Réarmement démographique : « L’État veut produire de la chair à canon »
- © Juliette Montvallon / Reporterre
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Durée de lecture : 10 minutes
En évoquant le réarmement démographique, M. Macron rajoute aux discours natalistes « classiques » une « connotation guerrière insupportable », dit l’éditrice féministe Isabelle Cambourakis. « On nage en pleine dystopie. »
Éditrice au sein de la maison d’édition Cambourakis, Isabelle Cambourakis y a créé la collection féministe « Sorcières », dont elle est directrice éditoriale.
Reporterre — Que vous évoque le discours d’Emmanuel Macron sur « le réarmement démographique » ?
Isabelle Cambourakis – Cette nouvelle formule s’inscrit dans le concept plus général de réarmement que le gouvernement décline à tous les secteurs. Après avoir été « économique », « civique » ou « moral », le réarmement se doit d’être démographique. Ce mot a été répété plus de huit fois par le chef de l’État lors de son discours à l’Élysée. C’est son nouveau mantra. Il a été pensé, réfléchi et prémédité par ses équipes pour marquer les esprits, montrer que l’on change d’époque et flatter son électorat vieillissant et réactionnaire.
J’étais déjà extrêmement inquiète par les évolutions récentes de l’Éducation nationale, dont je viens d’ailleurs de démissionner, avec la mise en place de l’uniforme et du Service national universel (SNU) mais l’extension du réarmement à la démographie me plonge encore plus dans l’effroi.
Qu’est-ce qui vous inquiète ?
Le corps des femmes n’est pas une arme de guerre. Associer cette terminologie martiale à la politique nataliste me glace le sang. Cela donne l’impression que le gouvernement veut produire de la chair à canon. Ce n’est pas simplement un discours nataliste comme il y en a eu tant d’autres dans l’histoire. S’y ajoute en plus cette connotation guerrière insupportable, alors même que les conflits se multiplient dans le monde. On se demande quel est l’objectif visé concrètement par le gouvernement. Quelle politique le réarmement démographique va-t-il entraîner ? Est-ce seulement un élément de communication militariste ? On reste dans l’expectative mais l’usage de ces mots est sidérant, rien que dans l’image que cela crée. Emmanuel Macron s’impose comme un chef autoritaire et martial qui veut avoir la main sur tout, un petit père du peuple, un pater familias qui irait jusqu’à gérer la reproduction de sa population.
« On nage en pleine dystopie »
J’ai l’impression d’assister à une vaste opération d’embrigadement des corps et des personnes pour les besoins d’une hypothétique guerre à venir, pour l’économie et la production ou pour faire face aux futures crises climatiques. On instrumentalise la jeunesse pour tenter de répondre aux catastrophes. Cela fait écho à de nombreux romans d’anticipation comme La Servante écarlate de Margaret Atwood ou le livre que j’ai édité, Viendra le temps du feu (2021) de Wendy Delorme. Dans ce livre, l’État oblige à la procréation et met en place des contrôles sanitaires pour surveiller la fertilité de sa population. Exactement comme les annonces d’Emmanuel Macron avec les tests de fertilité à 25 ans… On nage en pleine dystopie. Le discours du chef de l’État emprunte autant au pétainisme qui vante « la régénération du pays » qu’à la science-fiction.
D’où vient cette rhétorique militariste ?
Des pays autoritaires et conservateurs. C’est exactement la même rhétorique que celle du gouvernement d’Orbán en Hongrie. C’est un imaginaire fascisant qui défend la famille, la patrie et le modèle hétéropatriarcal. Le pire, c’est que ces discours ne sont même pas efficaces. Cela n’a pas d’influence sur les pratiques de procréation. Ce n’est pas parce que Macron appelle à un réarmement démographique que les gens vont tout d’un coup décider de faire des enfants ! Ces discours n’ont aucun effet, c’est une simple adresse envoyée aux conservateurs.
… qui arrive un mois après l’adoption de la loi immigration.
Cela va de pair. Pour que « la France reste la France », selon la formule d’Emmanuel Macron reprise à l’extrême droite, il faut à la fois limiter l’immigration et soutenir la reproduction des femmes blanches et des familles hétérosexuelles françaises.
En réalité, il ne s’agit pas de répondre à un éventuel problème démographique, pour peu qu’il existe, sinon l’État parierait aussi sur l’immigration et intégrerait à « l’effort » les lesbiennes, les trans et tout ce qui sortirait du modèle hétéro. Le pouvoir défend d’abord une approche identitaire. Son projet, c’est que les femmes blanches fassent des enfants. C’est un discours raciste, impérialiste et autoritaire. D’autant qu’en mars dernier, l’Agence régionale de santé de Mayotte annonçait que des ligatures des trompes seraient proposées aux jeunes mères arrivant à l’hôpital.
« Un discours raciste, impérialiste et autoritaire »
Derrière cette formule de réarmement, il y a aussi la désignation sous-jacente d’ennemis intérieurs qu’il va falloir cibler. Qui vont-ils être ? Comment l’État va-t-il réagir face à tous celles et ceux qui vont refuser l’uniforme, le contrôle de fertilité, etc. ? Quand on parle de réarmement, on parle d’armes et ces armes sont forcément utilisées contre des gens. Contre qui ce discours va-t-il se retourner ?
L’universitaire Silvia Federici parlait déjà des sorcières, ces femmes sans enfants qui étaient la cible du pouvoir dès le Moyen Âge.
