Pourquoi Reporterre ne quitte pas X
- © Camille Besse / Reporterre
- © Camille Besse / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
La vague de départs du réseau X, à laquelle plusieurs médias ont participé, a poussé Reporterre à s’interroger. Après discussion collective, nous avons décidé d’y maintenir notre compte pour le moment. Nous vous expliquons notre choix.
En novembre, plusieurs grands médias, à commencer par The Guardian, ont annoncé quitter le réseau social X, possédé par le milliardaire d’extrême droite Elon Musk. D’autres ont suivi, notamment Ouest France et La Vanguardia, ainsi que des ONG comme Greenpeace ou Transparency International.
À Reporterre, on s’est réuni en équipe pour réfléchir à la meilleure attitude à adopter. Avec d’autant plus d’attention que The Guardian est, comme Reporterre, un rare média totalement indépendant et qui pratique un journalisme de qualité.
Plutôt qu’en trois phrases lapidaires — c’est ainsi qu’ont expliqué leur départ de X les médias concernés —, on a choisi de vous exposer en détail notre réflexion, pour la situer dans le contexte plus général de la fascisation de la société. Reporterre lutte avec détermination contre l’extrême droite, en ayant notamment réuni le mouvement écologiste dans cette démarche.
Un malaise grandissant
Depuis qu’Elon Musk a racheté Twitter en 2022, le malaise s’est installé parmi les utilisateurs des réseaux sociaux. Tout le monde savait depuis des années que ces réseaux, d’abord perçus comme un instrument de communication libre — n’avaient-ils pas été utiles aux révoltes populaires dans le monde, en 2011, permettant aux peuples de communiquer et de s’organiser ? — étaient en fait sous le contrôle de ceux qui les possèdent.
Il devenait clair aussi que ces instruments, connectant des centaines de millions de personnes, voire des milliards, pouvaient être utilisés à des fins de manipulation politique : en 2016, la société Cambridge Analytica avait largement favorisé l’élection de Donald Trump en se servant des données de Facebook.
Mais enfin bon... Au regard des avantages multiples — information, communication, satisfaction personnelle entretenue par les likes —, presque tout le monde considérait que le jeu en valait la chandelle, Twitter présentant une formule très pratique pour s’informer et alimenter le débat public.
Quand Elon Musk attise la « guerre civile »
Depuis la prise de contrôle par Musk, Twitter devenu X s’est débondé : au nom de la liberté de parole sans limites prêchée par Musk, les injures ont envahi la plateforme, de plus en plus colonisée par l’extrême droite, ravie que cette « liberté » laisse libre cours au racisme, au machisme et au bashing anti-écolo.
Durant les manifestations racistes de l’été 2024 en Angleterre, X a favorisé la diffusion de fausses nouvelles, Elon Musk lui-même — sur son compte de 200 millions d’abonnés — prédisant la « guerre civile » et attisant le feu en critiquant de manière mensongère et injurieuse le gouvernement travailliste.
En novembre 2024, Elon Musk, devenu de fait un homme politique ouvertement d’extrême droite et engagé résolument au côté de Donald Trump, est apparu comme un ministre du prochain président des États-Unis. Ce contexte a clairement joué dans la décision du Guardian de quitter X.
La discussion à Reporterre
L’équipe de Reporterre s’est réunie, comme chaque fois que des sujets majeurs demandent une réflexion collective. Dans la discussion, nous avons observé que nous ne participons pas sur X à de quelconques débats ou commentaires, mais que nous proposons des informations, c’est-à-dire des liens vers nos articles, qui sont en accès libre, afin que tout le monde, riche ou pauvre, puisse avoir accès à l’information sur l’écologie.
Et, par ailleurs, nous bloquons les comptes des personnes qui commentent ces articles par des injures, du racisme ou du sexisme. Une première idée a émergé de la discussion, c’est qu’il n’y avait pas de raison de laisser le terrain à l’extrême droite : tous les utilisateurs de X ne sont pas de cette opinion, mais cherchent d’abord à s’informer de l’actualité, pour laquelle, du fait de son design, X reste un instrument efficace.
Facebook, YouTube, TikTok... Des plateformes loin d’être irréprochables
Surtout, alors que Reporterre s’interroge de longue date sur le poids du numérique dans nos vies quotidiennes et dans la vie politique, nous avons aussi constaté que les autres réseaux sociaux ne sont pas beaucoup plus recommandables : Instagram comme Facebook appartiennent à Meta, dirigé par le milliardaire Mark Zuckerberg.
Celui-ci n’a pas voulu choisir entre Donald Trump et Kamala Harris, et vient de dîner avec le prochain président des États-Unis. Instagram, par ailleurs, pratique une censure sur les contenus politiques.
De même, YouTube — qui appartient à Google —, avait directement contribué à faire élire Donald Trump en 2016 en lui octroyant une visibilité disproportionnée. Sur cette plateforme comptant 150 millions d’utilisateurs étasuniens réguliers, 80 % des contenus lui étaient favorables.
En 2020, une analyse par Avaaz des 200 vidéos de YouTube les plus vues sur le changement climatique a révélé que la moitié des vues étaient associées à des vidéos propageant des thèses climatosceptiques ou complotistes. Quant à TikTok, qui appartient à la personne la plus riche de Chine, Zhang Yiming, il a fait le lit de Jordan Bardella, le président du Rassemblement national.
Diffuser notre alternative
Au total, nous avons décidé, pour le moment, de rester sur X pour y apporter de l’information, même si, comme le dit Marine Tondelier, qui y reste aussi, ce réseau social est une souffrance.
Nous développons notre présence sur Mastodon — un réseau social décentralisé où nous nous sommes implantés dès l’été 2023 — et sur BlueSky, qui se veut une sorte d’héritier du Twitter « authentique », tout en restant présents sur YouTube, sur Instagram, sur LinkedIn et sur Facebook, toujours dans le but de diffuser largement une information rigoureuse et gratuite sur les questions écologiques.
Nous poursuivons aussi le développement de nos lettres d’information, que reçoivent plus de 150 000 abonnés — un instrument essentiel parce que totalement libres de tous les moguls des réseaux sociaux (et si vous n’êtes pas encore abonné, voici le lien, c’est gratuit et sans publicité).
Résister collectivement
Mais surtout, il nous faut avoir une réflexion commune sur les réseaux sociaux avec tous les médias libres et indépendants : il faut poser sur la table du débat politique la nécessité d’une sorte de service public des réseaux sociaux, actuellement colonisés par les milliardaires d’extrême droite.
La problématique est la même qu’avec la presse : face à l’emprise des financiers, de nombreux médias, dont Reporterre, se sont développés et commencent à constituer une efflorescence qui rend moins absolue la domination de cette presse servile. Elle n’annule pas celle-ci, mais fait pression pour l’empêcher de taire nombre de vérités, rouvre le débat public, et commence à modifier le rapport de force.
Les médias commencent à se sentir solidaires et à mener des actions communes. Il nous faut réfléchir collectivement, et si nous devons quitter tel ou tel réseau ou faire pression, le faire ensemble, pour peser vraiment.
• vendredi 17 janvier 2025 - Après une nouvelle discussion collective, Reporterre a décidé de quitter X, au sein du mouvement collectif #HelloQuitX, le 20 janvier 2025, jour de l’investiture de Donald Trump comme président des États-Unis. À lire ici : Reporterre quitte X.