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ReportageAnimaux

Quand les vautours s’allient aux éleveurs

La silhouette caractéristique des vautours est une figure incontournable du Massif central.

Dans l’Aveyron, les vautours assurent un rôle précieux d’équarrissage des carcasses d’animaux d’élevage. Critiqué par certains éleveurs, le charognard ne s’en prend pourtant presque jamais à des bêtes vivantes.

Cet article est publié en partenariat avec la Revue Salamandre



Parc naturel des Grands Causses (Aveyron), reportage

Des centaines de vautours sont agglutinés sur les cadavres de deux brebis. De petits cris agités et morbides résonnent. « On a l’impression qu’une bête agonise, mais c’est juste le bruit des vautours un peu excités qui consomment une carcasse. C’est la nature », dit Léa Giraud, les yeux dans les jumelles.

Cette responsable d’équipe du site des Grands Causses à la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) est habituée à les observer. D’autres spécimens planent au-dessus de la scène macabre. Petite tête claire, très larges ailes aux rémiges (les grandes plumes des ailes) en forme de doigts, queue courte, corps couleur fauve, envergure de plus de 2 m… leur silhouette est immédiatement reconnaissable dans le ciel.

Au sol, le vautour fauve est plutôt gauche lorsqu’il marche, mais très habile lorsqu’il s’agit de consommer les dépouilles. Chaque semaine, des collègues de Léa Giraud récoltent les animaux d’élevage morts directement chez les agriculteurs et les amènent sur ce charnier.

« On intervient auprès de dix-sept exploitations volontaires, mais, sur l’ensemble du Massif central, la majorité des éleveurs fait encore appel à des sociétés d’équarrissage », dit-elle. Ces entreprises traversent la France pour venir récupérer les cadavres, sans compter le coût de l’incinération pour se débarrasser des carcasses en bout de chaîne.

Une centaine de convives à table

Les vautours sont des oiseaux charognards qui peuvent justement remplacer tout ce dispositif. Pour cela, certains éleveurs ont des placettes d’alimentation directement sur leurs terres. D’autres les confient à la LPO. Tous les éleveurs ne peuvent pas héberger un tel dispositif chez eux, pour des raisons réglementaires. « Certaines exploitations sont trop proches de parcs éoliens ou de lignes électriques, par exemple », précise Léa Giraud.

En contrebas d’une petite route forestière discrète, en haut des gorges, un point d’eau, quelques pins sylvestres et un tas d’os se détachent du paysage. Des vautours fauves arrivent. « Ils ont repéré que quelque chose allait se passer », analyse Léa Giraud. Toute la journée, ces oiseaux dotés d’une acuité visuelle excellente planent à la recherche de cadavres sur des centaines de kilomètres. Mais aujourd’hui, l’emplacement du déjeuner leur est familier.

Tour à tour, ils se perchent sur un gros rocher, jusqu’à manquer cruellement de place. Il y en a plus de 50. Au bout d’une demi-heure, une centaine d’oiseaux saturent l’espace aérien au-dessus de la placette. Après un essai raté sur le perchoir collectif, certains atterrissent maladroitement sur la cime des arbres alentour.

Des dizaines de vautours perchés en attendant de pouvoir s’attaquer à une carcasse. © Théo Tzélépoglou / Revue Salamandre

Robert, un salarié de la LPO en charge de collecter les carcasses issues des troupeaux des éleveurs, actionne à distance une poulie qui dépose le corps de la première brebis. Aussitôt, les vautours posés déploient leurs ailes, tandis que les autres descendent du ciel. C’est le début de la curée, terme qui désigne le repas des vautours.

À mesure que ces oiseaux arrivent à terre, deux vautours moines entrent en scène. Plus rares, ces oiseaux dégarnis sur la tête et plus sombres que les fauves ne vivent pas en colonie comme ces derniers.

Sans transition, Robert envoie le deuxième service. Tout le monde passe à table. Le jabot bien plein, les vautours rassasiés sont poussés à redécoller par ceux encore à jeun. Cette chorégraphie est surprenante. Plusieurs centaines de vautours sont réunis, si bien qu’il est difficile de distinguer les têtes des différents rapaces. C’est alors qu’un gypaète barbu fait son apparition dans les airs. Une petite querelle éclate avec un vautour moine. Ces deux espèces sont plus territoriales que les fauves.

À chacun son rôle

Toutes ont leur rôle dans ce grand ménage. « Le vautour fauve est le premier à arriver sur les carcasses. Il consomme les tissus mous : les muscles et viscères. Puis, le vautour moine mange les parties les plus dures, la peau, les tendons et les cartilages, grâce à son bec puissant et plus robuste. » Le vautour percnoptère, qui manque à l’appel aujourd’hui, « cure les os et picore les restes laissés par les autres ». C’est le seul vautour de nos latitudes qui migre jusqu’en Afrique.

« Enfin, le gypaète se nourrit d’os jusqu’à 30 cm de long. Au-delà, il les transporte dans ses pattes et les laisse tomber pour les briser », explique la responsable de la LPO. Celui qu’on surnomme le casseur d’os ne s’arrêtera pas aujourd’hui et repart dans les gorges aux côtés d’un jeune individu, moins coloré.

