Paris défiguré par l’invasion publicitaire

5 juillet 2016 / Danielle Simonnet



Au prétexte de financer la rénovation d’églises de la capitale, la municipalité menée par Anne Hidalgo va autoriser la pose de grandes bâches publicitaires sur les échafaudages, imposant leur vue aux passants. Pour l’auteure de cette tribune, les politiques d’austérité accroissent la mainmise de JCDecaux sur la capitale.

Danielle Simonnet est conseillère de Paris et coordinatrice du Parti de gauche.

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Danielle Simonnet, le 27 septembre 2013.

Alors que la nouvelle équipe municipale de la ville de Grenoble a décidé dès le début de son mandat de ne plus recourir à la publicité dans l’espace public, l’équipe parisienne a décidé, elle, d’augmenter son envahissement. Au conseil de Paris de ce mois de juillet, trois délibérations devraient, hélas, être adoptées pour mettre en place des bâches publicitaires géantes sur les échafaudages de travaux de restauration des églises.

Depuis plusieurs années déjà, on assiste à la prolifération de bâches publicitaires sur le fronton des plus beaux monuments et édifices de la capitale : la Conciergerie, le Palais de justice, les immeubles de la place des Vosges, place Vendôme… Le Panthéon avait failli subir le même sort mais, in fine, le choix d’exposer une œuvre d’art pour cacher les travaux avait réussi à s’imposer.

Le règlement local de publicité (RLP) parisien avait autorisé l’installation d’affichages publicitaires mais à la condition qu’ils soient inférieurs à 16 mètres carrés sur les échafaudages et que ces bâches soient de composition originale et décorative. Quelques restrictions avaient été entérinées limitant la surface dédiée à la publicité, celle-ci ne devant pas excéder 50 % de la surface totale et limitant la durée à l’utilisation effective des échafaudages, mais ces restrictions n’ont jamais été respectées.

Une taxe privée prélevée sur les consommateurs par les annonceurs 

En effet, le décret de 2007 modifiant le code du patrimoine autorise les monuments historiques à recourir à cette source de revenus en cas de travaux extérieurs nécessitant la pose d’échafaudage, sans s’astreindre aux restrictions des RLP. La ville s’en était émue, exigeant cependant uniquement du ministère de la Culture que les maires soient associés avant toute apposition de bâches publicitaires sur les monuments de leurs arrondissements. Mais voilà que maintenant, la Ville décide de violer son propre RLP pour pouvoir, comme les monuments historiques, recourir à la pub !

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Le musée d’Orsay en mars 2011.

Le coût des travaux de restauration des édifices cultuels prévus par la mairie s’élève à 110 M€, qui repose sur un engagement de la Ville et de l’État à hauteur, respectivement, de 80 M€ et de 10 M€. Mais comme il manque 20 M€, la ville, en plus de rechercher des mécènes (à votre bon cœur, messieurs les riches donateurs, vous bénéficiez des avantages fiscaux sur vos donations !), mise sur ces bâches publicitaires sur les échafaudages pour collecter de nouvelles recettes. La Ville doit chercher des sous car, sur trois ans, le cumul des baisses de dotations de l’État à la collectivité parisienne et des dépenses de péréquation ont conduit à une diminution du budget de la Ville à hauteur de plus d’1,3 milliard d’euros.

La publicité devient donc une source de recettes attractive pour les élus PS de la majorité dont la logique libérale gestionnaire l’emporte sans beaucoup de résistance sur le peu d’engagements qu’ils concédaient hier aux élu-e-s antipub dont je fais partie avec celles et ceux d’EELV. Voilà donc où nous conduisent les politiques d’austérité : à aggraver l’envahissement publicitaire, pour le bonheur du géant JCDecaux, qui ne cesse d’augmenter sa mainmise sur Paris. Cette recette ne peut passer pour un mode de financement neutre, qui pourrait se substituer aux pouvoirs publics pour financer leurs politiques, car c’est en fait une taxe privée prélevée sur les consommateurs par les annonceurs qui incluent son coût dans le prix des produits.

L’avis du curé et de l’évêque pour le choix de la pub 

L’envahissement publicitaire va donc défigurer plus encore la capitale, là où il faudrait au contraire le réduire, l’interdire. Il constitue une atteinte à la liberté de réception ou non du message publicitaire par les citoyen-ne-s. Comment échapper aux annonces géantes du dernier smartphone qui sera obsolète d’ici peu, ou des parfums des grandes marques de luxe ? Cette aliénation par conditionnement au consumérisme effréné est totalement anti-écologique. Quelle aberration au moment où la prise de conscience de la menace qu’il fait porter à notre écosystème via le réchauffement climatique et l’aggravation de notre dette écologique exigerait au contraire une mobilisation des pouvoirs publics pour changer en profondeur et nos modes de consommation et l’ensemble du modèle de notre développement économique.

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Le Panthéon a finalement échappé à l’affichage publicitaire lors de la sa rénovation. Les travaux ont été dissimulés sous une œuvre de l’artiste JR.

Le diocèse a donné son feu vert et accepte que les églises relevant de la loi 1905 soient donc recouvertes de pubs géantes. Les églises Saint-Eustache (1er), La Madeleine et Saint-Augustin (8e) seront « pub-bâchées » pour une durée prévisionnelle de chantier de 12 mois, à compter de novembre 2016. Qu’on aurait aimé qu’ils entendent les discours sur l’écologie du Pape, qui déclarait en amont de la COP21 :

C’est un retour à la simplicité. La sobriété, qui est vécue avec liberté et de manière consciente, est libératrice. Il existe un consensus scientifique très solide qui indique que nous sommes en présence d’un réchauffement préoccupant du système climatique (…). L’humanité est appelée à prendre conscience de la nécessité de réaliser des changements de style de vie, de production et de consommation, pour combattre ce réchauffement ou, tout au moins, les causes humaines qui le provoquent ou l’accentuent. »

Si la ville n’a pas écouté le Pape, elle écoutera néanmoins l’avis du curé et de l’évêque pour le choix de la pub. Quelle attaque au principe de laïcité ! La grande Église gagnante en définitive est celle de la Très Sainte Consommation, comme la nomment les militant-e-s antipub du collectif des déboulonneurs et de RAP. Une ville qui émancipe, c’est au contraire une ville sans pub !




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Lire aussi : Mobilisation contre la publicité mangeuse de cerveau

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. chapô : le palais de justice de Paris, en mai 2014. © Bernard Hasquenoph/Louvre pour tous
. portrait : Wikipedia (Thomas DIPPE/CC BY-SA 4.0)
. Orsay : © Bernard Hasquenoph/Louvre pour tous
. Panthéon : Flickr (Yann Caradec/CC BY-SA 2.0)

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