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ReportageAnimaux

Sauvée de la disparition, l’huître française fait son retour

En baie de Daoulas, sur l’ancienne huîtrière du Roz, le laboratoire sous-marin de l'Ifremer mesure et teste le milieu de vie adapté à l'huître plate.

L’huître plate, espèce indigène quasi-disparue des littoraux européens, est au cœur d’un effort de restauration. En Bretagne, dix ans de recherche font espérer la réussite d’un retour de ses récifs, oasis de biodiversité marine.

Brest (Finistère), reportage

Vous aimez les huîtres ? Savez-vous que l’immense majorité de celles qui sont élevées en France sont des huîtres creuses, une espèce importée d’Asie lors des dernières décennies ? Et qu’une huître autochtone résiste encore et toujours face à son déclin catastrophique ? Ostrea edulis, tel est le nom latin de celle qu’on appelle communément « huître-plate » ou « belon ». Alors qu’elle était présente à profusion sur les côtes d’Europe, elle a aujourd’hui quasiment — mais pas entièrement — disparu.

Ostrea edulis est plus petite que Crassostrea gigas, l’huître creuse que l’on a désormais l’habitude de voir sur les plateaux de fin d’année. C’est dans la dizaine de mètres sous la surface qu’elle s’épanouit le mieux, soit un peu plus en profondeur que sa cousine asiatique. Comme elle, elle filtre l’eau pour se nourrir de phytoplancton.

« Un bivalve, ça ne contrôle pas sa température, ça ne contrôle pas son alimentation, donc c’est très dépendant des conditions environnementales, explique Stéphane Pouvreau, biologiste à l’Ifremer, à Brest. Pour nous, c’est une sorte de sentinelle de l’effet du changement climatique. »

En filtrant l’eau et s’agrégeant en supports solides, la présence de l’huître plate est également favorable à de nombreuses autres espèces. © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Et les services écosystémiques que l’huître plate rend sont importants. En filtrant plusieurs centaines de litres d’eau par jour, le mollusque la rend moins turbide, au plus grand bonheur des algues qui peuvent ainsi capter davantage de lumière pour leur photosynthèse, et stocker plus de carbone.

Mais ce n’est pas ça qui concentre l’attention des chercheurs : « Cette espèce est ingénieure, décrit le spécialiste des bivalves. Elle s’agrège, et en s’agrégeant elle crée une forme de support dur, un habitat de forme récifal. C’est très favorable à plein d’autres espèces. » Crabes, galathées, seiches, éponges, pétoncles, ormeaux… une oasis de biodiversité comparable à certains égards aux récifs coralliens. D’ailleurs, c’est la biodiversité liée aux huîtrières d’Ostrea edulis qui inspirèrent le terme « biocénose » au zoologue Möbius, au XIXᵉ siècle.

Surpêche et des parasites

Le problème, c’est qu’Ostrea edulis n’est plus en mesure d’assurer tous ces services. Victime de la surpêche par drague depuis l’Ancien Régime, l’huître a reçu le coup de grâce dans les années 1970 et 80. La cause ? L’apparition de parasites dévastateurs, nommés Marteilia refrigens et Bonamia ostreae.

Les populations se sont alors effondrées, et les pêcheries bretonnes qui maintenaient encore l’activité ont emboîté finalement le pas des autres bassins ostréicoles français : l’huître creuse fut importée massivement, élevée en poches sur tables, et l’huître plate presque abandonnée.

Les plongeurs descendent régulièrement vérifier l’état des huîtres et des sondes qui mesurent l’état du milieu. © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Une production marginale a subsisté néanmoins en Bretagne (elle existe encore), particulièrement au large de Cancale (Ille-et-Vilaine), en baie du Mont-Saint-Michel. Mais l’animal reste fragile et sa culture délicate, la faute encore une fois aux deux parasites. Il ne s’y reproduit pas non plus convenablement : les naissains (les larves) sont captés et importés de la baie de Quiberon (Morbihan), et un peu de la rade de Brest (Finistère).

Préserver les populations sauvages

Dans les années 2010, plusieurs mauvaises saisons se sont enchaînées à Quiberon, entraînant un cercle vicieux : le manque de naissain a entraîné une baisse des densités d’élevage, et donc un déficit de géniteurs, ce qui a diminué davantage la production de larves…

Comme il n’y a plus de banc naturel, la reproduction de l’espèce est assurée seulement par les géniteurs des élevages. Sans huître plate, les ostréiculteurs n’élevaient plus que des huîtres creuses, avec les risques que comportent une monoculture. Pour éviter de tout voir disparaître pour de bon, il ne leur restait alors guère plus que de restaurer et préserver les populations sauvages d’huître plate.

Les biologistes testent différents supports, avec pour objectif qu’ils soient les plus écologiques possible, tout en étant facilement fabricables à grande échelle pour permettre des futures restaurations sur de grandes surfaces. © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Le déclic a été immédiat. Des programmes de recherches ont été lancés pour comprendre le cycle de reproduction de l’animal, son éthologie, son écologie, pour inventorier et caractériser les reliquats de populations sauvages… À peine un programme achevé, il débouchait sur un suivant, poussant la recherche encore un peu plus loin, aidé par des fonds européens et la Région.

