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Libertés

Portraits de dissidents à l’ordre consumériste

Dans « Vivre la simplicité volontaire. Histoire et témoignages », une cinquantaine de résistants au consumérisme racontent leurs retrouvailles avec eux-mêmes, et le monde. Des témoignages qui remettent au premier plan l’échange et la coopération avec les autres, le goût du travail bien fait, « la vie dans sa splendeur »…

Ils s’appellent Pierre et Stéphanie, Frédérique ou André l’Emmerdeur, ils ont entre 22 et 89 ans, sont célibataires ou parents de quatre enfants, vivent à la campagne ou sur une grande avenue parisienne, sont menuisier, parcheminiers (les derniers d’Europe à fabriquer et à vendre des parchemins), agent immobilier, instituteurs, prêtre, agriculteurs bio, sculpteur sur bois… Bref, ils ont des vies très différentes, mais un désir commun : vivre simplement (avec une empreinte carbone réduite), pour vivre mieux — plus en accord avec eux-mêmes.

Le journal La Décroissance a eu la bonne idée de leur donner la parole dans sa rubrique « Simplicité volontaire » créée en 2004. La maison d’édition L’Échappée en a fait un livre en 2014, qui vient de reparaître en poche. En tout, une cinquantaine d’entretiens de quelques pages, chaleureux et libres de ton, où ces courageux dissidents à l’ordre consumériste nous racontent pourquoi, comment, dans quel but, ils ont choisi de travailler moins, de se passer de télé, de portable, de voyages en avion… En un mot, de pratiquer la décroissance, ou « simplicité volontaire », vertu associée dès l’Antiquité à la spiritualité et à la paix sociale — rappelle Pierre Thiesset dans son bel « Éloge de la simplicité », en postface de l’ouvrage — et résolument anticapitaliste.

« Vivre comme on aime, et de la façon qui semble la plus juste » 

Michel, journaliste télé, a décidé un jour de quitter la capitale et « TV Carpette », pour s’installer comme artisan en Bretagne. Dans une ancienne station-service, entre des tours en béton et Intermarché, Marion et Gwenael ont créé un théâtre pour « repoétiser l’existence ». Jean-Pierre, ébéniste, accepte de gagner « moins de 1.000 euros par mois » pour avoir le plaisir de « ne jamais faire deux meubles pareils » et ne pas contribuer à la standardisation de l’imaginaire — un « culturicide », dénonçait l’écrivain Pier Paolo Pasolini dès les années 1960.

Autant de témoignages, autant d’existences singulières se racontant… Un vrai bonheur de lecture. On découvre de l’intérieur comment, à la suite d’une rencontre, une dépression, des lectures, un voyage (« revenant d’Inde, on a été frappés par la tristesse des gens par comparaison aux gens d’autres cultures, pourtant beaucoup moins riches matériellement »), certains décident de dire non au toujours plus. Non à ce mode de vie érigé en absolu par le capitalisme : travailler plus pour gagner plus, s’endetter, acheter du confort, de la vitesse, de la distraction… Non. Plutôt « une production démocratiquement décidée qui réponde aux besoins indispensables de tous » et « vivre comme on aime, de la façon qui semble la plus juste pour tout le monde » — le vivant et les humains, même ceux qui vivent à l’autre bout du monde.

Le tout sans Petit Livre vert. À chacun selon ses possibilités, son désir, ses lectures – Gandhi, Lanza del Vasto, François Partant, Paul Ariès, Ivan Illich, François d’Assise… La judicieuse répartition des entretiens en cinq rubriques le montre bien, la décroissance est un champ d’expérimentation ouvert. Il y a ceux qui « se modèrent » et travaillent moins pour prendre le temps de vivre avec leurs proches, s’investir dans la vie associative… Ceux qui « désertent » le système, loin du « patron », et vivent en autarcie. Ceux qui deviennent « militants » pour faire advenir une société plus humaine et plus écologique. Ceux qui « bifurquent », changent complètement de vie (activité, région, représentation du monde…). Enfin ceux qui « œuvrent », développent des projets riches de sens (artisanaux, agricoles, artistiques…).

