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« On se sent méprisés » : à Toulouse, un projet d’usine de paracétamol ravive la peur d’un nouvel AZF

Denis et Claudine Molin, habitants du quartier Croix-de-Pierre et membres du collectif «  Plus jamais ça ni ici ni ailleurs » suite au drame AZF.

À Toulouse, la start-up Ipsophène s’apprête à installer une usine de paracétamol à quelques pas du centre-ville. Vingt-cinq ans après la catastrophe d’AZF, le projet d’un nouveau site classé Seveso alarme les riverains.

Toulouse (Haute-Garonne), reportage

« La question n’est pas de savoir s’il y aura un incident mais plutôt de savoir quand. » Sur les hauteurs de Pech-David, un quartier du sud de Toulouse, Jérôme Favrel ne décolère pas. Fin 2024, le président du comité de quartier Croix-de-Pierre a appris le projet d’installation de l’entreprise de paracétamol Ipsophène sur le site d’une autre usine, celle d’ArianeGroup.

Du haut de la colline, qui surplombe l’île d’Empalot, l’ingénieur pointe son doigt vers le site industriel en bordure de Garonne : « Ici, c’est le four d’ArianeGroup, et juste à côté, ce grand bâtiment va accueillir l’entreprise Ipsophène. Et vous voyez, à quelques mètres de là, de l’autre côté de la Garonne, on voit le mémorial d’AZF. C’est un symbole terrible qu’ici, à l’endroit de la pire catastrophe industrielle de France, on vienne porter un coup de poignard à tout ce qui avait été fait en matière de régulation des risques industriels », dit-il devant la grande cheminée du site.

Jérôme Favrel est ingénieur aéronautique et président du comité de quartier Croix-de-Pierre au sud de Toulouse, il dénonce l’implantation d’une nouvelle usine Seveso à Toulouse, à moins de 5 km du centre-ville. © Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre

En apprenant la nouvelle, plusieurs comités de quartier de la ville et des associations se sont rapidement réunis au sein d’un collectif Stop nouveau Seveso Toulouse.

La mairie a décliné la demande d’interview et la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) ainsi qu’ArianeGroup n’ont pas répondu à nos sollicitations.

Produire 4 000 tonnes de paracétamol par an

Le 21 septembre 2001, l’explosion d’AZF, une usine d’engrais azotés, avait provoqué la mort de 31 personnes. L’onde de choc avait soufflé des quartiers entiers, blessant des milliers de personnes et traumatisant une grande partie de la population. La catastrophe avait contraint les politiques de l’époque à revoir le cadre réglementaire de ce type d’usines et à lancer des réflexions globales sur les risques industriels en France.

Lire aussi : « Vingt ans après AZF, on n’en a pas tiré les leçons »

Vingt-quatre ans après AZF, une nouvelle usine classée Seveso (directive européenne visant à encadrer les sites industriels dangereux) va pourtant s’installer en plein cœur de Toulouse. Sur ce site, l’entreprise Ipsophène entend « produire 4 000 tonnes de paracétamol par an, soit environ 40 % de la consommation française », indique le président d’Ipsophène, Jean Boher.

Cette poudre sera vendue à des clients dans toute l’Europe mais l’entreprise a signé « une convention pour livrer au minimum 50 % de notre production à l’État français en cas de crise », dit Jean Boher à Reporterre. Sur le papier, cette start-up créée il y a quatre ans a tout pour faire consensus, avec la promesse d’une production souveraine de paracétamol dans un contexte où le pays a encore en tête les pénuries de ce médicament durant la crise du Covid-19.

Protéger la France des « éventuels risques de pénuries »

Largement soutenue par les pouvoirs publics et lauréate du plan de réindustrialisation France 2030, Ipsophène peut compter sur une aide de 14 millions d’euros de l’État et 4,3 millions de la région Occitanie : « Avec ce projet d’ampleur et 100 % souverain, nous accélérons la réindustrialisation de la production de médicaments en France. Ainsi, nous protégeons les Français des éventuels risques de pénuries et anticipons leurs besoins face à certaines maladies, tout en créant de l’emploi localement », déclarait la présidente de la Région, Carole Delga, en 2023.

De son côté, le directeur de l’entreprise pharmaceutique, Jean Boher, affirme qu’Ipsophène « est une véritable chance pour la France et pour l’Occitanie en termes d’emploi et de souveraineté sanitaire ».

Malgré le consensus politique autour du projet, il ne jouit pas d’un accueil favorable de la population locale. Celui-ci est situé à moins de 500 m de l’ancien site AZF, à 1,5 km des premiers établissements scolaires et à 4 km du Capitole. Les arguments sur la souveraineté sanitaire et sur la réindustrialisation de la France peinent donc à convaincre les habitants des alentours, encore traumatisés par la catastrophe d’AZF.

« On se sent méprisés »

Lors de l’enquête publique sur l’autorisation environnementale, qui a duré trois mois jusque début juillet, environ 65 % des 300 contributions ont été défavorables au projet.

