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Tribune — Nature

Quatre espèces d’arbres sur dix sont menacées de disparition

L’effondrement du vivant est enfin reconnu comme une menace environnementale majeure, nous dit l’auteur de cette tribune, mais l’appauvrissement de la flore, et notamment des arbres, est un sujet qui demeure peu médiatisé. Pourtant, dans le monde, près de quatre espèces d’arbres sur dix sont menacées de disparition.

  • David Happe est technicien forestier et ingénieur écologue. Il s’investit dans l’étude de la biodiversité et la gestion des arbres depuis près de trente ans. Son premier livre, Arbres en péril, paraîtra le 18 mars aux éditions Le mot et le reste.

Au cours des deux dernières décennies, les forêts mondiales ont subi de multiples ravages, qui n’ont pas manqué d’attirer l’attention des médias et de sensibiliser le grand public à la vulnérabilité des écosystèmes forestiers. Dans de nombreuses régions du monde (Portugal, Californie, Amazonie, Sibérie, Australie…), des incendies gigantesques – désormais désignés sous le terme de mégafeux – ont eu des conséquences colossales sur la biodiversité locale et, plus globalement, sur l’ensemble des composantes de l’environnement (du fait du relargage massif de gaz à effet de serre, de l’érosion des sols, de la dégradation de la qualité de l’eau…).

En Australie, de l’été à l’hiver 2019-2020, une surface équivalente à celle de la forêt française a été rayée de la carte. En Europe, et notamment dans l’Hexagone (dans le Morvan, en Champagne ou en Lorraine, par exemple), de nombreux peuplements forestiers ont subi des dépérissements au cours de ces trois dernières années, révélant ainsi la fragilité de nos forêts dites de climat tempéré face au changement climatique.

Cyprès de Lambert, dans la baie de Monterey, en Californie. Abondamment planté à travers le monde, et notamment sur le littoral français (Manche et océan Atlantique), le cyprès de Lambert n’est cantonné, à l’état naturel, qu’à deux petits boisements littoraux situés à proximité de la ville californienne de Monterey. Sa proximité avec des zones urbaines ainsi que le risque d’incendie ont conduit l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) à l’intégrer dans la liste rouge mondiale des conifères.

Cependant, si les médias ont souvent mis l’accent sur les milliers, voire les millions d’hectares dévastés, peu se sont intéressés au déclin, plus discret, des espèces arborescentes de la canopée mondiale. Car, derrière ces forêts en souffrance, se cachent une multitude d’espèces d’arbres – près du quart de la biodiversité végétale. Selon le Botanic Gardens Conservation International (BGCI), en l’état actuel des connaissances, la planète en abriterait 65.065. La flore mondiale dans son ensemble, elle, comprendrait plus de 280.000 espèces.

Les agressions directes et indirectes liées aux activités humaines ne cessent d’accélérer le déclin de la diversité floristique

Alors que l’effondrement du vivant est (enfin !) reconnu comme une menace environnementale majeure et d’une gravité comparable à celle du changement climatique, force est de constater que l’appauvrissement de la flore, et notamment des arbres, est un sujet qui demeure peu médiatisé. Pourtant, la diversité floristique s’amenuise considérablement. Et les agressions directes (déforestation, intensification de la sylviculture, urbanisation, commerce illégal…) et indirectes (changement climatique, développement de pathogènes, invasions biologiques…) liées aux activités humaines ne cessent d’accélérer son déclin.

Dans le cadre du Global Tree Assesment (GTA), plusieurs organisations internationales comme le Botanic Gardens Conservation International mènent actuellement un travail minutieux d’évaluation de l’ensemble des espèces d’arbres connues à travers le monde. D’ici peu, cette synthèse devrait permettre de disposer d’une première « photographie » de leur état de conservation à l’échelle planétaire. Bien que demeurant partiel (70 % des espèces analysées à ce jour), le bilan provisoire s’avère déjà très préoccupant puisqu’il estime que près de 4 espèces d’arbres sur 10 sont menacées de disparition.

Magnolia étoilé, à Vichy (Allier). Originaire du Japon, le magnolia étoilé est l’un des magnolias les plus vendus dans les pépinières et jardineries. À l’état naturel, le changement climatique et le prélèvement illégal à des fins horticoles ont entraîné sa forte régression.

Tous les territoires sont concernés. En Europe, continent que l’on aurait pu imaginer davantage épargné, la récente liste rouge européenne (septembre 2019) a révélé que plus du tiers des essences étaient en forte régression. La région des Balkans ainsi que plusieurs îles méditerranéennes et macaronésiennes (ensemble d’îles de l’océan Atlantique composé des archipels des Açores, de Madère, des Canaries et du Cap-Vert) font partie des territoires les plus exposés du fait de leur grande diversité botanique. Triste symbole de ce patrimoine végétal en déclin, le sapin de Sicile (Abies nebrodensis) n’est plus représenté à l’état naturel que par 25 arbres adultes dans le parc national des Madonies.

En Asie centrale, plus de la moitié des arbres ont rejoint la longue et funeste liste des espèces susceptibles de disparaître à court ou moyen terme 

En France métropolitaine, même si les pressions paraissent plus modérées, quelques espèces comme le pin de Salzmann font l’objet de toutes les attentions. Ce conifère méditerranéen, réparti sur seulement 5.000 hectares dans notre pays, demeure sous la menace constante des incendies et d’hybridations incontrôlées avec son proche cousin botanique, le pin noir d’Autriche. Dans d’autres régions du monde, la situation est encore plus alarmante. En Asie centrale, par exemple, ce sont plus de la moitié des arbres qui ont rejoint la longue et funeste liste des espèces susceptibles de disparaître à court ou moyen terme.

Certaines de ces espèces gravement menacées à l’état sauvage ont toutefois trouvé refuge dans nos parcs et jardins. Cèdre de l’Atlas, marronnier commun, magnolia étoilé, cyprès de Lambert et de nombreux autres feuillus et conifères ont acquis le statut de végétaux d’ornement et sont communément plantés dans nos paysages du quotidien. Si leur intérêt écologique est plus limité que celui de leurs congénères qui tentent de subsister dans leurs forêts originelles (ils ne contribuent pas, ou peu, à la préservation d’autres espèces — insectes, lichens, champignons, etc.), ce sont néanmoins des témoins de l’érosion massive et continue de la biodiversité planétaire.

Au même titre que les animaux emblématiques qu’abritent nos parcs zoologiques, souvenons-nous que de nombreux arbres, mais aussi arbustes, qui peuplent les espaces dits verts de nos villes sont aussi des « migrants végétaux » qui doivent nous interpeller sur l’état très préoccupant de la biosphère mondiale.

Séquoia géant, dans le parc national de Sequoia, en Californie. Le séquoia géant figure dans la liste rouge mondiale des arbres menacés. Les incendies de forêt et le stress hydrique engendrés par le changement climatique sont susceptibles de le mettre en péril dans les décennies à venir. Depuis le milieu du XIXe siècle, c’est un arbre qui a été fréquemment planté dans les parcs de l’Hexagone. Les sécheresses de ces dernières années ont entraîné un dépérissement de nombreux sujets.

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