« On n’a nulle part où aller » : face au coronavirus, les SDF galèrent

Durée de lecture : 7 minutes

24 mars 2020 / Thibault Vetter et Christoph de Barry (Reporterre)



« Que va-t-il se passer pour nous, les gens de la rue ? » À Strasbourg, les personnes sans-abri s’inquiètent : la plupart des centres d’accueil de jour sont fermés et certaines maraudes n’ont pas pu être assurées. Si certaines associations continuent leurs actions solidaires, entre 3.000 et 4.000 personnes seraient en situation d’urgence.

  • Strasbourg (Bas-Rhin), reportage

« Le 115 [le numéro hébergement d’urgence] ne répond plus du tout ce soir », s’inquiète Alexandre. Il va dormir dehors [1], alors que les Français sont sommés de rester confinés chez eux à cause de l’épidémie de Covid-19. Les rues de Strasbourg sont quasi désertes. « Que va-t-il se passer pour nous, les gens de la rue ? » se demande t-il. « Franchement, ça fait peur. On sera les oubliés de cette histoire. Les structures d’hébergement et les squats ne sont pas adaptés à une épidémie. On est tous collés les uns aux autres dans ces trucs-là... Et dehors, je ne sais pas si c’est beaucoup mieux. Si le virus circule entre nous, ça pourrait être grave, surtout qu’il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas en bonne santé dans la rue. » Des mal logés sont suspectés d’être contaminés dans la capitale alsacienne.

Meryl et Sabine, en pleine maraude.

Ce soir-là, Meryl et Sabine, de l’association Les petites roues, font une maraude : « On s’organise nous-mêmes pour l’hygiène et tout. » À vélo, masquées et gantées, elles sillonnent la ville silencieuse. Elles ont toutes les deux accroché des sacs sur leur guidon, remplis de sandwichs récupérés dans des boulangeries, de soupe, de café et de thé. Elle ne savent pas si leur action est autorisée dans le cadre du confinement : « C’est très flou mais il faut absolument que les distributions alimentaires continuent, d’autant que ça doit être quasiment impossible de mendier. On ne va pas laisser les gens mourir de faim ! dit Sabine. Ce qui me préoccupe le plus c’est de contaminer quelqu’un en étant porteuse saine. »

À Strasbourg, comme dans toutes les villes françaises, de nombreux services sociaux ont cessé leur activité du jour au lendemain le 16 mars. La plupart des centres d’accueil de jour sont fermés et certaines maraudes n’ont pas pu être assurées. Meryl et Sabine passent à côté d’une autre distribution alimentaire qui a lieu ce soir-là. Une dizaine de bénévoles de Strasbourg action solidarité (SAS) sont mobilisés. Des sans-abri avancent en file indienne pour récupérer leur repas. Une personne passe après l’autre, et chacune reçoit sa dose de gel hydroalcoolique. Dominique, un des bénévoles, explique que « c’est l’association qui a imaginé ce dispositif, sans consigne de la préfecture ou de la Ville ».

Sandrine conduit une des deux fourgonnettes de l’association Strasbourg action solidarité.

« On travaille gratuitement à la place de l’État et on prend des risques »

La veille, les Restos du cœur avaient prévu des sachets prêts à être emportés pour que la distribution se fasse le plus rapidement possible en évitant la création d’un attroupement. L’une des bénévoles de SAS explique qu’il serait « certainement pertinent de faire plusieurs petits points de dépôt, pour réduire les rassemblements ». D’une voix déterminée, elle insiste sur l’importance de « l’échange de savoirs » dans ce genre de situation : « Les associations strasbourgeoises communiquent entre elles pour établir les meilleures techniques et assurer le service. On veut aussi s’inspirer des méthodes qui ont été employées en Italie par exemple. Il faut transmettre les techniques et créer des réseaux d’entraide. »

L. explique que les personnes sans domicile sont les oubliées du confinement.

Meryl et Sabine continuent leur maraude. « Salut Gérard ! Comment tu vas ? » Elles connaissent bien cet homme de 82 ans qui vit dehors « depuis longtemps ». Les sacs se vident petit à petit. Émues, elles prennent conscience de la situation : « Nous sommes prêtes à faire beaucoup, mais c’est une charge mentale difficile à gérer pour des bénévoles. On a le sentiment que pendant cette crise, c’est nous qui devons tenir le choc. Mais, en théorie, ça n’est pas à nous de le faire ! Là, concrètement, on travaille gratuitement à la place de l’État, et on prend des risques en plus. C’est déjà le cas d’habitude, mais on le ressent particulièrement en ce moment. » Valérie Suzan, présidente de SAS, estime qu’il « est indispensable que les autorités compétentes comme la Ville et la préfecture se coordonnent avec les associations ».

Les échanges sont un peu tendus entre Edson et l’adjointe au maire. Si un cas d’infection est confirmé, c’est potentiellement tous les résidents de l’Hôtel de la rue qui sont en danger.

