Obésité chez les enfants : l’État refuse de cibler l’agro-industrie
Les enseignes de grande distribution ont un grand rôle à jouer dans la lutte contre la malbouffe et le surpoids. - © Riccardo Milani / Hans Lucas / AFP
Les enseignes de grande distribution ont un grand rôle à jouer dans la lutte contre la malbouffe et le surpoids. - © Riccardo Milani / Hans Lucas / AFP
Durée de lecture : 5 minutes
Face à l’épidémie de surpoids chez les jeunes, Emmanuel Macron défend le sport à l’école et des produits plus équilibrés à la cantine. Sans aborder le rôle de la grande distribution et de la publicité sur la malbouffe.
« La clé, c’est qu’il n’y ait pas de surpoids chez nos enfants et nos ados. » Le 13 mai, Emmanuel Macron a répondu au youtubeur fitness Tibo InShape qui l’interrogeait sur TF1 à propos de l’épidémie de surpoids et d’obésité, qui touche un jeune Français sur cinq. « Pourquoi ne pas limiter réellement le sucre et ses dérivés dans les produits industriels ? Introduire des cours de nutrition à l’école et augmenter les heures de sport ? » a proposé l’influenceur aux 26 millions d’abonnés sur YouTube, qui se caractérise par ses positions virilistes et réactionnaires.
Le chef de l’État lui a répondu en listant les mesures adoptées depuis 2017 (trente minutes de sport par jour à l’école primaire, meilleure intégration des cantines dans les circuits courts...), mais sans répondre à la question sur le sucre, ni questionner le rôle de la grande distribution et de l’agro-industrie.
Le rôle majeur de la publicité
Publié le même jour, un rapport du Réseau Action Climat rappelle pourtant le poids de la publicité et du marketing en magasin : « Accorder plus d’espace en rayon à un produit peut augmenter ses ventes de 19 % à 39 %, et même jusqu’à +243 % s’il est positionné en tête de gondole ».
Une récente étude présentée dans le cadre du Congrès européen sur l’obésité — qui se déroule du 11 au 14 mai à Malaga, en Espagne — révèle que même une brève exposition des enfants à des publicités pour ces aliments modifiait leur comportement alimentaire. « Les enfants de 7 à 15 ans exposés à seulement 5 minutes de publicité pour des aliments riches en graisses saturées, en sucre et/ou en sel consommaient en moyenne 130 kcal supplémentaires par jour, ce qui équivaut aux calories contenues dans deux tranches de pain », selon l’Association européenne pour l’étude de l’obésité. Et ce, quel que soit le contenu de la publicité (un simple logo de la marque suffit) ou le milieu socio-économique de l’enfant.
92 % des plats préparés contiennent de la viande ou du poisson
Ces résultats confortent la position défendue depuis des années par les associations écologistes ou de consommateurs qui dénoncent les dérives de l’agro-alimentaire et la surreprésentation des aliments transformés. Dans son rapport, le RAC réclame une nouvelle fois « l’interdiction sur tous les médias audiovisuels (TV, internet, etc.) de la publicité et du marketing » pour les aliments malsains ciblant les enfants. Une mesure qui pourrait, estime-t-il, être intégrée dans la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat, attendue avant l’été.
Lire aussi : Une stratégie alimentation taillée sur mesure pour le lobby de la viande
Dans son étude, l’organisation écologiste évalue les progrès menés depuis 2023 par huit enseignes de supermarchés sur des indicateurs relatifs au climat et à la promotion d’une alimentation saine et durable. Deux ans plus tôt, aucune des enseignes étudiées n’atteignait la moyenne. Aujourd’hui, elles sont trois. « Globalement, toutes ont fait des progrès, à part Leclerc, estime Benoît Granier, responsable alimentation du RAC, auprès de Reporterre. Elles ont gagné entre un et 3,5 points [sur 20]. » Si la plupart sont plus transparentes, ont pris des engagements et mis en place des plans d’action, il existe encore un décalage important avec leurs pratiques commerciales réelles, précise le rapport.
Ainsi, les grandes surfaces mettent toujours en avant des produits nocifs pour la santé et le climat, regrette le RAC. « Dans les catalogues de promotion, nous avons compté 48 fois plus de pages dédiées entièrement à la viande et la charcuterie que de pages dédiées entièrement à des protéines végétales. » Plus marquant encore : 92 % des plats préparés vendus dans ces enseignes contiennent de la viande ou du poisson.
« L’État français n’a pas fait évoluer d’un centimètre les politiques publiques sur le secteur agroalimentaire »
Pourtant, ailleurs en Europe, la situation évolue plus rapidement. « Aux Pays-Bas et en Belgique, les distributeurs prennent des objectifs pour baisser leurs ventes de protéines animales et augmenter les ventes de protéines végétales, dit Benoît Granier. Une enseigne a même arrêté les promotions sur la viande, une autre publie un quota minimal de protéines végétales dans ses catalogues de promotions. Au Danemark, industriels, agriculteurs et distributeurs travaillent ensemble à la formation de filières de protéines végétales. »
La grande distribution attend l’impulsion de l’État
La différence avec la France ? À chaque fois, ces distributeurs ont agi parce que les pouvoirs publics ont mis en place une réglementation ou une stratégie pour structurer une filière de protéines végétales.
« L’État français n’a pas fait évoluer d’un centimètre les politiques publiques et la réglementation sur le secteur agroalimentaire », déplore le militant, qui cite notamment le Nutri-score toujours pas obligatoire, l’étiquetage environnemental toujours pas déployé, les marges des industriels et des distributeurs toujours aussi opaques, le chèque alimentaire pour les plus modestes, promis par Emmanuel Macron en 2021, mais passé aux oubliettes…
« On a un gouvernement qui, sur les questions écologiques et de santé publique, est très frileux et conservateur, très peu à l’écoute des scientifiques », estime Benoît Granier, qui pointe aussi le poids de certains lobbies agricoles ou agroalimentaires « qui malheureusement sont écoutés par le gouvernement ». Pourtant, le RAC l’assure : les acteurs de la grande distribution qu’il a audités sont prêts à la transition, à condition que l’État fixe des règles du jeu communes pour qu’ils n’aient pas à prendre de risque concurrentiel.