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Pour les jeunes des centres sociaux, « la nature parle mais les hommes ne l’écoutent pas »

Durée de lecture : 7 minutes

12 novembre 2019 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

Ils se sont réunis à Avignon pour échanger sur « l’urgence écologique » : 109 adolescents des centres sociaux de la France entière ont interpellé l’État, les élus, les entreprises et les générations précédentes. La jeunesse se mobilise, encore, pour le climat.

  • Avignon (Vaucluse), reportage

« En tant que jeunes, nous constatons et subissons les conséquences de la recherche constante du profit. » Cette phrase n’est pas issue d’un discours de la jeune Suédoise Greta Thunberg, pas plus qu’elle n’a été exprimée dans une manifestation de lycéens pour le climat ou sur un blocage du mouvement Extinction Rebellion (XR). C’est une affirmation qui provient d’un manifeste rédigé collectivement par des jeunes de centres sociaux, âgés de 14 à 20 ans.

Ils étaient 109, venus de toute la France, de banlieue parisienne, de villes grandes ou moyennes et de zones rurales, réunis à Avignon (Vaucluse) du 21 au 25 octobre autour de « l’urgence écologique ». À cette occasion, ils ont rencontré des habitants, des associations, participé à des ateliers et interpellé des élus. Il s’agissait de la 9e édition du Réseau jeunes, dont le thème est choisi chaque année par des adolescents fréquentant les centres sociaux sur leur temps libre — des structures de proximité qui leur proposent un accompagnement social et des activités culturelles et sportives.

Objectif : « se muscler sur des enjeux de société », « se sensibiliser, débattre, construire des propositions » et plus particulièrement concernant le thème de cette année, « montrer que les jeunes sont les premiers concernés par les enjeux environnementaux et les premiers motivés pour agir », précise la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF), l’organisme d’éducation populaire qui organisait l’événement.

« Urgence écologique, problème de riche ! »

Reporterre est venu au moment du point d’orgue de ces rencontres 2019, tenus dans le prestigieux Hôtel de Ville d’Avignon. « La canicule normalement chez nous, ça dure une semaine, pas un mois comme cet été », constate Nawfel, 16 ans. Sous les colonnes et les plafonds chargés d’inspiration gréco-romaine, ses copains rejoignent la conversation. Ils viennent de Fumay dans les Ardennes. « Le réchauffement climatique a de graves conséquences, comme la perte d’espèces animales », dit Kevin, lui aussi âgé de 16 ans.

Redha, Nawfel et Kevin de Fumay (Ardennes).

Pour Redha, 15 ans, « les politiques et les médias préfèrent nous diviser plutôt que de parler des sujets importants. Au final, ça vient cacher les vraies vérités. Comme le fait que la planète, dans quelques siècles, il n’y en aura plus », dit-il d’un air grave. « Nous avons également le sentiment qu’on essaie de détourner notre attention des véritables enjeux, alors que de profondes divisions menacent la société », proclame le manifeste adopté lors de ces rencontres. Redha est en particulier « choqué » par le traitement médiatique de la prise à partie d’un élu du RN à l’encontre d’une mère de famille voilée en sortie scolaire dans l’hémicycle du conseil régional de Bourgogne Franche-Comté, le 11 octobre. Pour les trois garçons, cette affaire est l’un des symptômes de ce qu’ils nomment le « harcèlement raciste » vécu par les musulmans en France. Un thème qu’ils souhaitent proposer pour le Réseau jeunes de l’année prochaine.

Au cours de la matinée, un débat mouvant, [un outil d’animation qui permet une prise de parole publique plus facile dans un groupe] a eu lieu autour de l’affirmation : « Urgence écologique, problème de riches ! »

« Les riches sont fautifs. Comment ça se fait qu’ils sont 1 % à détenir 99 % des richesses ? », questionne Redha. « Je ne vais pas dire qu’ils s’en foutent de l’humanité, mais presque ! », tranche l’adolescent. Et lorsqu’on le questionne sur l’intérêt qu’il pourrait trouver dans les manifestations de jeunes ou de XR, Redha répond : « Nous on vient d’un petit patelin, alors on a pas vu les manifestations. Enfin c’est bien que l’on se rebelle et on devrait le faire aussi. » Fumay compte 3.400 habitants, à la lisière de la Belgique.

