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Luttes

Pour ébranler les multinationales, des activistes en deviennent actionnaires

Prendre des parts dans des multinationales comme BNP Paribas ou TotalÉnergies permet à des activistes d’avoir une voix lors des assemblées générales. Objectif : bloquer les projets climaticides.

Lorette, Edina, Maïder, Ariel... Ils sont activistes pour le climat, et ont décidé d’investir dans TotalÉnergies, son premier actionnaire Amundi, l’assureur Axa, ou encore les banques BNP Paribas et Société générale. L’idée peut paraître saugrenue, tant leurs intérêts sont diamétralement opposés. Pourtant, les militants du climat sont de plus en plus nombreux à détenir des actions dans des groupes empêtrés dans les énergies fossiles. Mais dans quel but ?

« Je ne fais pas ça pour devenir riche », certifie Ariel Le Bourdonnec, salarié au sein de l’ONG Reclaim Finance et actionnaire d’Amundi, Axa ou encore BNP Paribas. Pour ces activistes-actionnaires, l’objectif est tout autre : s’approprier une action est un sésame pour mettre les pieds dans les assemblées générales (AG), qui se déroulent généralement en avril et en mai. Des moments stratégiques : s’y déterminent et sont votées les grandes décisions et orientations qui engagent l’entreprise pour les mois, voire les années qui suivent. Le 16 mai, certains seront donc présents à celle de BNP Paribas, ou le 23 mai à celle de la Société générale.

Pour se procurer une action, la démarche « est assez simple », indique Lorette Philippot, activiste aux Amis de la Terre, qui en possède plusieurs. Il suffit de contacter sa banque et d’ouvrir un compte-titres ordinaire ou un plan d’épargne en actions (PEA). « Une fois le compte ouvert, pas la peine d’acheter mille actions, une seule suffit pour entrer aux AG », poursuit-elle. Et selon TotalÉnergies, être actionnaire « ce n’est pas seulement détenir une action TotalÉnergies », mais aussi « contribuer de manière décisive » à la vie de l’entreprise.

Société générale acculée

Et pour cause. « Détenir une action nous permet de poser des questions par écrit en amont de l’AG », explique Edina Ifticene de Greenpeace, détentrice d’une action chez TotalÉnergies depuis 2017. L’avantage : l’entreprise ne peut pas se dérober. Elle est obligée de répondre par écrit, et ces réponses sont ensuite rendues publiques.

Les demandes des activistes-actionnaires portent généralement « sur des éléments qui ne figurent pas dans les documents publics de l’entreprise », dit Lorette Philippot. En somme, les questions qui fâchent. « Souvent, on récupère un paquet de langue de bois et ils répondent à côté du sujet, mais parfois, on arrive à avoir de nouveaux éléments. »

Plus de 2 000 manifestants ont participé à une action géante de désobéissance civile en bloquant les entrées des entreprises EDF, Société générale et TotalÉnergies à La Défense à Paris, le 19 avril 2019. © Nicolas Liponne / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Le 8 juillet 2021, c’est par ce biais que la Société générale a reconnu les conséquences climatiques des hydrocarbures de schiste et s’est engagée à ne plus soutenir les nouveaux projets de terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) en Amérique du Nord.

Autre force de ce mode d’action : lors de l’AG, « on peut s’emparer du micro, poser des questions de vive voix et mettre les dirigeants devant leurs responsabilités », dit Edina Ifticene. Mais prendre la parole n’est pas toujours chose aisée : « Le micro peut ne pas arriver jusqu’à nous et, quand on l’a enfin, on se fait souvent huer, voire injurier par les autres actionnaires », dit Ariel Le Bourdonnec.

« Une menace pour leurs dividendes »

C’est la mésaventure vécue par l’activiste Ilham Rawoot, le 28 mai 2019, lors de l’assemblée générale de Natixis. Cette activiste, membre de l’association Justiça Ambiental, mobilisée au Mozambique contre l’exploitation de champs gaziers offshore et le développement de projets de gaz liquéfié, avait bataillé pour obtenir la parole, avant d’être conspuée et interrompue par le conseil d’administration. Son micro avait été coupé sans attendre la traduction de ses propos. « On lui criait de rentrer chez elle », se souvient Lorette Philippot, qui était à ses côtés.

