PFAS : les pompiers confrontés à des risques invisibles depuis des décennies
De la mousse anti-incendie est utilisée par un pompier à Pau (Pyrénées-Atlantiques), en 2023. - © Quentin Top / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
De la mousse anti-incendie est utilisée par un pompier à Pau (Pyrénées-Atlantiques), en 2023. - © Quentin Top / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les pompiers utilisent encore des mousses anti-incendie aux PFAS et des tenues imprégnées de ces polluants éternels. Une exposition chronique qui est pourtant documentée depuis plus de dix ans.
« On dit que les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés mais nous, on est quand même un cas d’école ! » « Nous », ce sont les pompiers. Et pour cause : ils utilisent des mousses anti-incendie bourrées de PFAS, ces polluants éternels présents partout dans nos produits de consommation. « On n’a parfois même pas le mode d’emploi des mousses anti-incendie et encore moins leur composition », ajoute Sébastien Delavoux, délégué national de la CGT SDIS, les Services départementaux d’incendie et de secours. Mousses anti-incendie, tenues antifeu... Les PFAS sont omniprésents dans le quotidien des pompiers depuis les années 1960. Malgré la nocivité de ces substances fluorées, connue depuis plus de dix ans, les pompiers les utilisent pourtant massivement lors de sinistres ou de simples entraînements, en ignorant tout des dangers présentés par celles-ci.
Ces PFAS sont utilisés dans les mousses en raison de leur propriété hydrophobe, permettant à la mousse d’être plus résistante, et pour leur résistance à la chaleur. Pour les tenues des pompiers, notamment la veste et le pantalon, les PFAS sont utilisés pour garantir l’imperméabilité à l’eau.
Même si les choses changent avec le remplacement progressif des émulseurs — qui fabriquent la mousse —, porté par l’évolution de la réglementation européenne, le mal est déjà fait pour les pompiers qui, en plus des PFAS, sont également exposés à de nombreux produits nocifs lors d’interventions, comme des métaux lourds et des particules fines.
« Les pompiers ont vraiment entendu parler des PFAS quand, en mai 2024, pendant une manifestation, on a coupé des cheveux [de pompiers] et on a fait des analyses », raconte Sébastien Delavoux, faisant référence aux prélèvements de cheveux menés par neuf organisations syndicales, en collaboration avec le parti Les Écologistes, en mai 2024 à Paris, lors d’une manifestation de pompiers. Des PFAS ont été retrouvés chez chacun des dix-neuf pompiers professionnels venus de toute la France, avec notamment la présence dans tous les échantillons de PFOA, un PFAS particulièrement nocif. Classé comme cancérigène certain par le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) en 2023, il n’a été interdit dans les mousses d’extinction qu’en juillet 2025.
Mousses et PFAS dans le sang : un lien direct
100 % de la population française est contaminée aux PFAS, selon l’analyse de biosurveillance de Santé publique France réalisée entre 2014 et 2016. Et le taux de PFAS dans le sang des pompiers doit être questionné. De nombreuses études scientifiques ont en effet mis en évidence, parfois depuis plus de dix ans, un taux de PFAS plus élevé dans le sang des pompiers par rapport à la population générale.
Pis encore, des études australiennes de 2015 et 2022 ont même établi une relation directe entre le taux élevé de plusieurs PFAS, retrouvés chez les pompiers, et l’utilisation de mousses par ces derniers, ainsi qu’une corrélation entre le nombre d’années d’ancienneté et leur taux de PFAS dans le sang.
Ces deux travaux australiens ont également montré une lente diminution de la contamination en PFAS dans le sang des pompiers après le retrait de certaines molécules. Une suppression qui, dans le cas du PFOS — un cousin du PFOA, lui aussi très utilisé dans les mousses anti-incendie — est intervenue dès 2003 en Australie et en 2011 en France.
« Certains PFAS ont été remplacés par d’autres, mais ça reste des PFAS »
Si le PFOS a été banni des émulseurs il y a plus de dix ans, l’industrie chimique l’a remplacé par d’autres PFAS non encore visés à l’époque par des restrictions. Ces nouvelles molécules, comme le PFHxS et le PFHxA, sont également retrouvées dans le sang des sapeurs-pompiers. « Certains PFAS ont été remplacés par d’autres, mais ça reste des PFAS, donc, de toute façon, on va avoir une accumulation comme pour le PFOS et le PFOA », dit Kildine Le Proux de La Rivière, docteure en pharmacie, ingénieure chimiste et chargée de mission scientifiques et réglementaires à l’ONG Générations futures.