« L’urgence écologique met en péril nos trois valeurs françaises »

Puis, l’ensemble des jeunes quittent l’intérieur pour participer à une flash mob, sur la prestigieuse place de l’Horloge, non loin du Palais des Papes. Deux lignes d’adolescents face à face, pollueurs et pollués, se renvoient des sacs-poubelle. Un troisième groupe avec des pancartes sur lesquelles on peut lire : « La nature parle mais les hommes ne l’écoutent pas », « Si tous les arbres disparaissaient, on n’aurait que notre arbre généalogique pour pleurer », « L’urgence écologique, c’est notre faute ? » Puis, une animatrice entonne « On est plus chaud, plus chaud, que le climat ! », ce slogan popularisé par le mouvement Action Non-Violente COP21 (ANV-COP21). La centaine de jeunes et leurs accompagnants reprennent en cœur. Des passants félicitent ou applaudissent.

Une flashmob devant la mairie d’Avignon.

Après l’action, huit jeunes invitent les journalistes à l’intérieur de la mairie pour une conférence de presse présentant le manifeste rédigé pendant ces rencontres, lors d’ateliers d’échanges et de rédaction collective. Il a pour objectif d’interpeller les responsables politiques et économiques et les génération antérieures aux adolescents. Tour à tour, ils se relaient pour le lire.

Lecture du manifeste rédigé lors de ces journées d’échanges et d’ateliers.

« L’urgence écologique met en péril nos trois valeurs françaises », y est-il affirmé. La liberté est heurtée par les « répressions des manifestations pour le climat et un manque d’accès à une information fiable sur l’urgence écologique ». « Pourquoi l’État nous encourage à continuer si c’est pour nous envoyer des policiers ? », commente Rania, 14 ans, habitante de Montreuil (Seine-Saint-Denis). « Les impacts du réchauffement climatique toucheront particulièrement les pauvres », poursuit le texte à propos des limites de l’égalité. Et concernant le manque de fraternité, il est écrit « que nos pays riches, dont la France, ont pillé les ressources naturelles des pays pauvres et du Sud, et continuent aujourd’hui encore de polluer sans ménagement ces pays ».

Le manifeste des jeunes.

« Arrêtez de dire qu’on est manipulés quand on parle d’écologie. C’est notre avenir qui est en jeu ! »

Question responsabilités, il est demandé aux pouvoirs publics d’être « exemplaires dans leurs pratiques » et de « reconnaître et soutenir les mobilisations citoyennes ». Les entreprises devraient « changer leurs pratiques » et « être sanctionnées par le pouvoir public quand elles ne respectent pas les lois ». « On ne dit pas que tout va changer du jour au lendemain. On veut juste qu’ils réfléchissent à notre avenir », affirme Rania.

Huit jeunes, de région parisienne, de Dordogne, d’Orléans, de Lorraine et de Drôme, présentent leur manifeste pour l’environnement.

Les adolescents ont en particulier un message à celles et ceux qui les précédent. « Nous, jeunes, on est pas responsables du monde dans lequel on vient de naître », affirme le texte. « Les anciennes générations ne se rendaient pas forcément compte », dit Diego, 14 ans, qui habite à Lunéville, non loin de Nancy (Meurthe-et-Moselle). « La génération juste avant nous est à peu près au courant comme nous. Mais nous, nous avons décidé d’embrayer pour que ça change. On encourage aussi les générations précédentes », dit plus sévèrement Gabriel, 17 ans, qui vient de Die dans la Drôme.

Tous disent avoir pris davantage conscience de la nécessité d’agir grâce au Réseau jeunes. « On n’était pas vraiment sensibilisés. En rentrant, on fera des affiches pour notre quartier et notre centre social », situés à Orléans, dit Sohaïb 17 ans. Gabriel et Tina, 16 ans, qui habitent en Dordogne, veulent parler d’écologie sur les ondes des radios associatives de leurs coins. Meriame, 18 ans, anime quant à elle une junior association qui sensibilise aux déchets et au tri, à Folschviller, en Moselle.

La réflexion durant ces cinq jours se poursuivra par des actions et échanges dans les centres sociaux. Il est envisagé qu’elle serve aussi à l’édification d’un projet de loi. Reste à en cerner les contours et à trouver un parlementaire qui s’associe à la démarche. À leurs aînés, le manifeste des jeunes des centres sociaux adresse cette conclusion cinglante : « On entend dire qu’on est des gamins, qu’on est manipulés quand on parle d’écologie. Arrêtez de dire ça. C’est notre avenir qui est en jeu ! »


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Source et photos : Pierre Isnard-Dupuy / collectif Presse-Papiers



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  Le manifeste des jeunes.
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