Au sein d’une culture dominée par l’argent et la compétition généralisée, adopter la simplicité volontaire demande une grande force mentale, notamment pour vivre avec moins. Et cela ne peut se faire sans « un véritable travail sur soi pour se défaire des valeurs capitalistes » que l’industrie de la propagande (publicité, médias, séries…) inocule jour après jour aux citoyens pour qu’ils restent de bons « petits soldats de l’économie », souligne Pierre Thiesset. Souvenez-vous de cette publicité de gentleman : « Il a l’argent, il a le pouvoir, il a une Audi, il aura la femme »… Mais, en définitive, construire un autre rapport à soi est vécu comme libérateur : on devient moins « zombi », raconte Éric, ancien commercial dépressif aujourd’hui « bien avec [lui]-même ».


  • Dans Comme tout le monde, la chanteuse satiriste GiedRé épingle à la fois les faux bonheurs vendus par la publicité et les médias, et notre passivité de consommateurs :

D’ailleurs il ne s’agit pas de s’interdire quoi que ce soit, mais de redéfinir ses besoins. Plutôt que regarder la télévision, on peut préférer les longues soirées « pour lire, se parler, recevoir des gens, faire des jeux ou des enfants », ou encore se délecter de phrases d’André Gide, comme Bernadette : « Je voudrais déguster cet été fleur à fleur comme si ce devait être pour moi le dernier. » De même, le vélo devient vite « une philosophie de vie ». Il induit un autre rapport au temps, à la nature, aux amis, et contrairement à la voiture, « donne des sensations », permet de « contempler la vie dans sa splendeur »… Et puis les « bagnoles », ils n’ont rien contre — même si « ça pollue et ça rend con » —, ils trouvent juste qu’« on devrait les partager ».

« Il est urgent de destituer les riches de leur piédestal » 

Enfin « la décroissance est une forme d’éducation permanente ». En devenant « consom’acteur » (par des achats de saison, locaux, bio), en redécouvrant les savoir-faire traditionnels (confection de jouets en bois, de tricots, de conserves, de bière…), en pratiquant le troc, l’entraide entre voisins, on retrouve à la fois le sens de la responsabilité, de la créativité et de la coopération, sacrifié par la marchandisation et l’atomisation urbaine. On déserte ainsi le chemin de l’avoir pour celui de l’être, on redevient « intéressé à épanouir ses forces innées et à susciter, en soi-même et chez les autres, stimulations, enrichissements, enthousiasmes », écrivait Erich Fromm, le génial auteur d’Aimer la vie

« Le courage, dit Marion, secrétaire devenue agricultrice, ç’aurait été de mourir d’ennui dans un boulot qui ne nous plaisait pas. On a l’impression de s’être libérés. »

Dans sa postface « Éloge de la simplicité », une mise en perspective historique de la simplicité volontaire, Pierre Thiesset l’exprime sans détour : « Il est urgent de destituer les riches de leur piédestal » et de nous débarrasser de « leurs idéaux en toc ». Avec la décroissance, nous pourrions nous « mettre en grève générale tous les jours contre le capitalisme ! » pourrait lui répondre Roseline, qui vit maintenant en autarcie dans les Landes. Mais alors, rétorquerait Louis, ancien typographe, au lieu de « “augmentation des salaires, exonération de charges, plein emploi”, on ferait mieux de dire “respect de la nature, arrêt du pouvoir de l’argent et du matraquage de l’esprit” ».

Vous l’aurez compris, le seul regret après la lecture de ce recueil, c’est de ne pas pouvoir poursuivre les conversations ! Et de quitter ces aventuriers du quotidien, l’image même d’une société civile inventive, généreuse, courageuse, beaucoup trop laissée dans l’ombre… Allez savoir pourquoi ! Et si leur contre-culture nous donnait des idées pour remobiliser notre puissance d’agir, et cesser de « gaspiller la vie » ?


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