Le 17 mai 2022, la militante Camille Etienne n’a pas été mieux accueillie à l’AG de BNP Paribas. Après avoir interpellé les dirigeants de la banque sur la stratégie climat de TotalÉnergies — le président de BNP Jean Lemierre étant membre du conseil d’administration de la compagnie pétrolière — elle a affirmé avoir été traitée de « connasse ». Une actionnaire lui aurait même souhaité d’avoir « la vie la plus courte possible ».

Maïder, activiste à Alternatiba Paris, était aussi présente ce jour-là et certifie s’être fait agresser : « Des actionnaires assez virulents ont tenté de prendre la banderole que j’avais dans les mains pour me la mettre dans la bouche et me faire taire. »

BNP Paribas, pas plus qu’Axa, TotalÉnergies et Société générale, n’a répondu aux questions de Reporterre.

Des activistes ont bloqué l’assemblée générale de TotalÉnergies en mai 2022, pour dénoncer la construction du plus grand oléoduc chauffé au monde en Afrique de l’Est, nommé Eacop. © Tiphaine Blot/Reporterre

Justine [*], cadre au sein d’une entreprise sous-traitante de TotalÉnergies, est une actionnaire à « contre-courant », « de gauche, écolo ». Pour elle, « ces réactions révèlent l’ampleur de la déconnexion des actionnaires, qui font partie d’une classe très privilégiée et ont un rapport “je-m’en-foutiste” de l’écologie. Ils n’ont pas envie, ni d’intérêt, à ce qu’on bouscule le “business as usual” de l’entreprise, ils y voient une menace pour leurs dividendes ». Rencontrée par Reporterre lors de l’AG de TotalÉnergies en 2022, elle était l’une des rares à soutenir le blocus alors organisé par les activistes.

Un mode d’action qui interroge

En France, où le droit actionnarial n’est pas aussi ouvert que dans les pays anglo-saxons, détenir une action ne permet pas de faire beaucoup plus que de poser des questions et de perturber les AG. Dans les grandes entreprises, il faut par exemple détenir au moins 0,5 % des actions pour pouvoir déposer une résolution, c’est-à-dire un projet de décision qui doit être discuté puis voté par les actionnaires. « Ce sont des sommes inaccessibles pour nos ONG », dit Ariel Le Bourdonnec. Malgré tout, pour ces activistes, soutenir malgré eux une multinationale n’est pas contre-productif. « On peut toujours pousser des actionnaires influents à déposer une résolution ou à voter contre la stratégie climat insuffisante d’une firme », poursuit le salarié de Reclaim Finance.

En avril, l’ONG néerlandaise Follow This est ainsi parvenue à mobiliser un groupe d’investisseurs pour déposer une résolution climat à l’assemblée générale des actionnaires de TotalÉnergies, pour engager la major pétrogazière à aligner ses objectifs de 2030 sur l’Accord de Paris. L’entreprise a recommandé à ses actionnaires de voter contre. Son AG se tiendra normalement le 26 mai... à moins que les activistes n’empêchent sa tenue — du moins en présentiel.

Alors, les activistes actionnaires ont-ils le pouvoir de forcer la mue des entreprises fossiles ? « Je n’irais pas jusque-là, on ne verra pas Total sortir des énergies fossiles pour une question posée en AG », répond Edina Ifticene. Mais ces actions s’inscrivent, pour Maïder, « dans une vague de mobilisations beaucoup plus vaste, mêlant plaidoyers ou désobéissance civile, qui contribue à faire monter la pression, à rendre la vie insoutenable aux entreprises qui continuent de mener et de financer de projets climaticides, comme Eacop de Total en Ouganda ». Un bouquet de mobilisations qui arrive parfois à ébranler les grandes firmes, à l’instar de BNP Paribas, qui a annoncé le 10 mai l’arrêt de « tous les financements dédiés au développement de nouveaux champs » gaziers.

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