Car les PFAS persistent très longtemps dans l’organisme. Pour le PFOS, l’étude australienne de 2022 évoque une demi-vie (durée nécessaire pour évacuer la moitié de la dose présente) de 6,5 ans. Un chiffre légèrement plus élevé des résultats d’une revue de treize études scientifiques réalisées en 2023, qui indiquaient toutes des résultats compris entre 3,4 et 5,7 ans.
Vers une interdiction progressive
Depuis moins de dix ans, l’Union européenne semble vouloir s’emparer du problème. Plusieurs réglementations successives ont restreint l’usage des PFAS dans les mousses à incendie. Après le retrait du PFOA en juillet, le PFHxA devrait être limité dès avril 2026 aux mousses utilisées sur les sites Seveso et les aéroports pour être finalement retiré en 2029.
Dans une directive du 2 octobre, l’Union européenne est allée plus loin en fixant pour la fin 2030 l’interdiction totale de la mise sur le marché ou de l’utilisation de mousses contenant plus de 1 mg/L de la somme totale de PFAS, en conservant cependant une dérogation jusqu’en 2035 pour certains usages, comme les sites Seveso et les aéroports. Une concentration 1 000 fois inférieure à celle des mousses utilisées au cours des années 2000, qui pouvaient atteindre 1 g/L, selon Kildine Le Proux de La Rivière.
Cependant, devant l’importance des stocks encore présents, la question du recyclage de ces produits dangereux se pose. « Il y a quelques départements où il y a des volumes de 100 000 litres d’émulseurs. Ça n’est pas deux bidons à changer ! » dit Sébastien Delavoux.
Quant aux mousses de remplacement, elles contiendraient, elles, des organophosphorés qui pourraient également poser des problèmes de pollution, selon la coordination interministérielle sur les PFAS.
Pollution durable des sous-sols
Les dommages à l’environnement sont déjà nombreux. Utilisés sans retenue des décennies durant, les émulseurs aux PFAS ont contaminé durablement les sous-sols des sites industriels, mais aussi des zones d’entraînement, des casernes, des aéroports civils et des bases militaires.
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Les trois quarts des sites recensés le seraient à la suite de l’utilisation de mousses AFFF contre les feux d’hydrocarbures, selon le Forever Pollution Project, une enquête à échelle européenne menée par dix-huit médias, dont Le Monde en France à partir de 2022. L’enquête a mené en 2023 à la publication d’une cartographie des hot spots de contamination du continent.
Dans son plan d’action interministériel d’avril 2024 sur les PFAS, l’État s’est engagé a identifier d’ici la fin 2024, 300 « sites prioritaires » pollués à la suite de l’utilisation de mousses anti-incendie, afin de pouvoir disposer d’un diagnostic sur chacune d’elles pour la fin 2026. Aucune liste de ces sites n’a pour le moment été communiquée, selon Générations futures.
« Nous n’avons pas d’information sur l’avancement de ces analyses ni sur le fait que le délai de 2026 soit tenu ou pas, dit Kildine Le Proux de La Rivière. Des sites militaires figurent dans le lot, je pense qu’ils n’arriveront pas à publier une seule liste avec tous les ministères concernés. »
Selon le Forever Pollution Project, le coût estimé de la décontamination de l’Europe se chiffrerait entre 95 et 2 000 milliards d’euros sur vingt ans.
Les tenues d’intervention également mises en cause
Au-delà des mousses anti-incendie, les tenues d’intervention des pompiers seraient aussi d’importants réservoirs à PFAS, selon une étude gouvernementale étasunienne de janvier 2024. Ces substances, utilisées pour étanchéifier les vêtements contre les eaux et les huiles, seraient massivement relâchées sous l’effet de l’abrasion ou de la chaleur intense.
Outre-Atlantique, ces révélations ont conduit plusieurs États des États-Unis à remplacer les anciennes combinaisons. Une évolution qui s’est également produite au Canada, où les pompiers de Vancouver devraient bientôt être équipés de nouvelles tenues sans PFAS.
En France, bien que la loi interdise depuis février l’utilisation de PFAS dans les vêtements, celle-ci introduit une exception pour les textiles utilisés pour les missions de défense nationale ou de sécurité civile.
Interpellé en juin par la CGT au sujet de la présence de PFAS dans les nouvelles tenues d’intervention, le ministère de l’Intérieur a admis dans son courrier de réponse que celles-ci devraient bien en contenir, se bornant juste à ajouter que leur quantité devrait être « conforme à la réglementation européenne en vigueur ». Une situation qui ne manque pas d’interpeller Sébastien Delavoux : « Aujourd’hui, nos centres de secours ne sont pas aménagés pour la décontamination et plein de pompiers volontaires lavent encore eux-mêmes leurs affaires, parce qu’ils les rapportent chez eux. »