’est plus un lieu préservé : perturbation du sommeil, obésité, myopie, troubles autistiques, etc. Le tableau que vous brossez fait peur !

Yves Marry — Oui, nous, ça nous fait peur. Les écrans ont prouvé leur nocivité pour les enfants, aux points de vue sanitaire et cognitif. Certaines études scientifiques citées par M. Desmurget dans La Fabrique du crétin digital (comme celle-ci datée de 2007) ont même démontré qu’en sursollicitant leurs réflexes ils avaient de délétères effets sur le développement du cortex préfrontal, la zone du cerveau qui permet de se projeter dans le temps et de construire des projets.

Aucune étude n’a non plus démontré à ce jour leur intérêt pédagogique (l’enquête Pisa, de l’OCDE, a même dénoncé en 2015 leur effet négatif), ils ont un coût économique et écologique massif [2], mais l’État s’obstine quand même à vouloir équiper tous les enfants de France de tablettes pour apprendre. C’est vraiment hallucinant.

Pixabay/CC/terimakasih0

L’emprise émotionnelle vaut-elle aussi pour les adultes ?

Florent Souillot — Tout à fait. Regardez comme nous sommes incités constamment sur internet à noter les services ou prestations reçus, à « liker » ou pas, à donner notre avis, de préférence négatif parce qu’un avis négatif sera plus partagé qu’un avis positif. Même sur les sites de rencontre, il ne s’agit pas de reconnaître l’autre, mais de « l’évaluer ».

On voit aussi les effets de cette emprise dans le domaine politique. Les réseaux « sociaux » ont joué, c’est certain, un rôle important dans la constitution des mouvements sociaux récents, du Printemps arabe aux Gilets jaunes. En même temps, leur apport est ambivalent, car ils imposent une logique de flux permanent. Tout est fait pour que la parole soit rapide, aiguisée, voire violente, ne serait-ce qu’à cause du nombre de mots maximal pour un tweet. Et puis un combat chasse l’autre : on est surinformés, surmobilisés par d’innombrables pétitions en ligne... mais sans être impliqués dans une action qui obéit à la logique d’un engagement collectif fondé sur le débat, la concertation. Donc c’est une illusion, ce confort de mobilisation. Hors du cocon numérique, le réel se dérobe : la réalité du défi commun, moral de la démocratie, du changement climatique, etc., semble hors d’atteinte.


Dans votre livre, on a le sentiment que cette « guerre de l’attention » est au centre d’une bataille culturelle entre la civilisation numérique, avec son imaginaire croissanciste et transhumaniste, et une civilisation écologique en devenir.

Yves Marry — Oui, ça nous paraît la question centrale des années à venir. On voit bien les crises écologiques majeures qui nous font face, avec la raréfaction des ressources, etc. Face à cette réalité, le discours dominant, fortement relayé par les médias, est technosolutionniste et touche effectivement à un rêve de surhomme, d’homme-machine augmenté de puces, de prothèses, d’écrans, qui rassure, je crois, beaucoup d’humains. En même temps, rappelons-leur à ces humains que les propagateurs de ce rêve, les milliardaires de la Silicon Valley, placent leurs enfants dans les écoles Waldorf [3], des établissements hors de prix où les enfants n’ont pas d’écran avant 14 ans, jouent dans les arbres et ont autour d’eux beaucoup d’humains pour s’occuper d’eux...

« La guerre de l’attention touche tout le monde, partout, dans tous les secteurs de l’existence et toutes les classes sociales »

Mais la propagande est forte. Le mythe de la « croissance verte », avec ses « énergies propres » et ses « villes intelligentes », est là pour entretenir dans la population cet espoir qu’on va pouvoir maintenir nos niveaux de vie, et même continuer à croître tout en atteignant la neutralité carbone. Une énorme blague, mais qui permet à de gros intérêts économiques de perdurer, avec la convergence des lobbies du nucléaire, de la voiture électrique, des réseaux électriques, etc.