Les comités régionaux de conchyliculture de Bretagne (CRC), qui représentent les professionnels des cultures marines, l’Ifremer, l’Office français de la biodiversité (OFB), l’université de Brest, l’Agence de l’eau Loire Bretagne, des bureaux d’étude… Tous ces acteurs ont eu le regard tourné dans la même direction : la restauration des récifs d’huître plate.

Comme le fond sablonneux-vaseux n’est pas propice à la fixation de l’huître, les chercheurs ont construit des supports où elle pourrait s’accrocher. © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Ailleurs en France, des études ont été menées en Corse, d’autres chercheurs ont retrouvé les derniers individus encore vivants dans un site du Pertuis charentais, d’autres encore dans un blockhaus du bassin d’Arcachon. En Europe, et notamment en mer du Nord allemande, où l’espèce et son habitat ont complètement disparu, on s’est préparé à sa réintroduction complète au pied des nouveaux champs d’éoliennes marines.

« On est peut-être au début d’une nouvelle histoire »

Fin 2017, l’engouement pour la restauration d’Ostrea edulis était tel qu’est né un colloque scientifique européen entièrement dédié, Nora, qui s’est réuni pour la cinquième fois en novembre 2023, aux Pays-Bas. « Il y a dix ou douze ans, on n’aurait pas imaginé réunir autant de monde autour d’Ostrea edulis, qu’on pensait presque disparue, dit Stéphane Pouvreau. On est peut-être au début d’une nouvelle histoire. »

Après des tests de supports à base de ciment et de poudre de coquilles d’huîtres creuses, les derniers essais portent sur des petits collecteurs plantés des tiges de bois. © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Le chercheur de l’Ifremer est aussi plongeur scientifique. Une compétence qui lui est bien utile pour travailler dans son laboratoire… à dix mètres sous la surface de la mer. Depuis une dizaine d’années, sur le site de l’ancienne huîtrière du Roz, en rade de Brest, il plonge en combinaison et bouteille pour étudier la fixation et la reproduction des huîtres plates.

« On a identifié une problématique : le manque de support. Il y a tellement eu de dragages au cours des siècles qu’on a extrait toutes les coquilles d’huîtres. Or, cette espèce a besoin de support pour se fixer, explique-t-il. Si elle n’en a pas, son banc périclite. »

L’eau s’est réchauffée de deux degrés en trente ans dans la baie de Daoulas. «  C’est énorme, pour un animal qui ne contrôle pas sa température, dit Stéphane Pouvreau. Et cet écosystème commence à ressembler à ceux d’un bassin du Sud-Ouest.  » © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Le fond sablonneux-vaseux n’étant pas propice à la fixation de l’huître, il a fallu lui donner un coup de pouce, un point de départ où s’accrocher. Après des tests de supports à base de ciment et de poudre de coquilles d’huîtres creuses, les derniers essais portent sur des petits collecteurs plantés des tiges de bois. Le plus minimaliste et biosourcé possible.

« La restauration n’est pas anodine sur les écosystèmes »

Restaurer des récifs à l’échelle du mètre carré, désormais, les biologistes y parviennent. L’heure est venue de se lancer dans une restauration à plus grande échelle. En rade de Brest, les familles de géniteurs moins sensibles aux parasites Marteilia et Bonamia sélectionnées par les travaux du laboratoire Breizhmer vont être implantées sur quelques centaines de mètres carrés. En baie de Quiberon, dans le cadre d’un projet européen, ce sont trente-trois structures filiformes métalliques qui ont été immergées en juin pour faciliter les premiers agrégats.

« Il faut faire preuve de prudence, car la restauration n’est pas anodine sur les écosystèmes », expliquait Alain Pibot, de l’OFB, dans la salle comble du premier colloque national Ostrea organisé en septembre dernier à Brest. Un banc de maërl exceptionnel est abrité dans la rade de Brest, et il a fallu vérifier que la restauration des huîtrières d’Ostrea edulis ne lui portait pas préjudice. « La plupart des erreurs du passé, ça a été de restaurer des espèces sans enlever les pressions qui s’exercent sur le milieu, et ça ne sert à rien », ajoutait-il.

Malgré le peu d’individus sauvages qui subsistent, ils sont le socle sur lequel va s’appuyer la restauration. C’est une chance, car il est beaucoup plus complexe de réintroduire complètement l’espèce. © Stéphane Pouvreau / Ifremer

Une question cruciale demeure : à quoi cela sert-il de restaurer l’huître plate si l’on n’est pas sûr qu’elle s’adaptera aux conditions futures de l’océan, à savoir une mer plus chaude, plus acide, et polluée en microplastiques ?

C’est le thème de recherche d’une équipe du CNRS et de l’Ifremer, qui vient justement d’apporter ses premiers éléments de réponse. Les deux premiers facteurs ne devraient pas nuire à l’animal, voire stimuler sa ponte. Par contre, cet effet pourrait être inhibé par la pollution plastique.

Globalement, Ostrea edulis semble résister convenablement aux conditions futures de la rade de Brest et des eaux bretonnes. Pas de quoi crier victoire pour le moment, mais il se pourrait bien que l’huître plate ait de beaux jours devant elle, et avec elle, tout l’écosystème qui lui est lié.

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