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ReportageAlternatives

Pistes déneigées, pneus cloutés : comment les Québecois continuent à faire du vélo l’hiver

À Montréal, début janvier 2026.

Malgré l’hiver et la neige, les cyclistes de Montréal ne rangent pas leur vélo à la saison froide. Elles et ils sont de plus en plus nombreux à se déplacer à deux roues, dans une métropole qui les prend progressivement en compte.

Montréal (Canada), reportage

En vélo d’hiver, il y a les néophytes, comme Hugo Daoust, 19 ans, qui s’est rapproché depuis la banlieue sud pour étudier à Montréal cette année et découvrir, ainsi, que les biclous n’avaient pas à être remisés au garage dès les premiers flocons. « C’est mon premier hiver à vélo. Pour l’instant, je ne suis pas tombé, je touche du bois, dit-il. Mais hier, j’ai eu peur. »

Une grande plaque de glace l’a pris par surprise, alors qu’il accélérait. « Une fois dessus, j’ai été tout droit, en serrant le guidon et en croisant les doigts… c’est passé ! » conte-t-il, soulagé, sa large moustache parsemée de stalactites de glace.

Les habitants de Montréal sont nombreux à continuer à se déplacer à vélo malgré l’hiver rigoureux du Canada. © Bastien Durand / Reporterre

Malgré ces petites frayeurs, ces premières semaines hivernales l’ont conquis : il pensait que sortir sur un vélo sous la neige était un sport extrême, mais a désormais changé d’avis : « On est une vraie tribu. Et on voit pas mal de familles ! »

Derrière lui souffle le moteur électrique d’un vélo-cargo, qui file, plein gaz : une mère et son fils, trois ans tout au plus, sûrement en route pour la crèche. « Mon conseil, pour ceux qui débutent : ne pas s’emballer sur les virages serrés, recommande Hugo. Si on ne se penche pas, moins de risque de déraper. »

Sloche-cassonade

Les quinquas s’y mettent aussi. Estelle Waché a commencé à sortir sa bicyclette sous les flocons à 57 ans, en 2024 : « La première année, j’ai ressenti beaucoup de plaisir. Je croyais pouvoir tout affronter ! L’hiver dernier, je n’ai eu que quelques jours difficiles, mais j’ai eu la fierté de tenir bon. »

Cependant, cette année, elle rétropédale certains jours : « C’est trop dangereux avec la glace, sur laquelle s’ajoute la sloche-cassonade. » La sloche, c’est le mot que l’on utilise au Québec pour décrire une neige qui fond, se transformant en soupe. Et la « cassonade » ? « Une neige chargée de sel, qui devient brune », précise Estelle en poétesse de l’asphalte glacée.

Les différentes textures que prend la neige peut faciliter ou, au contraire, rendre plus dangereuse la conduite du vélo. © Bastien Durand / Reporterre

Et les « tortues » alors ? Ça, ce sont les experts comme Mickaël Brard, 44 ans, dont sept de vélo d’hiver, qui en parlent le mieux. « C’est de la neige tassée, transformée en croûte glacée irrégulière : ça fait une carapace de glace, c’est traître ! »

Mais ni la sloche ni les tortues ne l’empêchent de savourer les petites joies réservées aux cyclistes du froid. « Il y a le plaisir du matin  : faire sa propre trace quand il vient de tomber quelques centimètres. C’est magique, raconte-t-il. Avec des pneus fins, tu passes à travers et ça glisse juste comme il faut. En plus, les sons sont absorbés, dans la neige, tout devient doux, c’est paisible. »

Mickaël Brard a sept ans de vélo d’hiver au compteur, une liberté qu’il chérit. © Bastien Durand / Reporterre

Paix et douceur au milieu des flocons… même si le côté « guerrier » lui plait aussi. Affronter les éléments, peu importe les conditions, et se reconnaître entre frères et sœurs d’armes, aux barbes et cils gelés : « Les jours de tempête, quand il n’y a presque personne, on se salue, comme des compagnons d’aventure. »

Même s’il travaille dans le domaine de l’environnement, c’est davantage une question de liberté qui l’a poussé à s’y mettre : « Il n’y a pas de bonne raison d’arrêter de faire du vélo l’hiver », assène-t-il.

