Quand le neuf apparaît déjà

7 janvier 2016 / Fabrice Nicolino



Blessé lors de l’attaque terroriste contre « Charlie Hebdo » il y a un an, Fabrice Nicolino garde l’espoir : "D’un côté le vieux monde, qui tient encore entre ses mains le pouvoir de décision. Et de l’autre, dans les limbes certes, mais lumineuse déjà, davantage qu’une graine. Une pousse. Une pousse déjà vivace."

Journaliste engagé pour l’écologie, Fabrice Nicolino est chroniqueur à La Croix et à Charlie Hebdo, où il a été blessé dans l’attentat du 7 janvier 2015. Il s’exprime aussi sur son blog, Planète sans visa, et a publié récemment Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture. Aujourd’hui, un an après le terrible attentat, il est à Nantes, aux côtés des Naturalistes en lutte, pour une conférence de presse contre le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes.

Fabrice Nicolino.


Vous savez quoi ? J’ai pris trois balles dans la peau le 7 janvier 2015, au siège de Charlie Hebdo et je ne recommande pas l’expérience. Seulement, je ne supporte plus cette France pétrifiée, tremblante, prête à donner les clés du royaume à ses flics, à ses soldats, à ses nombreux et ténébreux services secrets, que personne ne contrôle parce que personne n’a jamais songé à les contrôler.

Cette France à genoux devant la folie meurtrière donne une idée précise de ce que nous sommes devenus. Incapables de répondre sur le plan de l’imaginaire et de la civilisation, nous ne voyons l’avenir que sous la forme d’une surveillance totale, agrémentée, car nous savons vivre, de creux discours sur la démocratie et la fraternité. Attention, pas de malentendu : je pense qu’il faut nommer le totalitarisme nouveau incarné par les djihadistes. Et je suis bien convaincu qu’il faut savoir sortir des armes – des vraies, en acier trempé – quand il faut affronter des barbares.

Un hymne solennel à consommer des objets inutiles

La question n’est donc pas celle-là. La question est que nous n’avons rien à défendre qu’un monde de pacotille et de falbalas. Quoi ? Le but de la vie sur Terre ne serait donc que la possession de bagnoles – une, deux, trois si possible –, de télés, d’ordinateurs, de téléphones portables ? Il faudrait donc perdre sa vie dans un travail aliéné pour enfin profiter de vacances bien méritées ? À la mer – dans le béton et la furie des foules sur le sable – ou au ski, dans ces villages Potemkine où le personnage principal est désormais la neige artificielle ?

Jamais, me semble-t-il en tout cas, le monde que j’habite par force n’aura été aussi laid. Partout résonne un hymne solennel à consommer des objets inutiles, qu’il faut envoyer de plus en plus vite à la benne. Malgré les innombrables propos publics qui clament le contraire, les frontières entre communautés, générations, classes sociales, se changent en précipices. Mais la France officielle des médias et de la politique s’en moque bien !

Ce qu’elle veut, on le sait : des mises en scène, avec roulements de tambour si possible. Ainsi nos maîtres, bombant le torse, parviennent à croire et à convaincre – un peu – qu’ils existent encore. Voyez l’exploitation faite du grand massacre du 13 novembre, à Paris. La veille encore, on misait sur les embrassades de la COP 21 où, répétaient gazettes, ministre et président, se jouait le sort du monde.

La crise est ce moment où le vieux meurt et où le neuf tarde à apparaître

Le lendemain, des centaines et milliers d’articles vides d’information, mais dégoulinants d’émotion, repoussaient la conférence climatique dans les coulisses. Quel aveu ! Ainsi donc, un acte de guerre – terrible et terrifiant, mais circonscrit – devenait soudain dix fois plus important que la réflexion commune sur le dérèglement climatique, qui menace toutes les sociétés humaines de dislocation. Mais il est vrai que l’élection présidentielle de 2017 vaut bien cela, n’est-ce pas ?

Y a-t-il une voie ? Il existe en tout cas un chemin, même si je ne sais pas où il mène exactement. Le suivre implique selon moi une rupture radicale et définitive avec la totalité des formes politiques existantes. Ce qui comprend celles dont beaucoup de lecteurs de Reporterre se sentent proches : EELV ou le Parti de gauche, par exemple. Toutes ces représentations appartiennent à un monde qui a déjà largement disparu. Pour citer le vieux Gramsci, que je continue à respecter malgré tout ce qui nous sépare à jamais, « Crisi è quel momento in cui il vecchio muore ed il nuovo stenta a nascere ». La crise est ce moment où le vieux meurt et où le neuf tarde à apparaître.

Cela vient peut-être, tant nous sommes aveugles

Oui, le chemin existe certainement. Je parlais d’un peu tout ça, l’autre jour, avec Pierre Rabhi, qui est un très cher ami, et comme un frère, même. Nous étions d’accord pour reconnaître que la société est en marche, sous les apparences de la torpeur. Des millions de gens ont d’ores et déjà changé pour partie leur manière de manger, de se vêtir, de voyager, de cultiver, de produire et même de mourir. L’affreux est qu’aucune force politique n’émerge qui pourrait, qui devrait donner un sens général, et désirable, à ce mouvement des profondeurs.

Cela viendra. Cela vient peut-être, tant nous sommes aveugles. En attendant, je me prépare pour une conférence de presse des Naturalistes en lutte, mes amis. Ce rassemblement bénévole a réalisé sur le territoire magique de Notre-Dame-des-Landes un inventaire prodigieux de ses richesses naturelles. Et trouvé des espèces rares que les bureaux d’étude des bétonneurs avaient, dans leur précipitation, oubliées. La loi étant la loi – je me permets de sourire, ce que vous ne voyez pas –, cette découverte devrait en théorie retarder les manœuvres conjointes de Vinci et Jean-Marc Ayrault, ci-devant maire de Nantes. D’un côté le vieux monde, qui tient encore entre ses mains le pouvoir de décision. Et de l’autre, dans les limbes certes, mais lumineuse déjà, davantage qu’une graine. Une pousse. Une pousse déjà vivace.




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Lire aussi : Fabrice Nicolino : « Il faut inventer quelque chose de neuf »

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos :
. Chapô : Un jeune pin, près des chutes de la Madeleine, à Yaté, en Nouvelle-Calédonie. Flickr (nonac69/CC BY-NC-ND 2.0)

. Portrait : Lucas Mascarello/Reporterre

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