Marie-Dominique Dreyssé, adjointe au maire en charge des solidarités, dit que « la situation est très complexe » mais que la Ville et la préfecture sont mobilisées sur le sujet. « Des personnes qui vivent dans des centres d’hébergement ou des grands squats seront redirigées vers des hôtels pour réduire la concentration dans ces lieux. Nous faisons aussi le nécessaire de notre côté, en lien avec les associations, pour faciliter l’accès à de la nourriture et à des sanitaires. Il faut garder en tête que nous non plus, on ne sait pas quelles seront les directives dans quelques jours », dit-elle, au téléphone, à Reporterre.

« On est arrivés à Strasbourg il y a douze jours et on n’a nulle part où aller »

Vers 22 h, la maraude s’achève. C’est le moment « de la clope et du débriefing ». Meryl et Sabine ont distribué des denrées à une trentaine de personnes et font un constat angoissant : « Les gens avaient particulièrement faim ce soir... Si on n’était pas passées, qui l’aurait fait ? On a distribué tout ce qu’on a récupéré, mais on aurait pu faire plus, il y a encore des spots où des personnes avaient peut-être faim ! »

À quelques mètres d’elles, alors qu’elles essayent de décompresser, deux policiers interpellent un groupe. Il s’agit d’une famille pakistanaise : trois adultes dont une personne âgée et trois jeunes entre douze et vingt ans. « Dégagez maintenant ! Vous ne pouvez pas rester là ! », crient les agents. La famille ne sait pas comment réagir. En pleurs, l’une des jeunes tente d’expliquer la situation : « Partout où on va, on nous dit de partir. » Le père, également les larmes aux yeux, semble à bout : « On est arrivés à Strasbourg il y a douze jours et on n’a nulle part où aller. On a peur avec ce virus et ces policiers qui nous crient dessus... » L’un de ses enfants grelotte.

Sabine décide finalement de leur payer une chambre d’hôtel... « Je les aurais pris chez moi si c’était possible mais mon appartement est trop petit et ça n’aurait pas été une bonne chose sanitairement. » Vers 1 h du matin, elle crée une cagnotte Leetchi qui a été alimentée de 900 euros en vingt-quatre heures. La famille a pu dormir à l’hôtel et souffler pendant quelques jours. « C’est du bricolage, mais on n’a pas le choix ! »

L’association L’Etage, à Strasbourg, en lien avec la protection civile, a mis en place une distribution quotidienne de repas gratuits.

Le 18 mars, la coordination s’est mise en place entre les associations, les services de l’État et la Ville. Des distributions de repas seront assurées trois fois par jour par les acteurs associatifs. Comme en période normale, des bénévoles s’en chargeront. Un planning a été imprimé et distribué pour que l’information soit diffusée au maximum. À L’Étage, lieu d’accueil associatif, des sachets repas doivent être distribués par la fenêtre midi et soir. Un salarié de cette structure explique aussi que « des sanitaires sont accessibles aux personnes qui en ont besoin, vu que les toilettes publiques sont fermées ». Le 21 mars, la préfecture du Bas-Rhin a annoncé la création d’un centre d’hébergement pour les personnes malades et vivant à la rue à Strasbourg. « Mais dans combien de temps ce centre sera-t-il prêt ? » interroge Sabine. « On aurait préféré des mesures préventives plus rapides. Là, on admet qu’un grand nombre de personnes à la rue seront malades. Pourquoi ne pas avoir réquisitionné rapidement les milliers de chambres d’hôtel vides qu’il y a à Strasbourg pour mettre les gens en sécurité ? »

À l’instar de Meryl et Sabine, de très nombreuses personnes s’organisent et se forment sur le tas pour gérer des problématiques parfois très critiques, comme le mal-logement ou l’approvisionnement alimentaire de personnes en grande précarité. « On fait économiser tellement d’argent à l’État, ils doivent être contents », ironise Meryl. Pendant cette période de pandémie, les collectifs et les associations s’adaptent au jour le jour. Entre 3.000 et 4.000 personnes sont en situation d’urgence d’après le collectif Nuit de la Solidarité Strasbourg composé de 24 associations et collectifs d’aide aux mal logés. « Plus que jamais, il faut rester solidaire, mais les plus pauvres risquent vraiment de pâtir de la situation », conclut Sabine.


REGARDER NOTRE REPORTAGE PHOTO EN DIAPORAMA :



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



[1Reportage réalisé le 17 mars 2020.


Lire aussi : Les migrants de Calais abandonnés face au coronavirus

Source : Thibault Vetter pour Reporterre

Photos : © Christoph de Barry/Reporterre
. chapô : Nourrir les chiens est aussi important. Ils sont tout à la fois des compagnons affectueux et protecteurs pour les sans-abris.

DOSSIER    Coronavirus

28 mai 2020
Imaginons que les alternatives prennent le pouvoir
À découvrir
29 mai 2020
Face au capitalisme, se fédérer pour le « salut commun »
Tribune
23 mai 2020
Déconfinés, les jardins familiaux peuvent enfin sourire au printemps
Alternatives


Dans les mêmes dossiers       Coronavirus





Du même auteur       Thibault Vetter et Christoph de Barry (Reporterre)