Pourquoi certaines villes rallument les lampadaires la nuit
Environ 40 % des communes de France métropolitaine éteignaient au moins une partie de leurs éclairage la nuit en 2021. - Pexels / CC / KoolShooters
Environ 40 % des communes de France métropolitaine éteignaient au moins une partie de leurs éclairage la nuit en 2021. - Pexels / CC / KoolShooters
Durée de lecture : 7 minutes
Salvatrices pour le vivant ou néfastes pour la sécurité, les politiques d’extinction de l’éclairage public divisent, au point que des communes font déjà marche arrière. Pourtant, ces deux aspirations ne sont pas irréconciliables.
Rouen (Seine-Maritime), correspondance
Une ville plongée dans une nuit noire et calme, seulement ponctuée du cri d’une chouette et de quelques bruissements de feuilles et d’insectes, où les rares voitures encore en circulation roulent au pas dans des rues rouvertes aux mobilités douces. Si ce rêve d’une urbanité respectueuse de la vie nocturne semble hautement désirable pour certains, il suscite des craintes pour d’autres : augmentation de l’insécurité, des accidents de la route ou risque d’une diminution de l’accessibilité de certains espaces, notamment pour les femmes.
Dans la presse locale ou au sein des collectivités, les débats sont souvent extrêmement polarisés entre partisans et opposants à l’extinction nocturne, qui se renvoient inlassablement l’argument de la sécurité et celui de la défense du vivant.
Une simple route peut être une barrière infranchissable
Sur ce dernier point, il n’y a pas de doute, l’extinction nocturne est gagnante. Selon une étude de l’Ademe de 2017, les 11 millions de lumières que compte l’éclairage public en France représentaient une puissance de 1 300 mégawatts, soit autant qu’un réacteur nucléaire récent. Leur extinction permet donc des économies importantes pour les collectivités, qui ont été nombreuses à sauter le pas ces dernières années. Entre 2022 et 2023, les émissions lumineuses de l’Hexagone ont ainsi chuté de 25 %.
L’extinction est aussi très bénéfique pour le vivant, alors que 30 % des vertébrés et 65 % des invertébrés ont un mode de vie nocturne. Chez certaines espèces attirées par la lumière, les éclairages agissent comme de véritables pièges, provoquant l’épuisement des individus ou l’augmentation de leur prédation alors que d’autres vont, au contraire, fuir la lumière. Pour ces dernières, une simple route illuminée peut représenter une barrière aussi infranchissable qu’un barrage pour des poissons et contribuer à la fragmentation des écosystèmes.
L’effet de l’éclairage sur la vie nocturne est un phénomène complexe, qui ne peut se résumer à la simple question de l’extinction au milieu de la nuit. « Il y a des insectes qui sortent dès le début de la nuit, il y en a d’autres qui sortent un peu plus tard, deux ou trois heures après la nuit, et il y en a d’autres qui ressortent avant l’arrivée de la lumière le matin », dit Jean-Pierre Frodello, directeur de la Ligue pour la protection des oiseaux en Normandie.
Lire aussi : Éclairage nocturne : pourquoi éteindre en pleine nuit ne suffit pas
Pour lui, les mesures actuelles seraient encore insuffisantes : « Quand on éteint à 23 heures et qu’on allume à 5 heures, on n’arrange rien du tout pour une partie des espèces nocturnes. » L’expert souhaiterait, à partir du printemps, voir l’éclairage totalement éteint dès la tombée de la nuit.
Des communes rallument
Malgré ces avantages écologiques, un certain nombre de villes ont récemment pris la décision de rallumer leur éclairage, comme dans la métropole de Rouen, où une douzaine de communes sont déjà revenues sur cette mesure ou seraient sur le point de le faire. Selon Jean-Pierre Frodello, c’est la récente baisse des tarifs de l’électricité qui expliquerait ces décisions, l’écologie ayant selon lui rarement été la motivation première pour la mise en place de ces mesures.
À Saint-Étienne-du-Rouvray, dans le sud de l’agglomération rouennaise, le maire communiste Joachim Moyse a évoqué des plaintes d’habitants et une augmentation des vols et des dégradations de véhicules pour justifier sa décision. L’édile a décliné la demande d’entretien de Reporterre, ne désirant pas communiquer avant la fin des négociations avec le conseil métropolitain au sujet du surcoût financier engendré par le rallumage.
Bien que cette association entre lumière et sécurité soit particulièrement ancrée dans les imaginaires, les données sur le sujet ne sont pas aussi tranchées. Ainsi, les études réalisées depuis plusieurs décennies ne relèvent pas de corrélation nette entre éclairage et délinquance et ne sont pas toujours comparables, en raison des différences d’échelle entre les zones étudiées — petite ville, métropole ou région — et de comptabilisation des délits par les polices locales. Par ailleurs, on manque encore de recul sur les politiques d’extinction de l’éclairage. Selon la ville de Rouen, qui avait expérimenté l’extinction dès 2019, puis étendu le dispositif en 2021, aucune augmentation des interventions de police n’aurait été constatée.
« Quand la police dit “tout ça, c’est psychologique”, non ça ne l’est pas »
Si l’extinction des éclairages ne semble pas affecter radicalement la délinquance, la question de la sécurité des déplacements en ville dépasse largement le champ des statistiques policières, notamment pour les femmes.
« Quand la police dit “tout ça, c’est psychologique”, non ça ne l’est pas, c’est fondé sur des faits réels qui ont traversé la vie des femmes, tranche l’urbaniste et sociologue Marie-Dominique de Suremain. Les agressions, c’est plus subtil. Ce sont des regards, des sifflements, des attouchements, c’est aussi la tension qui est vécue quand quelqu’un vous suit. Ce sont des choses qui restent dans l’expérience des personnes, d’autant que la société responsabilise les victimes », dit l’experte, qui rappelle que seule une partie des agressions les plus graves font l’objet de plainte.
Des marches pour rendre l’espace public aux femmes
Afin de rendre l’espace public plus accessible aux femmes, elle a notamment participé à développer en France les marches exploratoires, des études participatives qui permettent d’identifier les problématiques spécifiques aux déplacements des femmes sur un territoire donné via l’expérience d’habitantes.
« L’idée, c’est que les femmes puissent circuler partout et diagnostiquer de façon participative en disant “voilà mes trajets, voilà les obstacles que je rencontre”, et d’en faire immédiatement des propositions. De dire “si on avait le pouvoir de décision, qu’est ce qu’on changerait”. »
S’il ressort souvent de ces études un évitement des espaces peu éclairés, il serait pourtant, selon l’experte, parfaitement possible de concilier sécurité et défense du vivant, à condition de tenir compte des spécificités sociales et urbanistiques locales, au plus proche des réalités du terrain. Déplacer des arrêts de bus afin d’éviter la traversée de lieux non éclairés ou mettre en place des politiques d’arrêt à la demande pourraient faire partie de ces solutions.
« Entre le planificateur et l’usager, en l’occurrence l’usagère, il y a souvent un grand décalage, car le planificateur n’a pas la même expérience de vie. » Pour Maire-Dominique de Suremain, les pouvoirs publics devraient prendre en compte les diagnostics issus des marches exploratoires, au même titre que les études environnementales parfois réalisées dans le cadre des politiques d’extinction des éclairages.
Entre les lampadaires à détection de mouvement, les allumages à la demande des rues, ou l’éclairage des passages piétons et des voies cyclables, des solutions existent aujourd’hui pour limiter la pollution lumineuse tout en maintenant la possibilité de voir et d’être vu. Mises en place plus largement, elles pourraient faciliter l’équilibre entre écologie et sécurité.