En Afrique du Sud, une unité de femmes contre le braconnage

Durée de lecture : 8 minutes

14 janvier 2019 / Léa Guedj (Reporterre)

En Afrique du Sud, les 36 femmes de l’unité des « Black Mambas » combattent le braconnage dans une réserve privée. Leur force : appartenir aux communautés voisines et ne pas porter d’arme.

  • Réserve Balule (Afrique du Sud), reportage

« On peut les entendre à plusieurs kilomètres de distance », chuchote Leitah. Le grognement des lions perce la quiétude de la nuit. Leitah pianote de ses doigts agiles et manucurés sur son téléphone, équipé d’un logiciel de collecte d’information et de géolocalisation. Rangers aux pieds, tenue camouflage, ceinture noire, radio et lampe torche au poing… Leitah et Felicia ont embarqué dans leur jeep à la tombée du jour. Plusieurs heures durant, elles longent la barrière de l’Olifants West Nature Reserve, partie de la réserve privée Balule, ouverte sur le parc national Kruger, avant de s’engager sur les pistes.

Agrippée au volant d’un vieux Land Rover bringuebalant, Leitah manœuvre sur la piste cabossée. « Nous nous appelons “Black Mambas” du nom du célèbre serpent d’Afrique, le plus puissant », déclare avec fierté la jeune femme de 24 ans. Elle a rejoint l’unité un an après sa création, fin 2012, par l’ONG Transfrontier Africa NPC. 2012 était une année noire pour les rhinocéros : 668 d’entre eux avaient été tués, selon le gouvernement sud-africain, la plupart dans le parc Kruger.

Le vieux Land Rover de l’unite des Black Mambas.

« Nous sommes les yeux et les oreilles de la réserve » 

Sur le siège passager, Felicia, 30 ans, balaye le bush avec son projecteur. Chaque jour, les femmes font des kilomètres, à pied ou en jeep, pour vérifier l’état des barrières, inspecter la terre battue à la recherche d’empreintes ou de tout autre signe du passage de braconniers, comme une chaussure ou un téléphone abandonnés dans la précipitation.

La jeep s’arrête quelques dizaines de minutes. Moteur éteint, les patrouilleuses scrutent les alentours, à l’affût du moindre bruit inhabituel. Tout est rapporté, consigné et cartographié comme autant d’indices aidant à identifier les braconniers et leurs routines. L’objectif est de repérer les suspects avant même qu’ils ne commettent l’irréparable. Quand c’est le cas, une traque implacable à travers le bush s’engage, à grand renfort de chiens et d’hélicoptères. Le 12 novembre 2018, trois suspects ont été arrêtés dans la zone. Leurs traces de pas ont ainsi été détectées par les patrouilleuses, puis une unité armée a été déployée pour les pister. « Nous combattons tous la même chose, mais pas de la même façon », résume Leitah.

Des traces laissées par des braconniers.

Le rôle des Black Mambas est préventif et dissuasif. « Nous sommes les yeux et les oreilles de la réserve », dit Leitah. Elles se positionnent sur les routes empruntées par les braconniers, patrouillent aux heures où ils passent le plus souvent à l’action et retirent les pièges qu’elles découvrent. Si bien que les braconniers sont contraints d’investir davantage de moyens pour mener leurs actions : éponges sous les chaussures pour éviter les traces, silencieux installés sur les armes à feu… Et le risque de faire chou blanc augmente. La tactique de harcèlement suivie par les Black Mambas porte ses fruits, selon le chef et cofondateur de l’unité, Craig Spencer. « L’efficacité est difficile à mesurer mais la fenêtre d’opération des braconniers se réduit, se réjouit-il. Autrefois, ils pouvaient passer des jours à attendre une bonne occasion et ne repartaient pas les mains vides. Aujourd’hui, ils ont un taux de succès bien moindre. Les cent derniers jours, pas un seul rhino n’est mort dans la zone que nous surveillons. »

« Tuer un rhino et en prendre la corne, c’est de l’argent facile, ça ne prend pas plus de 20 minutes » 

Pourtant, les Black Mambas ne portent pas d’arme. Particulièrement visible lorsqu’elles longent la barrière parallèle à la grande route, leur présence non armée est un message en soi. « Elles interagissent avec les braconniers tout le temps, remarque Craig. Ils fréquentent les mêmes magasins, les mêmes églises, leurs enfants vont dans les mêmes écoles… » « Lorsqu’ils nous voient, ils ne viennent pas », ajoute Leitah.

Leitah et Felicia.

Les braconniers sont d’autant plus enclins à renoncer qu’ils viennent parfois « des mêmes communautés que nous, nous nous connaissons, poursuit-elle gravement, nous ne voulons pas nous entretuer ». Leitah a grandi dans la communauté Hluvukani, un village pauvre où elle élève son tout jeune fils. Felicia, maman de deux enfants, est originaire de la communauté de Welverdiend. Des communautés collées aux réserves, mais qui n’en bénéficient que très peu voire pas du tout, aux yeux des deux rangers.

