Quand le mouvement queer rencontre l’écologie

21 juillet 2016 / Cy Lecerf Maulpoix



Le mouvement queer des minorités sexuelles s’imprègne en Californie de préoccupations écologiques, explique l’auteur de cette tribune. Cette intersection y est portée depuis un lustre par des militants très actifs.

Cy Lecerf Maulpoix travaille actuellement sur la convergence entre les luttes queer et environnementales au sein du mouvement Panzy, de Pink Blocs et dans le cadre d’un projet de recherche entre la France et les États-Unis. Il est également membre du collectif musical queer Fils de Vénus.


Si l’on désigne bien plus souvent en France par LGBT (Lesbiennes gays bisexuelles transexuelles) les minorités sexuelles, de genre et de sexe, le terme de « queer », moins connu, est une insulte traditionnellement adressée aux « bizarres », à cell-eux qui seraient « de travers », « tordus » et dessine les contours d’un espace identitaire où se côtoient des minorités différentes déviant de la norme dominante, souvent blanche, hétérosexuelle et masculine [1]

Et si, en dépit de sa portée contestataire construite dans les années 90 — il est désormais indifféremment substitué à LGBT+ (ou LGBTQI [2]) dans les pays anglophones —, j’utiliserai le terme « queer » pour qualifier la mouvance des « écologies queer », qui articulent l’identité queer et ses enjeux à ceux soulevés par l’écologie et l’activisme environnemental.

« Nature is queer ! » 

Cette convergence est actuellement incarnée par le mouvement Panzy (ex-LGBTI pour le Climat) mais aussi par les Pink Blocs au sein d’actions de désobéissance civile. Elle a des représentant.e.s, notamment en Californie, territoire touché par de nombreux scandales environnementaux et sociaux (pollution, sécheresse, évictions notamment) et de fait, historiquement imprégné par l’émergence de divers mouvements sociaux et par la contre-culture. Dans le bain bouillonnant de la région de San Francisco sont en effet nés depuis plus d’une demi-décennie une variété d’initiatives témoignant de la fertilité militante californienne (mouvements pour les droits civiques, antinucléaire, mouvements LGBT et féministe, festivals alternatifs…). J’ai décidé de m’y rendre plusieurs semaines afin d’en rencontrer certain.e.s représentant.e.s pour apprendre à leurs côtés mais aussi me confronter aux limites éventuelles de cette nouvelle intersection.

Organisation mobilisant des LGBTQI dans la réalisation d’actions en faveur de l’environnement (jardins partagés, nettoyage des plages, réhabilitation d’espaces désaffectés) ou dans la lutte contre les industries polluantes, performances d’écosexuel.l.es proclamant la nature comme amant.e pour transformer le rapport que nous entretenons avec elle, fermes et jardins urbains écoqueer, les initiatives au sein desquelles j’ai eu la chance d’évoluer m’en ont appris autant sur la multiplicité des identités queer, sur la diversité possible des stratégies militantes que sur l’histoire même de l’émergence des premiers mouvements queer. Des premières communautés et rassemblements aux organisations les plus récentes, il se dessine une histoire faite d’inspirations variées et de rencontres avec d’autres minorités, avec d’autres espaces communautaires. La résonance entre les luttes, leurs différences mais également leur soutien réciproque tout autant que l’élaboration d’une critique plus systémique envers une société construisant conjointement des systèmes d’oppressions de la nature et de ses habitant.e.s, humains ou non-humains, n’étaient évidemment pas des processus nouveaux.

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La ferme Green Faerie.

« Nature is queer ! » se sont exclamées à l’unisson Beth Stephens et Annie Sprinkle, représentantes du mouvement écosexuel. « La nature est diverse, ne juge pas et ne définit pas ce qui est contre-nature ou pas. » Un petit matin, dans la ferme urbaine Green Faerie Farm qu’il avait contribué à créer, j’ai discuté avec Doublesnake, éleveur et membre des Radical Faeries, de la permaculture et du rôle de la diversité au sein des écosystèmes. Il m’a aussi parlé avec émotion des plantes rares qu’ils cultivent, des espèces de fleurs qu’ils s’attachent à protéger mais aussi de l’intelligence et de la sexualité débridée (que beaucoup qualifieraient justement de bizarre ou borderline) de ses chèvres. Dans le gigantesque domaine du Groundswell Institute dans lequel il vit actuellement, situé dans la campagne, au nord de San Francisco, il m’a également évoqué leur volonté d’en faire un lieu où pourraient résonner les luttes, se rencontrer des militant.e.s aux identités divers.e.s avec bienveillance.

La joie et la jouissance comme pendant nécessaire de la colère ou de la tristesse 

« Queeriser » les tactiques revient non seulement à leur apporter une forme d’humour particulier et d’exubérance, comme ont pu me l’expliquer Annie et Beth, mais également à construire de la résilience en sollicitant la joie et la jouissance comme pendant nécessaire de la colère ou de la tristesse nées de l’impression d’urgence ou de la peur de l’extinction. Conjointement à la jouissance, il s’agit également de réaffirmer un principe d’amour et d’attention. Comme si s’attacher à préserver et à soigner la diversité, le petit, le marginalisé, le menacé, s’attacher à les reterritorialiser dérivait d’une expérience première, souvent douloureuse, celle de la violence de l’exclusion en tant que minorité sexuelle, de genre ou de couleur (la récente attaque à Orlando ne l’a t’elle une fois de plus tragiquement démontré ?).

À l’heure où nous sommes régulièrement confrontés aux phénomènes de violence, de destruction, à la peur de l’autre, à l’exclusion qui en découle, ces initiatives, loin de se présenter comme les seules solutions possibles, ont le mérite et l’avantage d’incarner des éléments de réponse tout en mettant le doigt sur ce qui manque parfois cruellement à de nombreuses initiatives écologistes : une distance critique afin de parvenir à une vision englobante, incluant non seulement la remise en question d’un système politique et économique, mais également des valeurs et des schèmes de domination sur lesquels ils fonctionnent et qui continuent parfois d’imprégner ces mouvements qui les combattent.




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[1Le terme étasunien « queer » signifie « étrange, louche, de travers ». Insulte du vocabulaire populaire équivalent au français « pédé », avec la connotation de « tordu », « queer » s’oppose à « straight » (droit), qui désigne les hétérosexuels. Ce courant de pensée militant (Queer Theory) né dans les années 1990 remet en cause les catégories d’identité sexuelle : identités de genre (homme et femme) et d’orientation sexuelle (hétérosexuelLE et homosexuelLE). Le queer ne se limite pas à combattre les inégalités ou les dominations entre ces catégories — l’homophobie ou le patriarcat — mais remet en cause l’existence même de ces catégories. Selon Les Panthères roses.

[2Lesbienne, gay bisexuel, transexuel, queer, intersexe (personnes ne se revendiquant ni du sexe masculin ni du sexe féminin).


Lire aussi : A San Francisco, le tambour pour la Terre se fait toujours entendre

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Berth/Reporterre

Photo : Facebook

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