« Équarrisseur naturel » ou tueur de bétail ? Dans l’Aubrac, le vautour fauve divise

Durée de lecture : 8 minutes

2 octobre 2020 / Grégoire Souchay (Reporterre)



Dans l’Aubrac, le vautour fauve inquiète certains éleveurs. Il n’est que fort rarement responsable de la mort des bêtes, assure pourtant la Ligue pour la protection des oiseaux, qui vante plutôt sa fonction d’« équarrisseur naturel ».

  • Laguiole et Curières (Aveyron), reportage

« Ils étaient là, une centaine, posés comme des moutons. Et à côté d’eux un veau mort. » Marie-Claude Bras ne s’est toujours pas remise de sa rencontre estivale avec le vautour fauve. Éleveuse de vaches aubrac sur la commune de Laguiole — « un troupeau de quarante mères » — cette agricultrice n’était « pas du tout habituée » à la présence de ce grand rapace dans le nord de l’Aveyron. « Le troupeau non plus, les vaches ont été stressées pendant une semaine, elles ne buvaient plus. » Depuis le mois de juin, un certain nombre d’éleveurs de l’Aubrac, dans le Massif central, s’inquiètent de la présence de vautours, à laquelle ils associent la mort successive d’une dizaine de veaux sur quelques exploitations du même secteur.

Réintroduit dans les années 1980 dans les Grands Causses [1], le vautour fauve niche dans les corniches mais dispose d’un rayon d’intervention de près de cent kilomètres, dans lequel se trouve l’Aubrac. Or, dans ces terroirs d’altitude peuplés de troupeaux de bovins, on semble avoir oublié l’adage latin ubi pecora, ibi vultures : là où il y a des troupeaux, il y a des vautours. Jean-Paul Dijols, un éleveur, assure même qu’« ici, ni ma mère ni ma grand-mère n’avaient de mot en patois pour le désigner ». Lui aussi a perdu un veau en 2020 sur son exploitation de Curières, au sud de Laguiole.

Répartition des constats de plainte de vautours dans les Causses entre 2007 et 2014.

Le premier incident remonte à 2017 : « Un veau mangé, même si je ne sais pas de quoi il est mort. » Trois semaines plus tard, la même année, c’était le tour de « la vache d’un voisin, morte, alors qu’elle avait des difficultés à vêler ». En arrivant sur les lieux, il a découvert autour d’elle « plus d’une centaine d’oiseaux ». Cela ne l’a pas amené pour autant à considérer le vautour comme responsable : « À aucun moment je ne peux dire qu’ils ont attaqué et provoqué la mort. » Si la plupart des éleveurs rencontrés disent ignorer les causes de décès des animaux, la presse locale n’hésite pourtant pas à trancher. Cet été, elle s’alarmait des « huit élevages attaqués » et relayait la parole du syndicat agricole majoritaire (FNSEA) invitant « l’État à agir et à mettre en plan un plan de maîtrise et de régulation de l’espèce ».

« Il y avait une centaine d’oiseaux, à mi-chemin entre des poules géantes et des dinosaures, c’était impressionnant »

La cohabitation du vautour avec les éleveurs est-elle donc impossible ? En fait, dans la très grande majorité des cas, cela se passe très bien, surtout là où vivent les vautours en permanence. Près de Saint-Maurice-Navacelles, dans l’Hérault, Maxime Gernez, éleveur de brebis dans la Ferme du Contrevent, ne voit dans la présence de l’animal que de la « cohérence : ça fait partie de la chaîne alimentaire, c’est super que les animaux morts puissent ainsi être recyclés ». Une placette de nourrissage a été installée à proximité de la ferme, « ça évite d’avoir à stocker l’animal et que ça pue pendant plusieurs jours dans la ferme ». Lui aussi a pourtant eu une première rencontre stupéfiante avec l’animal, en 2014. « J’étais berger dans les Pyrénées. Je gardais des vaches et une maladie foudroyante a tué des veaux, trois ou quatre sont morts en une semaine. J’ai vu venir ensuite les vautours, plus de cent autour de ma petite cabane. Depuis l’intérieur, je les entendais se battre. À mi-chemin entre des poules géantes et des dinosaures, c’était impressionnant. » Depuis, le voilà habitué à l’animal, même s’il comprend les inquiétudes de ses voisins de l’Aubrac : « C’est à surveiller, sans trop se faire peur. Mais il faut accompagner les éleveurs pour faire de l’observation fine. »

Le vautour fauve a été réintroduit dans les années 80 dans les Grands Causses.

Pour ce faire, les compétences sont bien réparties. Les constats des « interactions » avec les troupeaux sont assurés par l’Office français de la biodiversité (OFB), qui a recensé « vingt signalements sur l’Aveyron depuis début 2020 », dont sept sur une seule commune. « C’est quelque chose d’extrêmement localisé, dont on a aucune idée de la cause », observe Mathis Petit, chargé de mission à l’OFB. L’essentiel du travail d’information et de sensibilisation incombe dans le secteur à la Ligue pour la protection des oiseaux des Grands Causses où travaille Bruno Veillet. Et pour lui, les évènements de cet été sur l’Aubrac n’ont rien d’anormaux, au milieu d’une météo estivale « propice à des explorations plus lointaines ». L’oiseau profite des courants chauds qui lui permettent d’aller jusqu’en Auvergne. Et le bétail « consommé » ? Bruno Veillet rappelle qu’« aucun élément scientifique n’étaye l’hypothèse d’une action intentionnelle », le vautour n’étant de toute façon « pas équipé physiquement pour attaquer, il n’a pas de serres à la différence des aigles, par exemple ».