« Je comprends les braconniers : ils veulent de l’argent pour financer l’université, subvenir aux besoins de leur famille, dit Leitah. Tuer un rhino et en prendre la corne, c’est de l’argent facile, ça ne prend pas plus de 20 minutes. » À l’extérieur, « le bétail meurt de faim, tandis qu’à l’intérieur du parc, les animaux sont en bonne santé et continuent d’avoir des bébés, car notre modèle écologique fonctionne bien ». Les populations locales « se demandent pourquoi elles ne pourraient pas élever leurs bêtes dans le parc ou nourrir leur famille avec ces animaux bien portants », analyse le chef de l’unité. D’ailleurs, avant le déploiement des Black Mambas, « le braconnage pour la viande de brousse (impala, kudu, girafe, etc.) était à un niveau industriel » dans la réserve. En effet, ces zones sont protégées, inexploitables pour l’élevage ou l’agriculture. L’unité anti-braconnage est aussi une façon de créer de l’emploi. Les femmes recrutées au sein de l’unité sont souvent « les uniques pourvoyeuses potentielles d’un revenu de subsistance pour leur famille ».

Felicia communique par radio.

Plus qu’un simple « gagne-pain », leur métier est une source de fierté. Malgré quelques réticences au départ, « à chacun de mes retours à la maison, ma famille est fière en voyant que je suis une femme forte et déterminée », s’enorgueillit Leitah. Lorsqu’elle a annoncé son intention d’intégrer l’unité il y a quatre ans, sa mère a jugé que c’était « un métier d’homme ». Aujourd’hui, Leitah est « un modèle pour [ses] proches, comme pour le reste de la communauté ». Felicia a elle aussi tenu tête aux préjugés et surmonté les inquiétudes de son entourage qui craignait qu’elle « ne revienne pas, mangée par un lion ou écrasée par un éléphant ». Mais les risques ne suffisent pas à décourager ces femmes : elles restent résolues à « faire [leur] part » pour « protéger [leur] héritage ».

« Nous voulons faire passer le message que les animaux appartiennent à tous » 

Pour s’attaquer aux racines du braconnage, il faut « générer de l’intérêt économique autour de la biodiversité » et de la « dignité », insiste Craig, mais également un respect et un lien presque spirituel avec la faune et la flore. « Si je considère que cet éléphant ou ce rhinocéros est aussi à moi, je n’ai pas envie de le tuer, constate Leitah. Nous voulons faire passer le message que les animaux appartiennent à tous, pas uniquement à ceux qui se trouvent à l’intérieur de la réserve. » Lassée de regarder les rhinocéros se faire décimer sur son écran de télévision, la jeune ranger a très vite senti « la nécessité de [se] battre pour les animaux sauvages », puisqu’« ils ne peuvent pas se battre pour eux-mêmes ». La nécessité, Leitah la ressent à chaque instant, depuis que les images de trois rhinocéros meurtris par le braconnage hantent sa mémoire. Trois carcasses ensanglantées et un trou béant du haut de la tête jusqu’à la bouche.

Un rhinocéros.

Pour le rhinocéros blanc du Sud, la situation s’améliore un peu depuis quelque temps. Sa population tourne autour des 20.000 individus, selon l’association Save the Rhino. Mais pour son cousin du Nord, c’est déjà la fin : il ne reste plus que deux femelles depuis la mort du dernier mâle en captivité en mars dernier, au Kenya. Quant au rhinocéros noir, il est en danger critique d’extinction.

Aux yeux de Craig, choquer et alerter ne suffit pas : c’est « en comprenant mieux la nature » que l’on devient « plus disposé à la protéger, ou du moins à la respecter ». Avec d’autres membres de l’unité, Leitah et Felicia se rendent régulièrement dans 11 écoles primaires, à la rencontre de 1.300 élèves, dans le cadre du programme écologique Bush Babies, intégré au programme de l’Éducation nationale. Là, elles racontent leurs péripéties, expliquent l’importance de conserver l’environnement, organisent des excursions dans le parc… À la fin, les écoliers obtiennent un diplôme. « Les enfants auxquels nous enseignons que la nature est notre héritage transmettront le message à leurs parents », s’enthousiasme Felicia. « Ils sont très réceptifs, sourit Leitah, et cette prochaine génération, qui nous voit comme des modèles, sera celle qui protégera les rhinos. »

Des cranes de buffles ornent l’entrée du quartier général des Black Mambas.

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Source : Léa Guedj pour Reporterre

Photos : © Léa Guedj/Reporterre
. chapô : Leitah, de l’unité des Black Mambas.

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