Quand la ville dégradée redécouvre ses arbres indigènes

27 juin 2018 / Amélie Beaucour (Reporterre)

La méthode du botaniste japonais Miyawaki permet de restaurer des zones dévastées grâce à des plantes autochtones. Elle se développe en France, où l’approche utilitariste de la forêt cède – un peu – la place à une relation sensible entre l’homme et la nature. Démonstration au bord du périphérique parisien.

  • Paris, reportage

C’est le long du périphérique qui sépare Paris de Montreuil que le travail commence pour Enrico et Cédric, les deux bénévoles de l’association Boomforest. Depuis quatre mois, ils viennent régulièrement retirer les mauvaises herbes de ce petit talus de 400 m² qui jouxte l’axe routier le plus fréquenté d’Europe. D’ici trois ans, le million d’automobilistes qui l’empruntent chaque jour pourront y voir non plus une petite parcelle de terre laissée à la merci des déchets mais de jeunes chênes et bouleaux, plantés par l’association en mars dernier.

L’endroit est bruyant, on y respire mal, mais là est tout l’enjeu pour Boomforest. Les arbres ont ce double pouvoir magique : ils absorbent le CO2 qui émane des pots d’échappement et créent une barrière acoustique qui réduit le vrombissement assourdissant des moteurs. À terme, c’est tout le boulevard qui pourrait être entouré de cette « muraille verte ».

Une forêt urbaine en trois ans seulement… le projet est si ambitieux qu’il peut laisser dubitatif. Pourtant, il est bel et bien réalisable. Le secret ? C’est la méthode Miyawaki, inventée au Japon par le botaniste du même nom.

« D’ici trois ans, la forêt n’aura plus besoin de nous et pourra se débrouiller seule » 

L‘objectif ? Restaurer les zones dévastées en y réintroduisant des espèces végétales autochtones, c’est-à-dire présentes à cet endroit depuis des milliers d’années, espèces qui se seraient naturellement développées sur cette parcelle si l’homme ne l’avait pas urbanisée. Un principe qui semble évident. Pourtant, la plupart des reboisements du territoire français se font à partir d’espèces venues d’ailleurs. Car les platanes qui ornent nos trottoirs ne poussaient pas sur nos sols du temps de nos arrière-arrière-grands-parents (ils viennent tout droit d’Amérique du Nord ou du bassin méditerranéen).

La forêt autochtone a pourtant de nombreux avantages. Selon le professeur Akira Miyawaki, la biodiversité ainsi recréée serait 100 fois supérieure à celle obtenue par une revégétalisation typique, sa densité serait 30 fois supérieure et son développement 10 fois plus rapide.

Entre Paris et le périphérique.

Pour cela, certaines règles sont à respecter. Il faut tout d’abord identifier un minimum de 50 espèces autochtones distinctes d’arbres, arbustes, herbes, afin d’assurer une biodiversité riche et favoriser la sélection naturelle des plantes. Plus ces espèces sont différentes, moins elles entrent en concurrence avec leurs voisines et plus elles se nourrissent facilement. Chaque arbre poussera donc plus rapidement dans ces conditions que s’il est entouré de compères de la même espèce. Pour identifier les espèces, on procède à une étude du sol, par prélèvement de terre qui est analysée en laboratoire. On la compare ensuite à une banque de sols régionaux et dont on sait pour chacun quelles espèces y poussent.

Il faut également assurer son entretien pendant les trois premières années. Mais cela reste minime, explique Enrico. « On va simplement venir arracher les mauvaises herbes, qu’on posera simplement au pied des plants pour créer un paillage naturel. On coupe également les branches endommagées. Mais, d’ici trois ans, la forêt n’aura plus besoin de nous et pourra se débrouiller seule. »

« Oui, la nature a aussi le droit d’exister par elle-même et pour elle-même » 

Seul bémol : son coût élevé, qui couvre l’acquisition des parcelles, les études du sol qui doivent être menées en amont, et l’achat des semences autochtones.

