Quand nos eaux usées anéantissent la vie des rivières
Un prélèvement d’eau en aval de la station d’épuration des Matelles, près de Montpellier. - © David Richard / Reporterre
Un prélèvement d’eau en aval de la station d’épuration des Matelles, près de Montpellier. - © David Richard / Reporterre
Durée de lecture : 5 minutes
Au nord de Montpellier, une association environnementale a remarqué une dégradation nette des rivières. En cause : des stations d’épuration défectueuses, qui rejettent des eaux polluées.
Les Matelles (Hérault), reportage
Accroupi sur la berge, Jean-Louis Couture remplit une bouteille d’une eau verdâtre. Devant lui, le Lirou s’écoule paresseusement entre des rochers aux nuances émeraude. « Toutes ces algues qui floculent, ce n’est pas normal », commente Sylvain Gilles, son acolyte. Depuis quatre ans, les deux retraités arpentent les rivières au nord de Montpellier. Avec, toujours, le même constat amer : « Elles sont dans un état épouvantable. »
Pour comprendre cette lente agonie, les deux experts — membres de l’association Mosson coulée verte — ont multiplié les prélèvements dans les cours d’eau. Conclusion de leurs analyses ? Des concentrations trop importantes de nitrates et phosphates. À force de recherche, ils ont fini par remonter à la source de cette contamination. Un coupable a priori inattendu : les stations d’épuration, les mêmes censées dépolluer nos eaux usées.
Un cas loin d’être isolé. À l’échelle nationale, près de 23 % de l’azote et 17 % du phosphore entrant dans notre système d’assainissement finiraient rejetés dans les eaux de surface, d’après de premières estimations d’experts.
« Les stations d’épuration ont été conçues pour éviter que les milieux aquatiques ne soient asphyxiés par la matière organique, précise Franco Novelli, de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). Pour ce qui est de l’azote et du phosphore, il n’y a pas d’obligation de traitement, c’est au cas par cas. » En clair, les stations retiennent les restes organiques — notamment issus de nos fèces — et les matières en suspension [1]. Point.
Quant aux restes de nos urines (les nitrates) et de nos produits ménagers (les phosphates), charge à la rivière de s’en débrouiller. Car la nature sait faire : « Si un cours d’eau est bien géré, pas bétonné, avec une ripisylve [arbres, roseaux] développée, le milieu peut absorber les rejets », explique l’expert de la FNCCR. Précisément, les plantes se nourrissent de ces composés.
« Quand il y en a trop, les algues prolifèrent dans les cours d’eau », rappelle Sylvain Gilles. Ce phénomène, l’eutrophisation, asphyxie peu à peu le milieu. « On constate alors une perte de biodiversité », conclut l’ancien hydrobiologiste.
Un tiers « non conforme »
Dans le village médiéval des Matelles, le Lirou fait ainsi verte mine. Et pour cause : les analyses menées par l’association Mosson coulée verte ont montré des taux de phosphate jusqu’à dix-sept fois supérieurs aux limites [2]. « On habite dans un écosystème préservé, mais en fait la rivière est dans un état déplorable », regrette Gwenaëlle Guerlavais, habitante de la commune.
Également conseillère municipale d’opposition (sans étiquette), elle dénonce « le manque d’information » de la part des élus. De son côté, le vice-président de la communauté de communes en charge du dossier assure avoir été pris de court. « Avant, chaque commune finançait et gérait sa station… comme elle le pouvait, rappelle Jean-Claude Armand. Quand on [la communauté de communes] a récupéré la compétence assainissement en 2018, on a été de surprise en surprise. »
D’après un état des lieux mené en 2022 que Reporterre a pu consulter, sur les 43 systèmes d’assainissement de la communauté de communes du Grand Pic Saint-Loup, 14 ont été jugés « non conformes » — dont au moins 3 avec une préoccupation pour les nitrates et les phosphates. Dit autrement, un tiers des structures n’épure pas bien.
« Il s’agit d’installations industrielles, généralement automatisées, qui dépendent de nombreux capteurs, indique Franco Novelli. Un dysfonctionnement comme une coupure électrique ou un problème de maintenance peut rapidement avoir un impact désastreux sur un cours d’eau. » Faute de personnel et d’entretien, un incident est vite survenu.
En périphérie de Montpellier, le problème est aussi démographique, reconnaît Jean-Claude Armand : « Certains villages ont grossi et se retrouvent avec des ouvrages sous-dimensionnés. »
Pour y remédier, les élus communautaires ont voté en mai une enveloppe de 57 millions d’euros pour les dix années à venir. Un investissement « nécessaire » mais conséquent, qui « va se répercuter sur la facture d’eau des usagers », admet le vice-président, sans s’avancer sur la hausse à prévoir pour les quelque 50 000 habitants.
Pas de quoi convaincre Jean-Louis Couture, qui attend de « voir les changements » : « Pendant plusieurs années, on alertait et les élus fermaient les yeux », dénonce-t-il, pipette et tube à essai en main. Délicatement, il place ensuite l’eau prélevée dans le photomètre — un appareil mesurant les composés dans le liquide grâce à leur coloration. Les premières mesures — à confirmer — montrent une pollution du Lirou au phosphate. Le système d’assainissement des Matelles devrait d’ailleurs recevoir « des travaux en urgence », selon le plan des élus communautaires.