L’agitation retombe. Les vautours repus prennent le temps de digérer, tandis que d’autres vont se laver les plumes dans un grand bac d’eau. Certains s’essaient au décollage en battant vigoureusement des ailes. Il aura fallu à peine une demi-heure pour que l’on ne puisse plus distinguer que la colonne vertébrale des brebis.

Léa Giraud, munie de sa longue-vue, étudie le comportement des vautours. © Théo Tzélépoglou / Revue Salamandre

Léa Giraud déplie le trépied d’une longue-vue. Les observations rapportées des charniers aident aussi la LPO à documenter le comportement de ces espèces pour mieux les comprendre. La lecture des bagues portées par certains oiseaux y est également facilitée. « Celui-là doit venir d’Espagne », dit-elle, en pointant un vautour fauve, un œil dans l’oculaire. Ces rapaces voyagent parfois très loin. Il est donc difficile d’estimer où commence et où s’arrête une population.

Conflit avec certains éleveurs

Ici dans le Massif central, certains fauves s’aventurent plus à l’ouest, au-delà des Causses, où les éleveurs ont perdu l’habitude de coexister avec eux. C’est le cas par exemple dans les communes du Lévézou, en Aveyron. Là-bas, certains éleveurs affiliés à la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles ou aux Jeunes agriculteurs les accusent d’être trop nombreux et d’attaquer leur bétail.

Or, les interactions entre ces charognards et des animaux vivants sont rares : « Elles peuvent exister, mais sont extrêmement marginales, de l’ordre de 0,02 % sur les scènes documentées. Ils arrivent toujours sur des animaux affaiblis lors de mises bas compliquées, qui allaient mourir dans les prochaines minutes. Dans ce cas, les vautours vont seulement accélérer un processus naturel. Ils peuvent aussi consommer le placenta ou un veau mort-né », rapporte Jean-Baptiste Mihoub, écologue au Centre d’écologie et des sciences de la conservation.

« Les vautours détectent un animal mort très rapidement. Quand certains éleveurs arrivent plus tard et voient de nombreux nécrophages sur leur bête, ils pensent le vautour coupable », poursuit-il.

« Il y a un temps d’expérience de cohabitation nécessaire pour que les éleveurs acceptent les vautours », déclare Guillaume Bagnolini, chercheur en philosophie des sciences et enfant du pays. « Dans les Causses, où ils sont présents depuis longtemps, l’acceptation est meilleure qu’au Lévézou, et les avis négatifs sont plus nuancés, précise le scientifique, pour qui la sensibilisation est une clé dans l’atténuation des conflits. Certains syndicats agricoles sont contre les structures d’éducation à l’environnement. Cela n’aide pas à avancer… »

Bien qu’ils ne s’attaquent quasiment jamais à des animaux vivants, les vautours sont rejetés par de nombreux éleveurs. Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0 / Artemy Voikhansky

De plus, au nord du Massif central, les éleveurs ne bénéficient pas des services rendus par les vautours, car l’élevage y est majoritairement bovin. Et la loi n’autorise pas les bovins à être mis sur des placettes d’équarrissage pour l’instant, ce qui empêche de créer du lien avec ces rapaces comme dans les Causses.

Au sujet d’une éventuelle surpopulation redoutée par les éleveurs réfractaires, Léa Giraud tempère nettement : « Plus de 60 % de l’alimentation de ces charognards a lieu en dehors des charniers. Ils n’ont donc pas de mal à se nourrir seuls dans la nature. »

Médiation avec le monde agricole

Globalement, la perception des rapaces par le grand public est bonne, grâce à un travail de sensibilisation mené depuis quarante ans. « Il suffit pourtant d’une émission à une heure de grande écoute, ou d’articles sensationnalistes de la presse quotidienne régionale, pour nuire significativement à tous ces acquis », déplore Léa Giraud.

Suite à la grogne de certains éleveurs, un arrêté préfectoral d’autorisation de tirs à blanc a été délivré en Aveyron en novembre 2024, avec pour objectif de faire fuir les vautours qui s’aventurent trop près des élevages. Plus de 95 % des avis recueillis dans la population se sont déclarés défavorables à ces effarouchements. Ils ont tout de même été permis pour apaiser des tensions locales.

« Accident rarissime et malheureux »

En septembre 2024, un accident déplorable survenu à Verrières (Aveyron) a contribué à faire le lit des mesures anti-vautours. Une dame âgée, malvoyante, a trébuché sur un jeune vautour égaré dans son jardin en raison d’une mauvaise météo. Ce dernier a alors donné des coups de bec, blessant l’octogénaire. Ce vautour avait déjà été récupéré en difficulté et soigné, alors que 30 % des jeunes ne survivent pas à leur première année.

« C’est un accident rarissime et malheureux pour cette femme, qui a enflammé la thèse des vautours trop nombreux et au comportement déviant », soupire Léa Giraud. Si le dialogue semble difficile entre les acteurs du territoire, où les jeux politiques sont de mise, les choses sont heureusement différentes sur le terrain.

« Nous avons créé un poste de médiation avec le monde agricole, nous travaillons à mettre en place un dispositif qui servirait à limiter la prolifération de maladies dans l’eau du bétail où les vautours se baignent parfois après avoir consommé une carcasse. Ce genre de projets nous rassemble », assure Léa Giraud, le regard porté sur les larges silhouettes ailées à l’horizon.



Cet article est issu du hors-série n°4 de la Revue Salamandre, « Métamorphoses ».

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