« Depuis AZF, les industries s’étaient retirées du centre de Toulouse. L’usine d’Ariane était la dernière et ne représentait plus vraiment un danger pour la population. L’arrivée d’Ipsophène est un tournant dans cette dynamique, c’est le retour des usines dangereuses au cœur de la ville, avec toute la portée symbolique que cela implique », explique Claudine Molin, ancienne sinistrée, qui fait partie avec son mari, Denis, du comité Plus jamais ça ni ici ni ailleurs, un collectif créé après la catastrophe.

Claudine Molin garde précieusement les archives de l’explosion d’AZF. © Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre

« On se sent méprisés », poursuit-elle depuis sa maison dans le quartier Croix-de-Pierre, en partie détruite par l’explosion de l’usine AZF. « On se moque de nos souffrances et de nos traumatismes qui sont toujours présents », dit-elle au milieu d’archives de la catastrophe du 21 septembre 2001 qu’elle conserve précieusement.

Un site classé Seveso seuil haut

L’activité de la start-up Ipsophène est classée Seveso seuil bas en raison du stockage de 95 tonnes de phénol et de nitrite de sodium. Pour produire sa poudre de paracétamol, l’entreprise compte réinvestir un bâtiment inutilisé sur le site de l’usine d’ArianeGroup.

Cette dernière, ancienne Société nationale des poudres et explosifs (SNPE), surnommée « la poudrerie » par les Toulousains, est classée Seveso seuil haut et fabrique notamment du perchlorate d’ammonium, principal constituant du propergol destiné aux moteurs des lanceurs spatiaux et militaires comme Ariane 6 et le missile balistique M51.

« Nous avons l’occasion de reprendre un bâtiment inutilisé sur le site d’Ariane. Cette unité a été prévue dès son origine pour la production de principes actifs pharmaceutiques. On évite ainsi d’artificialiser des sols ailleurs, dit Jean Boher, président d’Ipsophène, à Reporterre. Tout est encore en excellent état. »

Ipsophène devrait s’implanter dans un bâtiment non utilisé du site d’ArianeGroup. © Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre

Pourtant, l’installation d’Ipsophène sur ce site est interdit par le plan de prévention des risques technologiques (PPRT) d’Ariane, un document validé par un arrêté préfectoral de 2014 qui définit des zones et des normes de sécurité autour des sites dangereux. Ce document n’autorise « que les nouveaux aménagements indispensables à l’activité du site, à condition de ne pas aggraver les risques ».

Pour que l’installation soit réglementaire, Ipsophène compte donc sur la création d’une « plateforme industrielle ». Ce statut, défini par une circulaire en juin 2013, puis introduit dans le Code de l’environnement en 2019, permet l’implantation de nouvelles usines dans les zones d’interdiction du PPRT. Le 31 octobre 2025, le ministère de la Transition écologique a publié un arrêté autorisant la création de cette nouvelle plateforme nommée « Empalot », qui permettra donc à Ariane et à Ipsophène de cohabiter sur un même site industriel en mutualisant leur gestion des risques.

Plusieurs « éléments d’alerte »

Dans les conclusions de son enquête, le commissaire-enquêteur relève également plusieurs « éléments d’alerte », comme le « surcroît de risque industriel dû à l’implantation de la société Ipsophène, classée Seveso seuil bas, dans un site déjà classé Seveso seuil haut », et « la densité significative de la population exposée et l’impérieuse nécessité de prendre en compte les légitimes inquiétudes des riverains ».

D’autres alertes sont listées, notamment « le risque lié à une crue majeure, de type 1875 » pour une usine située à quelques mètres de la Garonne, ainsi que « l’inadéquation actuelle du projet avec les ambitions de reconversion de l’île du Ramier », située à quelques mètres de l’île d’Empalot et que la mairie de Toulouse souhaite convertir en « poumon vert » de la ville. Le commissaire conclut que « ces éléments pourraient, selon l’importance qu’on leur accorde, justifier un avis réservé, voire défavorable, de la part du commissaire-enquêteur dans le cadre d’une enquête publique », mais qu’il revient à la préfecture de Haute-Garonne de statuer.

Le nord de l’île du Ramier est un espace de loisir pour les habitants et habitantes de la ville. © Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre

Le 24 septembre, le préfet Pierre-André Durand a validé l’autorisation environnementale du projet Ipsophène précisant que « des mesures complémentaires de maîtrise des risques ont été prescrites pour renforcer la sécurité de l’activité ». Par mail, la préfecture assure également à Reporterre que « les effets toxiques ou thermiques des différents scenarii d’accidents ne génèrent aucun effet domino susceptible d’impacter les installations Seveso seuil haut d’ArianeGroup ».

Selon le président d’Ipsophène, « tous les voyants sont au vert au niveau administratif. Mais on doit encore améliorer notre processus et obtenir les certifications nécessaires. On prévoit de produire du paracétamol qu’à partir de 2027. » De leur côté, les opposants au projet restent déterminés : « On ne va pas hésiter à attaquer les autorisations devant la justice si Ipsophène commence réellement à s’installer ici », assure Jérôme Favrel, président du comité de quartier Croix-de-Pierre.

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