Aujourd’hui, 1.700 forêts natives ont été recréées dans le monde. Au Japon, berceau de la méthode Miyawaki, ce type de reboisement s’est démocratisé et s’est propagé aux pays voisins.

Pourtant, en Europe, elle peine à se faire connaître. Selon Nicolas de Brabandère, biologiste et fondateur de l’entreprise de revégétalisation Urban Forest, le principal obstacle vient de notre vision européenne de la sylviculture. Si au Japon, la nature a quelque chose de sacré, elle aurait, en France, une image bien plus étroite, fondée sur le rendement : « Pendant des années, les forêts ont été plantées par l’homme et pour l’homme. Elle n’a pendant longtemps eu qu’une fonction économique et de loisir. Elle devait à la fois être attrayante pour la bourgeoisie qui allait s’y promener, et produire un bois de qualité pour que l’homme puisse en récolter de l’argent. Une forêt sauvage n’avait aucun intérêt. Aujourd’hui, une nouvelle dimension émerge : celle de l’intérêt écologique de la forêt. On commence seulement à se dire que, oui, la nature a aussi le droit d’exister par elle-même et pour elle-même. »

Enrico et Cédric, les deux bénévoles de l’association Boomforest.

Bien que les mentalités européennes et asiatiques soient différentes, la méthode Miyawaki a également mis du temps à s’imposer dans les esprits nippons. Après quarante ans de travaux, elle ne s’est fait connaître du grand public qu’en 2011. Cette année-là, un tsunami d’une ampleur considérable a ravagé les côtes japonaises, emportant sur son passage la vie de 18.000 personnes et conduisant à l’une des plus grandes catastrophes nucléaires de l’histoire, celle de la centrale de Fukushima Daiichi. Ni les murs en béton érigés comme des boucliers ni les forêts de conifères prévues pour absorber de grandes quantités d’eau ne sont parvenus à protéger les habitants. Sur place, seules les espèces indigènes ont survécu et réussi à protéger les habitants des environs.

« Recréer une forêt, c’est bien, mais recréer du sens et du lien, c’est encore mieux » 

Cette image de forêt salvatrice, la nature comme dernier rempart contre la nature, Cédric en est conscient. « Je pense que c’est l’avenir de la méthode. On reçoit de plus en plus d’appels à projets concernant le reboisement de zones dévastées par des catastrophes naturelles. Dernièrement, on a reçu une demande d’une zone inondable du côté de Nantes.  »

Autre atout : ce type de forêt primitive permettrait de lutter contre les feux de forêt, explique Cédric, en citant un appel à projets provenant d’une zone dévastée par le feu dans le sud de la France. « Plus une forêt est dense, plus elle est humide, et moins le feu peut se propager. Certaines espèces, lorsqu’elles sont exposées à de très fortes températures, relâchent dans l’air toute l’humidité qu’elles contiennent. Résultat : l’air s’humidifie et la végétation brûle beaucoup moins facilement. »

À travers ces initiatives, Boomforest espère resserrer le lien entre la terre et ses habitants. Un but qui est clairement énoncé dans la méthode Miyawaki. « On ne cherche pas à faire uniquement de l’écologie, indique Cédric. Au-delà des bienfaits environnementaux, la méthode cherche clairement à ramener les gens vers la nature et à en faire un objet précieux autour duquel les gens pourraient se rassembler. Recréer une forêt, c’est bien, mais recréer du sens et du lien, c’est encore mieux. »

L’enjeu pour Boomforest est également de rendre accessible la méthode à tout un chacun. D’ici peu, elle sera d’ailleurs affichée sur les grilles qui encadrent le talus. « Cela donnera peut-être envie aux gens d’essayer de faire la même chose chez eux », sourit Cédric.



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Lire aussi : Changer la relation occidentale à la nature... en apprenant des peuples d’Amazonie

Source : Amélie Beaucour pour Reporterre

Photos : © Amélie Beaucour/Reporterre
. chapô : la forêt en devenir de l’association Boomforest, en bordure du périphérique parisien.

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