« Dans la très grande majorité des cas, le vautour intervient après la mort de l’animal »

En matière de cohabitation humains-vautours, ces flambées de signalements ne sont pas nouvelles. Dans les Pyrénées-Atlantiques, en 2007, il avait aussi été brièvement question « d’attaques » en cascade rapportées par des bergers. Puis des situations analogues furent rapportées dans les Grands Causses jusqu’en 2009. À chaque fois, il s’agissait d’un territoire où les éleveurs n’avaient pas été informés au sujet de l’animal, de son comportement et de son rôle. Après une période d’alarme relativement courte, le sujet disparut des radars. S’agirait-il seulement d’un manque d’information ? Pas tout à fait. « Il y a bien un très faible pourcentage d’interactions ante mortem où la présence du vautour a pu faciliter la mort de l’animal », admet Denis Rey, coordinateur du pôle nature de la LPO de l’Hérault. Des exceptions qui ont parfois été niées par les défenseurs de la biodiversité. « On n’en parle pas toujours pour éviter la confusion. Dans la très grande majorité des cas, le vautour intervient après la mort de l’animal, c’est l’exception qui confirme la règle. »

Estive sur les hauteurs de Curières, où l’un des veaux morts a été retrouvé.

Il reste à certifier qu’il s’agit bien d’une telle intervention. Or, pour réaliser les prélèvements vétérinaires, il faut pouvoir arriver sur les lieux rapidement. Difficile dans des estives d’altitude comme celles de l’Aubrac, qui ne sont visitées qu’une fois par jour par les éleveurs. Un certain nombre d’expertises vétérinaires réalisées au fil des années dans les Pyrénées et les Grands Causses ont pu donner des résultats. Sur 82 signalements relevés entre 2007 et 2014, les experts ont constaté que le vautour est intervenu dans 67 cas : 42 avec une intervention après la mort de l’animal, 15 avant. « Dans aucun des cas étudiés, les vautours n’ont eu un rôle déterminant dans la mort de l’animal, c’est-à-dire un animal en bonne santé qui aurait été tué par les vautours », lit-on dans l’étude de 2016 dont s’est fait l’écho le magazine Rapaces de France.

Des éléments qui sont loin de convaincre sur l’Aubrac. Car, après l’épisode estival, il est désormais établi pour les éleveurs que « des vautours, de toute façon, il y en a trop », assure Marie-Claude Bras. « Quand ils ont réintroduit l’espèce, jamais ils ne nous ont dit qu’ils viendraient jusqu’ici et si nombreux. » Selon la LPO, plus de 750 couples nicheraient dans le sud du Massif central, soit une population totale de près de 3.000 animaux. « Si l’espèce continue de se développer, c’est qu’il y a la ressource disponible », répond Bruno Veillet, de la LPO des Grands Causses, qui insiste sur le rôle « d’équarisseur naturel » de l’espèce. « On n’a pas besoin de lui, on a déjà l’équarrissage qui passe dans les exploitations », lui renvoie Jean-Paul Dijols. Quant à installer des placettes de nourrissage, c’est « non » pour Marie-Claude Bras, « c’est un animal sauvage, on n’a pas à le nourrir ». Sur demande des éleveurs, le comité interdépartemental vautour-élevage vient d’être réactivé après avoir été mis en sommeil depuis 2018. Une réunion était prévue ce 30 septembre mais vient d’être repoussée sine die. Car si depuis fin août, aucun autre signalement d’interaction vautours-bétail n’a été signalé dans l’Aubrac, des évènements similaires semblent s’être produits début septembre plus au Nord, dans le massif du Puy de Sancy. Après l’Ardèche, l’Aveyron, le Gard, l’Hérault, la Lozère et le Tarn, ce seraient désormais le Puy-de-Dôme, la Haute-Loire et le Cantal qui intègreraient ce groupe. Ces entrées restent maintenant à valider au ministère de la Transition écologique. Après s’être positionnée au sujet des animaux en cage, la ministre Barbara Pompili devra peut-être se prononcer sur les escapades des vautours un peu trop loin des cirques caussenards.





[1Un ensemble de hauts plateaux calcaires, de vallées et de gorges situés dans le sud du Massif central. Ils s’élèvent de 700 à 1.200 m d’altitude.


Lire aussi : Dans les Balkans, bergers et biologistes s’unissent pour sauver les derniers vautours

Source : Grégoire Souchay pour Reporterre

Photos : © Grégoire Souchay /Reporterre sauf :
. chapô : vautour fauve. Jean-Raphaël Guillaumin / Flickr
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