L’État a toujours fait la chasse aux sorcières. Aujourd’hui, il faut avoir une vision englobante de cette figure. Les sorcières persécutées, ce ne sont pas seulement les femmes, ce sont les jeunes des quartiers populaires, les musulmans, les minorités sexuelles, tous stigmatisés et criminalisés au quotidien.
Dans le livre que vous avez publié, « Des femmes contre des missiles », vous montrez comment le courant écoféministe anglo-saxon a, dès les années 1980, articulé critique antimilitariste et émancipation des femmes. En quoi ce mouvement peut-il nous inspirer aujourd’hui ?
Le concept de « réarmement démographique » incarne tout ce à quoi s’opposaient les écoféministes de l’époque : la culture toxique masculiniste, la virilité guerrière, le contrôle du corps des femmes. En France, le courant féministe n’a pas été tellement relié au mouvement pacifiste, malgré des précurseuses comme la sociologue Andrée Michel qu’il serait judicieux de relire maintenant. Il existe un lien entre la logique patriarcale, la militarisation de la société et la domination imposée aux femmes. C’est ce qu’ont explicité dès les années 1980 les Anglaises qui s’opposaient à l’installation d’une base de missiles atomiques à Greenham Common, au pays de Galles.
Elles ne luttaient pas seulement contre le nucléaire, elles dénonçaient tout le complexe militaro-industriel, sa porosité avec le monde politique majoritairement masculin, et les violences qu’il engendrait sur les femmes. Contre la guerre, elles prônaient une culture de la paix et essayaient de l’incarner au quotidien, de la faire vivre joyeusement dans leur camp, avec une forme de militantisme créatif, qui déconstruisait les formes de virilité masculine. Elles ouvraient la voie à un nouvel imaginaire. Celui du care, de l’attention et de l’écoute.
Au fond, elles posent une question centrale : avons-nous besoin d’armer ou de prendre soin ?
Tout à fait. Aujourd’hui, il faut rebâtir une culture du soin. Emmanuel Macron brutalise la société. Il assume une position verticale, brise les gens, les écrase. Les services publics sont démembrés par des logiques néolibérales. L’école et les enseignants sont à bout. Les petites maternités sont en train de fermer, l’hôpital s’écroule. Nous devons prendre conscience de ce qui nous arrive et des transformations brutales qui sont à l’œuvre. La question du soin est un vaste chantier mais il est enthousiasmant, c’est un horizon porteur, un travail auquel s’attellent les mouvements féministes et écologistes en ce moment. Il faudrait associer ces réflexions avec celle autour de l’abolition des institutions mortifères comme la prison, la police et l’armée. Pour prendre réellement soin, il faudra mettre fin à ces institutions toxiques.
N’est-ce pas utopique alors que la guerre est aux portes de l’Europe ?
C’est justement à ces moments-là que nous devons penser et rêver à des horizons émancipateurs. Ne pas nous laisser écraser sous le poids de l’actualité. Le recours au vocabulaire militaire d’Emmanuel Macron montre l’urgence de penser une société sans armée. C’est inimaginable aujourd’hui dans les cadres actuels de notre société mais il est nécessaire d’y penser et d’y réfléchir.
D’ailleurs, c’est intéressant de voir que les écologistes en ce moment défendent « le désarmement » qui est la nouvelle formule pour appeler au sabotage...
En effet, c’est frappant. La première fois qu’Emmanuel Macron a parlé de réarmement, j’ai cru qu’il faisait une réponse directe au désarmement prôné par Les Soulèvements de la Terre. Je ne sais pas comment et dans quel ordre les choses se sont enchaînées et pourquoi les services de communication du président de la République ont pensé à ce concept-là. Mais cela me fait penser à une guerre culturelle. Deux projets de société s’affrontent de manière frontale. D’un côté, le gouvernement utilise à répétition des termes avec des préfixes en re, « réarmement », « refondation », « renaissance ». Avec l’idée réactionnaire d’un retour à une société passée, plus glorieuse, plus française, plus autoritaire. Et en face, les écologistes défendent le désarmement et le démantèlement, avec l’objectif de se défaire du capitalisme et de ses infrastructures.
« Une guerre culturelle »
Face à la crise écologique, n’y a-t-il pas aussi une réflexion à avoir sur cette injonction nataliste ? Françoise d’Eaubonne dénonçait dès les années 1970 « le lapinisme phallocratique », Donna Haraway appelle à « faire des parents et non des enfants » en se liant aux autres qu’humains. Qu’en pensez-vous ?
Il faut remettre dans leur contexte les propos de Françoise d’Eaubonne. Dans les années 1970, le mouvement écologiste s’intéressait beaucoup à la surpopulation, avec une tendance néomalthusienne qui a depuis été remise en cause – le problème est moins la surpopulation que la surconsommation et les inégalités Nord-Sud. L’enjeu aujourd’hui n’est pas de savoir s’il faut ou pas faire des enfants mais de repenser les modèles de parenté et les manières de faire famille. Dans Vivre avec le trouble (éd Des mondes à faire), Donna Haraway invite à tisser des liens de complicité et de soin avec d’autres vivants. Le récent livre d’Émilie Hache, De la génération (éd La Découverte), avec son chapitre sur les enfants queer de Gaïa, ouvre aussi la voie à de nouvelles formes de parentalité au-delà du couple hétéropatriarcal. C’est une réflexion anthropologique majeure qui inquiète le pouvoir et qu’il est important d’aborder alors que ce dernier veut nous « réarmer démographiquement ».
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Des femmes contre des missiles, d’Alice Cook et Gwyn Kirk, aux éditions Cambourakis, octobre 2016, 208 p., 20 euros. |