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Reportage — Présidentielle

« On a été dupés » : dans cette petite ville du Gard, une présidentielle sans enthousiasme

Alexandra (serveuse et femme de ménage) et Dany (caissier) font leur marché le mardi car ils travaillent le week-end.

Reporterre a déambulé dans le marché de Saint-Ambroix, petite ville du Gard : l’élection présidentielle n’intéresse guère les badauds, plutôt désabusés.

Saint-Ambroix (Gard), reportage

Beaucoup de soleil et de cafés en terrasse, mais peu de tracts. Dans la petite ville gardoise de Saint-Ambroix, en ce mardi matin de marché, l’atmosphère n’est pas particulièrement préélectorale. On préfère prendre des nouvelles de la famille plutôt que de lancer des débats politiques sur le premier tour de la présidentielle programmé dimanche 10 avril.

Dans les allées, en ce jour de semaine, on croise surtout des cheveux blancs. « J’ai mon opinion, mais je n’en parle pas ! » lâche Mireille, 75 ans. Panier au bras, entre le charcutier et un étal de légumes, elle accepte quand même d’engager la conversation. « Mais j’irai voter », souligne-t-elle. « Les gens se plaignent, mais si vous ne votez pas, vous vous plaignez de quoi ? »

Un camaïeu de rose colore son manteau, les lunettes sont assorties. Elle vit à Barjac, l’une des bourgades tranquilles et coquettes de la plaine gardoise. « Mon premier souci, c’est l’immigration, les jeunes qui font des âneries dans les quartiers », lâche-t-elle. « J’ai grandi dans un quartier d’Avignon, c’était tranquille, on n’était pas riches, mais on se respectait. Maintenant, tout est cassé. J’ai dû partir. » En 2017, dans le Gard, Marine Le Pen était arrivée en tête au premier tour, avec 29 % des voix. À Saint-Ambroix aussi : elle avait fait 34,4 %. Et l’écologie ? « Ce n’est pas ma priorité », indique-t-elle. « Cela n’intéresse pas les gens. »

Fraises et asperges sont les stars des étals. © Marie Astier / Reporterre

Pourtant, « on en est à un stade où il faut vraiment changer », lance spontanément Michelle, 71 ans « tout juste ». Elle fait justement partie d’une association de son village qui tente d’empêcher un circuit automobile « en pleine garrigue », déplore-t-elle. « Je suis dégoûtée par les élus, ils ne font rien. » Pourtant, sa déception ne l’empêche pas d’aller voter. « J’y vais toujours. J’hésite entre une personne et un bulletin blanc », dit-elle sans vouloir donner de nom. Elle a même récemment assisté à une réunion, où le programme de ce candidat mystère était présenté. « Il y avait 95 % de personnes entre 40 et 70 ans, et seulement 5 % de jeunes », admet-elle. « Même dans les repas de famille on parle de moins en moins politique. Avant ça faisait des clashs ! » Carré gris, doudoune de couleur sobre, son air sérieux va bien avec son ancien métier : fonctionnaire territoriale. « Les huit dernières années j’ai eu un gel de salaire, et pareil depuis que je suis à la retraite », souligne-t-elle. Sa priorité pour ses enfants et petits-enfants, c’est donc « que ceux qui travaillent soient reconnus et payés correctement. »

« Aucun candidat ne nous intéresse »

Voilà une revendication qui pourrait satisfaire Alexandra et Dany, 49 ans. Bras dessus, bras dessous, ils profitent du soleil et de ce jour de congé commun en pleine semaine, car ils travaillent le week-end. « Cela fait seize ans que je n’ai pas eu un week-end complet », explique Dany, caissier, alors qu’Alexandra est femme de ménage et serveuse. Ils ont les bras chargés de vêtements d’occasion. « Il y a une braderie, des vêtements à un euro, on en a pour toute la famille », se satisfont-ils. Avec encore trois enfants à charge, leur priorité est simple : « C’est le pouvoir d’achat, l’augmentation des salaires, des aides pour les familles », demandent-ils en cœur. « La moindre sortie nous coûte cher. Facilement 50 euros pour un cinéma », calcule Alexandra. « Le chariot de courses pour la semaine c’est minimum 130 euros », ajoute Dany. Notons qu’ici, le taux de pauvreté est évalué à 26 % des ménages par l’Insee. « Je récupère au maximum, je vais couper du bois chez les gens », continue-t-il. Une espèce d’écologie du quotidien, confirme le couple. « On est bien obligés. Mais il faudrait que tout le monde fasse attention... » Ce n’est pas dans les urnes qu’ils ont envie de défendre leurs idées. « Personne ne nous intéresse », regrette Alexandra. « Cela fait un moment qu’on a pas voté. » « On a tellement été dupés », estime Dany. « Et puis le dimanche, on travaille ! »