Il faut donc opposer à cela une vision enthousiasmante de réconciliation avec le vivant. C’est une aspiration qui est d’ailleurs profonde chez l’être humain. Une enquête récente a révélé que cette utopie écologiste de sobriété et de lien avec la nature était préférée par une majorité de personnes à l’utopie technophile.

À la Terre d’écologie populaire de Ménilmontant, à Paris, on mange, on bavarde, on joue aux échecs... Les écrans se sont faits discrets. © Catherine Marin/Reporterre

Florent Souillot — Face à ce technosolutionnisme et à ses mystifications, j’aimerais rappeler que la décroissance est aussi une bataille culturelle à mener : comment vivre autrement le rapport à soi, au vivant, pour envisager plus posément le rapport à une nécessaire sobriété ? À ce sujet, nous y insistons beaucoup, la question de la déconnexion est centrale : les intériorités doivent pouvoir se préserver. C’est d’autant plus nécessaire que cette « guerre de l’attention » dont nous parlons est une guerre particulière : elle n’est pas visible facilement, ni au premier abord. C’est pourtant une guerre totale : elle touche tout le monde, partout, comme l’a dit Yves, dans tous les secteurs de l’existence (de l’éducation aux relations amoureuses, en passant par le travail), et toutes les classes sociales, surtout les plus pauvres. Elle fait des « seigneurs de guerre », les Gafam [4], qui enregistrent des profits faramineux (243 milliards de dollars, soit environ 221 milliards d’euros, en 2021), et beaucoup de victimes, donc.

Pourtant, en accord avec une tradition bien française, il n’y a pas de débat démocratique sur ces questions : en quoi le numérique est-il utile ? Où en a-t-on besoin ? Dans quelle mesure ? [5] Or nous, nous pensons que ce débat doit avoir lieu, qu’il est même temps qu’il ait lieu. Notre espoir, c’est qu’il soit porté par les écologistes, mouvements climat et élus, en lien avec les questions de la transition écologique et de la décroissance. Une riche tradition d’écologie politique nous y invite : de Bernard Charbonneau à Jacques Ellul, Ivan Illich, Murray Bookchin... Oui, c’est ça l’espoir du livre, que le concept de « déconnexion » serve la reconquête de l’attention au profit de l’ensemble du vivant.


Quelles mesures l’écologie politique pourrait-elle mettre en avant pour favoriser cette contre-culture de l’attention ?

Yves Marry — Il me semble qu’une des idées-forces serait de multiplier les havres de déconnexion dans les villes, avec une politique urbaine qui favorise les lieux sans écran, comme les jardins collectifs, les terres d’écologie populaire, libère les rues des écrans publicitaires, etc. Il faudrait aussi préserver les écoles élémentaires des écrans et promouvoir une politique de prévention à l’intention des parents et des enfants beaucoup plus ambitieuse qu’elle ne l’est aujourd’hui : pas d’écrans avant 5 ans, ce qui est la recommandation de l’OMS, pas de smartphones avant 15 ans notamment, etc. Et développer un droit à la protection de l’attention.


Florent Souillot — En anglais, « faire attention » se dit « to pay attention », une expression qui donne bien l’idée que l’attention a un prix. Malheureusement, la langue française est plus ambivalente (on « prête » attention), et on a donc souvent l’idée que l’attention, c’est quelque chose qui se ressent, mais n’a pas de valeur. Or, cette question sémantique est intéressante, car elle nous amène à nous interroger sur le prix réel de notre attention, sur le fait qu’on est aujourd’hui une cible, qu’on est transformés en objets, mais qu’on a les clés pour réagir aussi ! La décroissance, avec ses lieux favorisant la déconnexion, n’apparaît plus alors seulement comme la gestion mesurée des ressources naturelles, mais comme un nouvel horizon d’épanouissement. Donc la protection de l’attention, c’est aussi ça, percevoir notre valeur, la valeur de notre attention, et la défendre.

La Guerre de l’attention — Comment ne pas la perdre, d’Yves Marry et Florent Souillot, éd. L’Échappée, 256 p., 18 euros.

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