Pneux cloutés, surpantalon imperméable et gants épais : une panoplie à l’épreuve de (presque) toutes les températures. © Bastien Durand / Reporterre

Encore faut-il que la bicyclette tienne le coup. Neige, gel, sel, changements de température  : mieux vaut miser sur un vieux cadre auquel on ne craint pas d’infliger quelques cicatrices. Mickaël a ainsi bricolé la sienne  : garde‑boue rallongés, pneus cloutés à l’avant, crampons à l’arrière. Côté équipement, casque de ski, masque lorsque les gros flocons sont au rendez-vous, chaussures imperméables et surpantalon de pluie complètent sa panoplie.

Ainsi paré, rien ne l’arrête — ou presque. Un matin, par -27 °C — -42 °C ressentis avec le vent, se souvient-il —, son vélo a dit stop. «  La graisse de la roue avait figé, je pédalais dans le vide  !  » se souvient‑il en riant. «  Le mécano m’a dit  : “Je sais exactement ce que tu as. Tu seras mon seul client à rouler aujourd’hui.” »

«  Avec des pneus fins, tu passes à travers et ça glisse juste comme il faut. En plus, les sons sont absorbés, dans la neige, tout devient doux, c’est paisible  », raconte Mickaël. © Bastien Durand / Reporterre

Sa famille, restée en France, le croit encore un peu fou. Mais les mentalités changent. En dix ans, la part des cyclistes hivernaux a plus que doublé à Montréal : «  Le réseau cyclable s’est énormément développé — sous l’administration de Valérie Plante (2017‑2025, centre-gauche), 180 kilomètres de pistes cyclables ont été ajoutées — et est bien mieux déneigé, maintenant », explique Mickaël.

Jean‑François Rheault, PDG de l’ONG Vélo Québec, estime que le déneigement des pistes, qui s’améliore aussi en banlieue, est la clé pour démocratiser le « vélo quatre saisons », selon ses termes : «  Quand les conditions sont bonnes, les gens pensent au vélo de manière plus automatique. » Encore loin du modèle absolu du vélo d’hiver, la ville d’Oulu, en Finlande, Montréal n’en demeure pas moins un phare pour cette pratique en Amérique du Nord.

Le réseau cyclable de Montréal a été considérablement développé au cours de la dernière décennie. © Bastien Durand / Reporterre

La pandémie de Covid-19 a aussi contribué à la démocratiser  : à l’époque des confinements, enfourcher son bicycle était une bouffée d’air. Enfin, depuis 2023, les populaires Bixis — cousins québécois des Vélib’ —, considérés par le Time comme l’une des plus grandes inventions en cours, sont désormais disponibles l’hiver, avec pneus cloutés et pédales antidérapantes.

«  Pour les novices, ça peut être un déclic », estime Jean-François Rheault. En février, les Bixis comptent parfois plus de 4 000 déplacements quotidiens. Même les entreprises se mettent au cyclisme hivernal : la livraison à vélo s’avère souvent plus rapide qu’en voiture, après une bordée de neige.

Les Bixis, vélos en libre-service de Montréal, disposent de pneus adaptés et de pédales antidérapantes pour l’hiver. © Bastien Durand / Reporterre

Tous les cyclistes rencontrés le disent après avoir testé le vélo d’hiver : le danger, c’est davantage les autres que le froid ou la glace. Pour Mickaël, même s’il y a du mieux, ce sont les voitures qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu.

Au Canada, royaume des pick-ups, les conducteurs sont encore moins habitués à partager la chaussée durant l’hiver, ce qui mène parfois à des incompréhensions, voire des altercations.« Certains ne réalisent pas qu’un vélo sur la route, c’est une voiture en moins dans les bouchons : c’est un cadeau et un stationnement de plus pour eux », dit ce cycliste expérimenté.

Hugo, lui, se souvient cependant d’un bel échange avec un conducteur de camion, qui l’a presque autant surpris que la plaque de glace. « Je pensais qu’il ne m’avait pas vu, à une intersection. Il m’a dit : "Je te vois, et je t’admire !" »

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