L’esplanade devant la mairie a été récemment refaite, certaines façades sont guillerettes. Mais les bâtiments délaissés peu à peu depuis le déclin des mines au milieu du 20e siècle sont, aussi, nombreux dans la ville. L’activité touristique n’a pas suffi à retrouver le dynamisme économique de la grande époque industrielle.

« Les politiques parlent peu des agriculteurs », dit Didier, producteur de poulets. © Marie Astier / Reporterre

Quelques stands plus loin, Didier non plus ne cache pas sa déception. 58 ans, producteur de poulets en plein air, il affiche fièrement les photos de ses volailles. « Les politiques parlent peu des agriculteurs. On a besoin d’être mieux considérés », demande-t-il. « Il y a je ne sais pas combien de petites exploitations qui ferment chaque année, les gens sont surendettés. Les politiques privilégient les gros groupes aux petites structures. » Il est touché de plein fouet par l’augmentation des prix de l’alimentation animale. « On va prendre 150 euros de plus la tonne en trois mois. » Pourtant, il ira voter. « C’est un devoir, des gens se sont battus pour. Même si la présidentielle, ça n’impacte pas directement nos vies. Je préfère voter pour les municipales ou les départementales. »

Lire aussi : Agriculture : le bilan désastreux du quinquennat de M. Macron

Humeur politique morose également pour Pierre, un musicien de 44 ans, un peu « atterré par la mélasse ». Il pousse son vélo devant le vendeur de miel. On flaire l’écolo. Gagné. Il est même un fidèle lecteur de Reporterre. Pourquoi tant de désarroi ? « Par exemple, le rapport du Giec vient de sortir et on continue à parler d’autre chose ! Et notre seul espoir que l’extrême droite ne se qualifie pas au second tour, c’est parce que cette année ils sont deux en bonne position ! » Il ira aux urnes, mais pour la première fois, « je pense voter blanc en cas de second tour entre Macron et l’extrême droite. Cela me rend malade. Mais ce que Macron a fait sur les questions écologiques, sociales, les rapports hommes-femmes avec son ministre Darmanin, c’est inacceptable. » Il secoue la tête. « Pourtant, on n’a jamais autant eu besoin de décisions politiques. »

« La campagne est faussée, on a un président-candidat fuyant »

Il repart, et devant un étal de saucissons et fromages, enfin des tracts font leur apparition. « Et si on parlait des vrais sujets ? », proclame le livret — celui d’Anne Hidalgo — que l’on nous tend. Denise, Vincent et Christiane, la soixantaine tous les trois, sont bien là pour parler politique. Les bras chargés de dépliants, ils font partie de la section du Parti socialiste d’Alès. « La campagne est faussée, on a un président-candidat fuyant », regrette Vincent. « Le diktat des sondages est très pénible », renchérit Denise. « À force d’annoncer notre candidate à 2 %, cela devient une prophétie autoréalisatrice ! » « C’est injuste, on a un projet, sur l’éducation, la jeunesse, le pouvoir d’achat, l’écologie », reprend Christiane. « Les médias disent que les candidats ne s’en préoccupent pas, pourtant c’est dans le programme ! »

Il y a une « indifférence des électeurs », note Christiane (à droite), militante pro-Hidalgo. © Marie Astier / Reporterre

Ils expliquent courir les marchés depuis le mois de novembre. L’accueil n’est pas hostile. Christiane note plutôt une « indifférence des électeurs ». « Avant, il y avait des combats idéologiques », se rappelle Vincent. « Mais là, à part l’extrême droite... » Ils cherchent une explication. « La crise sanitaire, la guerre en Ukraine, la menace nucléaire. Je comprends qu’il y ait une crainte de l’avenir », suppose Christiane. « Et puis à gauche, on n’a pas été fichus de s’unir, il y a de la colère, du désespoir », observe-t-elle. « Pourtant pour les départementales et les régionales, sur le terrain, on travaille bien ensemble... » Puis elle regarde sa montre, s’excuse en désignant les piles de tracts qui restent à distribuer : « On n’a pas terminé... »

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